La route du doute, coûte que coûte
Suite à mon dernier texte, le perfide Alainx m'a posé cette question: « Pourquoi as-tu une telle Croyance dans la "remise en question" ? »
Fichtre ! Vais-je me prendre les pieds dans le tapis que j'ai tissé ? Le questionnement et le doute pourraient-ils être épinglés au tableau des croyances et certitudes ? Un comble !
D'abord une première piste avec quelques phrases de Boris Cyrulnik qui traduisent bien ma pensée. Il y parle de son travail de psychanalyste, vers lequel il s'est orienté pour « comprendre ce qui se passe dans la tête des autres » :
«Les dogmatiques ont bien de la chance, et moins de soucis, car ils ne cherchent pas à comprendre. (...) Le seul moyen que j'ai trouvé pour moins souffrir, c'était de chercher à comprendre »
« Je crois que plus on cherche à comprendre, plus on comprend qu'il y a encore quelque chose à comprendre. Quand on a une certitude, c'est qu'on a pas compris, on est dans la récitation. »
C'est bien dit, hein ? Certes c'est bien une croyance de sa part, mais il a quelques compétences sur le sujet. Il parle là de comprendre la pensée humaine, c'est à dire quelque chose de non vérifiable, non mesurable, sujet à intérprétations. Une compréhension en évolution constante, qui ne peut donc se satisfaire de dogmes. On peut extrapoler cette attitude à bien des disciplines. Pour moi, chercher à comprendre, c'est avoir la capacité de remettre en question ce que je connais déjà. Et la liberté de le faire... Galilée et consorts en savent quelque chose...
La capacité de remise en question, c'est accepter, par principe, que ce que je crois vrai ne l'est qu'en fonction des connaissances que j'en ai. C'est à dire ne jamais considérer que j'ai définitivement arrêté mon opinion. La capacité de me dire que ce n'est pas parce qu'une idée est largement répandue qu'elle est forcément vraie. Avoir la capacité de m'interroger sur l'origine de ce que je sais. Cette capacité résulte d'un choix personnel. Et je dirais même d'une volonté. Elle demande des efforts constants, elle n'est pas "confortable".
Je crois en la nécessité de la remise en question parce que j'y vois l'unique façon de progresser dans la connaissance. Qu'est-ce qui me permet de dire cela ? Tout simplement parce que l'inverse, qui consisterait à ne pas remettre en question ce que je crois, équivaudrait à le considérer comme vrai (à moins que, par choix, je décide de ne pas aller au delà). C'est-à-dire de considérer que je serais parvenu au summum de l'évolution sur le sujet en question. Ce serait dire: « je sais ! ». Attitude à la fois fort prétentieuse et tragiquement statique. La vie est mouvement, changement, évolution pérpétuelle. Les certitudes définitives, les attitudes dogmatiques, ont pour moi quelque chose de "mort".
Suis-je certain de ce que j'avance ? Non, absolument pas. C'est un postulat personnel. Un choix. Mais jusqu'à preuve du contraire j'y crois. Je sais bien qu'il faut nuancer de tels propos...
Devrais-je, au nom du doute qui fait progresser, tout remettre en question et en permanence ? Hmmmouietnon. Euh oui... euh non... ça dépend. Là je n'ai pas de certitudes. Je doute... Disons que je ne peux pas tout remettre en question en tous domaines et à tout moment. Je serais dans le flou total. Si je veux progresser dans la connaissance il faut probablement appliquer la méthode scientifique: choisir des bases de référence fixes, puis changer les variables selon une certaine logique, de façon à déterminer ce qui produit un changement de résultat, et observer dans quel sens cela agit. C'est le propre de l'humain de se servir de sa capacité de réflexion pour se soustraire, en partie, aux lois des hasards. La remise en question du savoir suit cette logique, par une progression des questionnements induits par les réponses obtenues précédemment.
C'est par la méthode scientifique que procède la sociologie, ou la psychologie sociale: par des expériences qui se déroulent selon un protocole scientifique on peut, par exemple, observer comment s'établissent des croyances, et comment elle influent sur nos comportements.
Je crois en la remise en question parce que trop de gens ne remettent pas en question des "certitudes" qui conduisent à figer des comportements discriminatoires, tels que l'inégalité des rapports hommes-femmes, à coup de croyances erronnées sur de supposées prédispositions génétiques. Ou à laisser perdurer des inégalités sociales par acceptation de raisonnements faussés et partiaux. Parce qu'il est trop facile de croire que ce qui nous dérange dépend de facteurs extérieurs à nous-même. Je vois volontiers les croyances comme des moyens de s'accrocher à quelque chose d'éprouvé, apparemment sûr, évitant l'incertitude. Ce peut-être très bien quand ça va dans le sens d'une amélioration bénéficiant à l'humain, trés néfaste dans le cas inverse...
En outre, considérant que la connaissance, source de l'évolution humaine, passe par l'échange, je vois mal comment celui-ci peut avoir lieu sans capacité de remise en question. S'ouvrir à l'autre demande implicitement d'accepter de remettre en question mes opinions. J'accepte que ma vérité ne soit pas la sienne. J'accepte la subjectivité des points de vue. Si je suis sûr qu'il se trompe... je me ferme à son mode de pensée.
Bon, maintenant le raisonnement inverse: devrais-je douter de ma croyance en l'utilité de la remise en question ? Oui, par principe je dois pouvoir en douter. Alors, dans quel cas la remise en question ne bénéficie pas à l'évolution de l'humain ?
Lorsqu'elle consiste à douter de tout, à être dans l'indécision. Lorsqu'elle fait devenir girouette versatile, incapable de se fixer sur une opinion. Lorsqu'elle empêche la prise de décision. Lorsqu'elle instille la peur. Lorsque le doute est partout, en tous domaines...
Il est nécessaire d'avoir quelques certitudes et croyances fondatrices pour remettre en question le reste: je crois que le racisme est une imbécillité, je crois que le fanatisme religieux conduit à l'exclusion, je crois que refuser la différence est une peur du changement. D'une manière générale je crois que tout ce qui exclue est, par principe, dangereux. Je crois aussi que l'ignorance est dangereuse. Et le contraire de l'ignorance c'est le savoir, qui ne peut avoir prise sans une constante remise en question et une soif de savoir davantage. La curiosité est indissociable de la capacité de remise en question.
J'ai donc bien quelques certitudes au sujet du doute et de la remise en question. Je les crois fondées sur des données vérifiables, suffisamment réfléchies pour être affirmées et argumentées, preuves à l'appui. Je les crois objectives. Mais puisque tout est contestable, j'admet que ces certitudes peuvent être considérées comme étant des croyances. Pour moi c'est un choix délibéré qui correspond à une foi volontaire dans un certain sens d'évolution de l'humain. J'ai envie d'agir dans ce sens et je me remet en question dans ce sens.
Cela répond-il à ta question, Alainx ?
En tous cas je te remercie de me l'avoir posée...

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