Apprendre à accepter
Après avoir habilement contourné le sujet tabou, je vais tenter d'approfondir un peu sans trop toucher à l'intouchable... « Mal digérée ? mais de quoi parle t-il puisque sa séparation s'est bien passée ? »
[comprenne qui pourra...]
Parce mes belles théories sur l'amour (cf. texte précédent) semblent sans doute plus proches du prêche pétri de bons sentiments que de la réalité vécue. Très intellectualisé, tout ça ne correspond pas à ce que je ressens en permanence mais seulement aux moments de sérénité et de prise de distance. Cette zenitude affichée manque de tripes... Trop détaché pour être 100% vrai. Eh, je ne suis qu'un homme, pas un maître spirituel tibétain !
Je cesse donc ma lévitation et reprends contact avec la terre : entre ce que je pense avec le recul du détachement et ce que je suis sous l'emprise des émotions, est-ce bien le même homme ? « Suis-je ce que j'ai conscience d'être ? », dirait le philosophe. Moi j'en arrive à ne plus vraiment savoir qui je suis et de quoi je suis fait. Je prends parfois tellement de distance que ce que j'écris en devient désincarné. Ce décalage m'apparaît lorsque je dis en confidences ce que je ressens vraiment. J'entends alors l'humain sensible et ses émotions retenues. C'est un peu comme si j'avais un dédoublement de pensée. L'esprit et l'homme.
Par exemple, lorsqu'on me demande de mes nouvelles (voui, on se préoccupe du moral du célibataire nouveau en ce moment), je réponds souvent que je vais très bien. Et c'est vrai. Je le sens ainsi. Je suis souriant, détendu, plutôt jovial et plein de cette sagesse de celui qui positive ses expériences (hop, un petit coup de lévitation). J'aime la vie en mouvement que j'ai. Pourtant, si les confidences sont poussées un peu plus loin, j'en viens à évoquer ma peine, l'incompréhension qui me vrille encore, et un certain sentiment d'échec. C'est à la fois au coeur et loin de moi. Émotions mises à distance, pour vivre bien. Et si j'observe, dissèque, analyse, décris... c'est pour ne pas me laisser aller à ressentir. Parce que ça servirait à quoi, maintenant ? Ce qui est fait est derrière moi. C'est comme ça et il n'y a qu'à accepter.
Fatalisme ? Que nenni ! J'apprends à accepter ce qui est. A dire oui à tout ce qui échappe à ma capacité d'action. C'est ça le "lâcher-prise", et c'est la meilleure stratégie que j'ai trouvée pour restaurer la paix de l'esprit. J'ai compris qu'il était vain de me battre indéfiniment contre ce qui ne dépend pas de moi, et me révolter de l'insuccès de ces tentatives. Je ne peux lutter que pour quelque chose sur lequel je peux agir. Pour moi, en fait. Je vis mieux en acceptant la réalité crue de ce qui m'est extérieur. Et je l'accepte en... théorisant. Un peu d'écriture laborieusement nébuleuse et beaucoup de réflexion flottante pour décortiquer et tenter de comprendre. Donner un sens à ce auquel je n'en vois pas. Car toute action humaine à un sens... Il suffit de le trouver et la simplification commence. Ensuite la simplicité induit la paix de l'esprit.
Le résultat de ce que je montre de moi est donc un peu faussé par cette façade de cérébralité, mais finalement j'y trouve mon compte. Sous la surface apaisée les émotions ne jaillissent que rarement, retenues par le sentiment d'assurance venu des grandes profondeurs, tempéré par celui de plénitude d'inspiration spirituelle. Ça ne gargouille de doutes qu'entre les deux. Turbulences dans le mouvement de va-et-vient entre la surface et le fond, le socle et l'esprit, le coeur et la raison. Borborygmes contenus, baillonnés, c'est ainsi que j'avance dans ma tête, avec maintenant un bon moral et des pensées apaisées. Que demander de mieux ?
« Wow... quelle affaire ! Ça paraît bien sérieux tout ça ! »
Mais oui, ça l'est !
Par contre j'ai maintenant hâte de m'en mettre à distance, de passer à autre chose en "oubliant" toute cette soupe mal digérée.
Aaaah, mais c'est qu'il ne s'agit pas que de ça ! Attendez, j'y viens...
Où en étais-je ? Ah oui : j'apprends à accepter.
Leçon 1 : lorsque mon épouse a voulu me quitter, j'ai vaillamment résisté... puis j'ai fini par comprendre que la meilleure façon de maintenir un lien de qualité était d'accepter son choix. Il était contraire au mien, mais j'avais choisi une voie qu'elle ne pouvait supporter en son for intérieur. A la longue j'ai donc fini par accepter l'idée que nous nous quittions d'un commun accord. J'ai lâché du lest et elle a fait de même. Nous avons trouvé un point de convergence en prenant le temps nécessaire. Séparation réussie.
Leçon 2 : simultanément... mon amie n., avec qui j'avais construit une relation de très grande complicité a opté pour une telle prise de distance que, pour moi, c'est comme si j'étais tombé sur la "case compte double" au scrabble de la vie : deux séparations en même temps ! Le jackpot ! Et ma vie qui explose. J'ai tenté de m'opposer autant que j'ai pu, et comme j'ai pu, à cet éloignement... mais il m'a bel et bien fallu renoncer à ce que je désirais. Y compris à en parler pour comprendre ce recul. Accepter cela m'a demandé beaucoup de temps mais, là encore, c'était la meilleure solution, celle qui me menait vers la paix intérieure. Je ne voulais pas conserver une amertume éternelle, ni une défiance généralisée à l'égard des relations d'intimité, ni ternir ce qui avait existé. Quelle que soit l'issue je voulais m'en sortir avec un ressenti positif et une capacité à faire confiance accrue. Rester ouvert à la vie, debout, fort de cette expérience bouleversante et contrastée. Alleluyah !
C'est ainsi que j'ai intégré que je devais aimer autrement. Que je devais aimer autrui dans ses choix, quels qu'ils soient. Dans son évolution, quelle qu'elle soit. Dans sa prise de distance, aussi loin qu'elle aille. Même si cela doit me priver de ce qui m'est essentiel, même si cela va à l'opposé de mes convictions les plus viscérales. Accepter de perdre autant qu'il le faut pour ne pas tout perdre. Et si maintenant je l'énonce calmement et avec conviction ce n'est que parce l'insupportabilité de la situation m'a obligé à faire un travail intérieur pour en sortir vivant. Ça a été très long, pas du tout évident, et les rechutes ont été innombrables. J'en ai vraiment bavé pour apprendre à surmonter mes sentiments, taire ma peine, étouffer ma révolte, et restreindre mes élans. Prendre de la distance, faire semblant d'oublier, apprendre à vivre "sans". Et aimer quand même... parce que je suis fait ainsi.
Maintenant j'apprécie le degré de détachement auquel je suis parvenu, même s'il n'est encore ni complet ni permanent. Je continue à y travailler, pas à pas. Chaque jour de paix est une victoire sur moi-même. J'ai considérablement mûri durant ces dernières années. J'en suis satisfait, et même fier !
Ouais...sachons apprécier les enseignements des expériences douloureuses.
Pourtant ma sérénité est encore sensible. Il a suffit de quelques justes mots pour réveiller ce qui sommeillait. L'occasion d'aller un peu plus loin...
Le temps de comprendre que le sourire que j'arbore n'est pas incompatible avec des percées de tristesse.
Accepter aussi ce ressenti d'échec : je n'ai pas su faire...
Mais... le pouvais-je ?