L'universalité du soi
Un commentaire sur la phrase introductive de mon précédent texte a attiré mon attention. En effet, comme je le fais à l'instant, j'initie souvent mon propos en précisant le contexte dans lequel il s'insère. Or je pourrais fort bien entrer directement dans mon sujet en me passant de ce détour. Alors, pourquoi cette phrase introductive rituelle, quand ce n'est pas tout un paragraphe ?
Probablement pour "poser le personnage" et situer un peu le contexte. Cette démarche serait surtout à l'usage de ceux qui me suivent avec régularité et avec qui je me sens "en relation". Si j'écrivais pour un public anonyme et non identifié je n'aurais pas besoin de cette introduction. Il s'agit donc d'une forme de convivialité, dont je ne gère pas toujours très bien les interférences lorsque j'essaie d'avoir une réflexion élargie. Par rapport aux lecteurs qui aboutissent ici suite à une recherche bien ciblée, via des mots-clé, j'ignore les effets excluants que peut avoir cette convivialité affichée. Ça ne me laisse pas indifférent...
Il y a bien longtemps que je me dis que je pourrais avoir un site "sérieux", avec prise de distance marquée, sur lequel je n'emploierais le "je" qu'au minimum. Pourtant il me semble que j'aurais l'impression de tricher en ne donnant qu'une version détachée de ce que je suis. Comme on me l'a déjà signalé, c'est aussi parce que j'écris mon quotidien et mes pensées, mes doutes et hésitations, que mes textes plaisent.
Mais pour aller plus en profondeur [grattons, grattons...], je suppose que si je me livre à une présentation contextuelle c'est dans un souci de légitimer mes intervention, tout autant que pour les relativiser. Je donne la raison qui me pousse à écrire tout en montrant les limites de mes compétences. En fait, malgré les années, je ne suis toujours pas très à l'aise avec cette prise de parole [dit ont "prise d'écriture" ?] publique et je cherche à la justifier. Écrire et mettre en ligne (car la publication est toujours prévue lorsque je m'installe devant mon clavier) n'a probablement jamais été pour moi un acte anodin ou futile. Lorsque j'écris j'affiche mes pensées. Je m'affiche. Je suis en représentation. Ça tient du spectacle, de la conférence, de la confession, mais aussi de la correspondance et de l'amitié. Un mélange des genres dont l'alternance ne se fait pas sans hiatus. En dévoilant quelque chose qui transite par la présentation que j'en fais, j'imprègne mes propos de quelque chose de moi. Je donne de moi. Que ce soit directement issu de ma pensée, ou que je transcrive les idées d'autres, c'est bien à travers moi que cela s'écoule.
J'ai alors deux craintes plus ou moins conjuguées. L'une est liée à ma fiabilité, l'autre à mon estime de moi.
Fiabilité : est-ce que ce que j'évoque est sensé, cohérent, pertinent, argumenté, étayé ? Ai-je suffisamment d'expérience, de recul, de capacité d'analyse ?
Estime de moi: ai-je les compétences suffisantes pour avancer ce que je dis. Puis-je m'autoriser à le faire ? Est-ce utile ? Et surtout : aurais-je le courage de l'affirmer et de prêter ainsi le flanc à une éventuelle critique ?
Les deux problématiques sont liées puisque ne pas trop douter de ma fiabilité me donne de l'assurance, tandis que l'estime de moi me permet d'exprimer clairement un propos sans chercher à le justifier pour chaque idée émise.
Dans mes textes je me livre fréquemment à une l'analyse de comportements que je crois courants, et je m'efforce d'y apporter une part personnelle imprégnée de mon vécu. Le résultat donne quelque chose d'à la fois singulier et banal. Mais je n'y invente rien ! Tout ce que je "découvre" à déjà été ausculté, décortiqué, analysé, exprimé, par des personnes qui ont été reconnues pour cela. Et ce parfois depuis l'antiquité. Ça appelle à la modestie... Me livrant à une sorte de philosophie d'amateur, mâtinée de psychologie de comptoir, sur fond de sociologie de bar, je redécouvre le monde en le parcourant par moi-même. Posture de candide, mélange d'humilité et de prétention. Qui suis-je pour oser le faire ? Et en même temps, pourquoi ne le ferais-je pas, tout aussi inabouti et imparfait que ce puisse être ?
