Être père, être homme
Dimanche ma fille m'a invité, ainsi que son frère, à passer un moment chez elle. En ce moment elle a beaucoup de travail, m'a t'elle dit, ajoutant qu'elle ne se sentait pas très bien "à la maison" depuis que Futurex n'y est plus. Elle ne sent pas davantage à l'aise chez Futurex, puisque je n'y suis pas et qu'en plus elle n'a pas apprivoisé cet appartement inconnu. Alors elle préfère rester dans sa ville d'étudiante...
J'étais un peu embêté qu'elle m'explique ça, et triste pour elle, mais content qu'elle m'en parle franchement. L'essentiel c'est que ce n'est pas par rapport à moi ou Futurex, mais par rapport au cadre de vie. Il n'empêche que je sens bien que nos enfants nous "protègent" en cherchant à nous rendre la vie plus facile, et en nous montrant que tout va bien. Et j'espère qu'ils ne prenne pas trop sur eux, sans s'en rendre compte.
Je me demande si nous n'allons pas avoir des échos à retardement, dans les temps à venir...
Mais bon, chaque chose en son temps.
Nous sommes donc allés nous promener tous les trois dans la ville, avec une idée un peu saugrenue : retrouver les traces du passé. A l'aide de vieilles photos et cartes postales, de reproductions d'anciens plans de la ville, tenter de reconnaitre des fragments de paysage. Pas évident quand les photos ont un siècle et que la ville en question a démesurément grandi. Cette lubie comparative ne doit rien au hasard puisque c'était une activité qui avait mes faveurs lorsque j'avais à peu près son âge. Ma fille avait découvert depuis longtemps ces vieilles photos, devant lesquelles je lui avais souvent transmis mon enthousiasme en lui montrant des comparaisons de l'ancien et de l'actuel. J'aime constater l'évolution de ce qui fut un jour, puis a disparu, ça me fascine. La semaine dernière, déjà, nous étions à quatre pattes dans le séjour, au milieu de ces photos éparpillées. Ce week-end de fut donc in situ.
Nous nous sommes rendus sur les lieux les plus spectaculairement transformés, mais conservant des éléments intacts. Promenade le long d'anciens remparts dont il ne reste rien... sauf les batiments qu'ils protégeaient. Là où étaient herbe, chemins et canaux, ce sont des rues et des constructions pourtant anciennes. Plus à l'intérieur de la ville se dessinent, dans les tracés des rues, les limites abolies de remparts antérieurs. Et plus au coeur, des fragments encore intacts, ceux là, du rempart romain. Curieusement c'est le plus ancien qui a subsisté.


Nous avons ensuite déambulé dans les vieilles rues piétonnes (avec d'agaçants couples d'amoureux à tous les coins de rue). J'ai montré à mes deux curieux quelques pittoresques cours étroites, avec leurs escaliers de pierre ouverts à l'air libre. Finalement nous avons gravi la pente raide d'une ancienne route pour accéder à un point dominant de la ville. La nuit tombait et nous avons pu jouir du panorama sur la cité illuminée.
Pour finir nous sommes passés chez mon fils aîné et son amie, qui nous avaient invités à boire thé et tisane. Je n'avais encore pas vu leur tout petit appartement, situé sous les toits, avec une belle charpente apparente.
Tout cela a fait une belle après-midi, conviviale et variée.
C'est nouveau pour moi ces activités de père célibataire. Mes rapports avec les enfants se sont d'abord faits dans le jeu, puis dans le registre du savoir et de la connaissance, et enfin, récemment, dans le relationnel : psychologie, rapports humains, sociologie. Mais d'activités à proprement parler, seul avec eux, il y en a eu très peu. Soit c'était en famille, en compagnie de Charlotte, soit c'était elle seule avec eux. Je ne sais pas bien pourquoi ça s'est fait ainsi, mais c'est probablement un peu dommage. Quoique... à chacun ses préférences !
* * *
Hier Futurex est venue me donner un coup de main pour évacuer des cartons (les aventures des déménagements multiples ne sont pas terminées), puis jeter un reliquat de vieilleries à la déchetterie. Le matin je l'avais eue au téléphone et nous... elle était autant en forme que moi. Parfait. Quand elle est arrivée nous avons parlé quelques minutes avant de nous mettre au travail. C'est là qu'elle m'a demandé si j'avais prévu de faire quelque chose avec les enfants pendant les vacances de noël (pfiouuu, comme si j'avais pensé à ça, moi...). Je lui ai répondu que vu l'état de mes finances je ne savais pas ce que j'allais pouvoir faire. Et que de toutes façons je prévoyais toujours au dernier moment. Bref, je lui ai dit de ne pas s'en faire et que je verrai bien avec eux à ce moment là. L'échange, en apparence tout à fait calme, semblait s'être arrêté là.
Ensuite tout s'est très bien passé, dans la bonne humeur. En fin de journée nous avons discuté un peu de la façon dont nous ressentions respectivement notre séparation. Je lui ai dit que je me sentais bien, de ce côté là. Il en est de même pour elle. Ok, tout va bien alors ! Et puis on est allé un peu plus loin dans la discussion et elle m'a demandé ce que j'aurais fait si elle n'avait pas pris des décisions. Or nous... je ne vois pas les choses de la même façon qu'elle. Ce qui compte en priorité, pour elle, c'est d'être tranquille du côté matériel. Pour moi c'est le relationnel et l'affectif qui prime. J'ai d'abord besoin de sentir un environnement relationnel harmonieux afin d'être dégagé de cette préoccupation... pour bien m'occuper du reste. J'ai besoin de me sentir bien pour être actif et entreprenant.
Cette inversion des priorités est une des raisons de nos difficultés relationnelles, passées et présentes.
Ça n'a pas loupé : au bout de quelques minutes d'échange une certaine tension est apparue. Toujours autour de l'argent, et de nos façons respectives de concevoir l'existence. Petites phrases chargées de 25 ans de concessions, qui ne tiennent plus dès lors que le couple n'a plus de volonté commune de cohésion.
Rien de bien grave, nous avons... elle a su autant que moi ne pas entrer dans des sujets qui nous opposent.
Il n'empêche que la machine à culpabilité s'est enclenchée: j'ai pris ses remarques comme une méfiance à mon égard. Je me suis senti mal à l'aise de susciter une inquiétude, mal à l'aise que ma façon de fonctionner puisse déranger autrui. Et... mal à l'aise dans mon incapacité à pouvoir offrir à mes enfants des activités suffisamment variées. Ensuite elle s'est culpabilisée d'avoir soulevé ces questions et déclenché ma culpabilité. Le truc infernal quoi ! D'autant plus que la culpabilité déclenche la défense, voire l'attaque.
A ces moments-là j'apprécie que nous puissions prendre nos distances.
C'est ce qui s'est passé et il n'a pas fallu longtemps pour que, seul, je ressente ce qui me dérangeait. Après avoir reconnu l'origine des incompréhensions, et la part qui me revenait, je lui ai dit très posément : « Laisse-moi devenir père. Laisse-moi devenir homme ».
Je crois qu'elle a compris...
J'ai besoin de prendre ma place entière dans ces deux rôles fondamentaux pour mon indentité.
Mais j'ai besoin d'y parvenir sans elle. Je veux apprendre me débrouiller seul, sans ses conseils non sollicités, sans ses remarques ou ses critiques, sans son regard dont je ne sais s'il consiste à protéger ses enfants ou à assister leur père.
J'ai envie de prendre ma place de père là où elle ne s'était pas développée, mais à ma façon, aussi différente qu'elle puisse être de la sienne. Il me suffit d'avoir suffisamment confiance en moi sur ce plan... et que je sente qu'elle me fait confiance.