Un des intérêts de ce processus d'acquisition-restitution, assez long, répétitif, laborieux, réside dans le fait que c'est un récit vivant, inscrit dans une temporalité, et sans en effacer les tâtonnements. Évoluer n'est pas une courbe lisse en perpétuelle ascendance... Tout comme je trouve dans les écrits en ligne des témoignages qui m'aident à construire ma pensée ou comprendre mon fonctionnement, je propose mes écrits à titre de simple témoignage d'une réflexion en mouvement. Une proposition identificatoire, pour ceux et celles que ça peut aider. Je fais cela depuis que j'ai commencé à écrire en ligne. C'est même une des deux raisons qui m'ont poussé à le faire, l'autre étant de découvrir ce qui était en moi.
D'une certaine façon il y a dans ces écrits croisés entre internautes une banalité confondante: chacun vit un parcours qui ressemble à celui des autres. Ou du moins de ceux qui en sont au même stade de réflexion. Et pourtant aucun parcours n'est identique. Chaque expérience est teintée par quelque chose qui la rend unique. C'est de l'échange de ces expériences universellement singulières que naissent des affinités. On reconnaît en l'autre un morceau de soi et il peut en découler un plaisir à partager un peu plus que ce qui est offert de façon indifférenciée. Je considère qu'on avance "ensemble", par petits groupes informels ou complicités particulières. J'avoue que j'aime beaucoup cet état d'esprit.
Alors où est le problème ?
Il se situe dans un manque congénital d'estime de moi. C'est d'ailleurs, je crois, ce que je (re)construis en affichant publiquement mes pensées sur internet. Si j'avais la belle assurance de ceux qui sont sûrs de connaître leur parcours, ou la certitude d'avoir tout compris à la vie, je ne m'exprimerais pas ainsi. Je vivrais, tout simplement. Mais ma vie à moi est une sorte de lutte. Une conquête permanente. Conquérir une assurance défaillante pour pouvoir vivre avec les autres. J'ai un handicap social et je dois faire avec. Je ne m'en plains pas d'ailleurs, quoique il ne rende pas ma vie tout-à-fait simple...
Je crois avoir trouvé pas mal de stratégies pour vivre bien, mais elles consistent souvent en une mise à l'écart du monde. Je choisis dans quel environnement j'ai envie d'évoluer. Je m'extrais de toute une part de la société telle qu'elle est communément présentée et vis un peu en marge. Il y a des avantages à cela, mais aussi quelques inconvénients notables. Le principal étant que je me prive d'échanges interpersonnels très différenciés, donc enrichissants. Mais qui dit échange dit possibilité de confrontation d'opinions, prise de parti, et cela nécessite un minimum de confiance en ses compétences. A défaut c'est la discrétion, voire le mutisme, ce qui n'est pas une posture particulièrement exaltante. Quant à l'écoute passive, c'est un sport que j'exerce depuis suffisamment longtemps pour savoir que ce n'est pas gratifiant. Je reste donc confiné dans une sorte de cocon relationnel constitué de personnes avec qui je me sens en harmonie. Ou du moins avec qui je ne ressens pas de désaccord majeur.
Par facilité je me réfugie souvent dans l'expression écrite en ligne, en me maintenant à distance des affrontements d'idées. Mais une des particularité de l'écrit c'est qu'il maintient à distance émotionnelle des sensations interactives, tout en exacerbant le ressenti intime. Avantages et inconvénients. J'ai longtemps profité des avantages, mais les inconvénients me deviennent de plus en plus apparents. Tant dans une gêne à dévoiler des pensées un peu trop intimes que dans celle de rester trop à distance dans l'analyse. Le mélange analyse/intimité ne m'est pas très facile à gérer. Je pourrais me maintenir à distance sans m'impliquer ni parler au "je", ou alors évoquer des faits personnels et les ressentis y afférant sans trop prendre de recul. Mais faire les deux à la fois est parfois assez inconfortable.
Je ne cacherai cependant pas que cette dichotomie me fascine depuis que j'écris en ligne...