L'atténuation du désir
Voila quelques temps que je n'ai pas évoqué mon sujet de prédilection : l'interminable saga des relations humaines. Si la mal-communication s'installe, viendra un jour ou la relation toute entière, devenue trop compliquée, ne sera plus désirée.
J'y reviens, après avoir lu il y a quelques jours une réflexion sur "Les mots de Pati". Il y était question de la difficulté à exprimer le désir au sein du couple. Pati faisait part de ses réflexions autour du désir sexuel mais la réflexion peut fort bien être élargie au désir en tant que pulsion affective: cet élan qui nous porte vers un être qui nous attire. Élan qui passe inévitablement par une forme de communication si on souhaite le partager.
Bien qu'on se satisfasse, généralement, de ressentir des désirs individuels, l'intensité est encore plus forte lorsqu'on peut "partager" un désir en commun. En fait de partage, on devrait plutôt parler de multiplication, car à l'addition des désirs s'ajoute une nouvelle dimension : les avoir ensemble [vous avez suivi le calcul ?]. Il y a dynamisation des plaisirs et gain d'énergie. Ensemble on ose davantage, on se sent dépositaire d'une force plus grande. Les désirs "partagés" cherchent à se réaliser dans la jouissance commune de plaisirs qui étaient, à la base, individuels. Plaisir de la rencontre, plaisir de l'échange et du contact, plaisir de réaliser quelque chose en commun, plaisir de partager les mêmes plaisirs. Il peut se jouer quelque chose de très intense dans ce partage d'aspirations communes.
Le couple aimant, par sa dimension intime et sexuelle, en est évidemment un des lieux privilégiés. D'une manière plus générale, sont dopés par le partage des désirs et plaisirs tous les liens affectifs : famille, enfants, amis, ou groupe de personnes partageant un plaisir commun...
Ce qui m'intéresse, question de conjoncture personnelle, c'est l'autre face du désir : son atténuation. Ce moment singulier d'inflexion qui se produit lorsque les désirs se partagent moins, parce qu'ils évoluent en chacun et deviennent divergents. Le désir initial commun, par lequel se rejoignaient deux personnes ou davantage, n'est plus équivalent. Il demeure fort pour l'un, et assouvi pour l'autre. Dès lors le plaisir commun, né de la dimension du partage, s'émousse. Le supplément de plaisir s'estompe. L'énergie dégagée par la dynamisation s'étiole.
C'est ce qui survient inévitablement dans le couple amoureux qui dure, mais aussi dans des liens d'amitié. Il y a évolution, et nécessaire réajustement. Une relation vivante nécessite, autant qu'elle dure, cette adaptation aux changements. Cela passe évidemment par la communication, cet indispensable liant relationnel. Faute de quoi ce qui n'est pas formulé directement et clairement sera pris en charge par l'obscur langage des inconscients. Avec tous les risques de mésinterprétation que l'on sait...
La difficulté d'exprimer ses désirs, et d'autant plus qu'ils sont une part très intime de soi, s'exacerbe tout particulièrement lorsque des divergences, ou la crainte de celles-ci, apparaissent. Tant que le désir était commun, évident, rayonnant... tout allait bien. Le message était clair. Mais dès qu'il faut oser aller un peu plus loin que cette évidence, ou au contraire signifier qu'on désire aller moins loin que l'autre dans le partage intime, ça se complique sérieusement.
En amour on aime faire plaisir à l'autre. Le plaisir de l'autre procure un plaisir personnel réjouissant qui peut se suffire à lui-même. Mais que se passe t-il lorsque le désir de l'autre me déplaît ? Ou que je ne ressens pas un plaisir suffisant à lui faire plaisir ? Comment le dire à l'autre, qui va découvrir que son plaisir n'est pas autant, ou plus du tout, partagé ? Il risque fort d'en être déçu. Frustré de voir que ce qui fonctionnait auparavant en commun n'existe plus. Il risque de réagir, ce qui peut entraîner des complications... que personne ne désire (du moins consciemment...).
D'où la tentation de ne rien en dire. De faire comme si rien n'avait changé. De compter sur le temps pour qu'une solution miraculeuse apparaisse: que le désir de l'autre s'atténue aussi, ou qu'il comprenne qu'il n'est plus partagé. Autre solution de fuite: donner des explications incomplètes, partielles, ou faussées. Ou faire porter sur l'autre les raisons de ce désir moindre. Malheureusement ces méthodes, couramment employées, sont d'excellents agents de dégradation relationnelle.
Plus encore que celle du désir, je crois que l'expression du non-désir est primordiale. Un désir qui n'est pas exprimé, c'est seulement du partage qui ne se réalise pas. Mais un non-désir qui ne se dit pas, c'est la désagrégation du lien de confiance. Il y a, quoique pas vraiment volontaire, une "tromperie". Un poison diffus qui peut réveiller interrogations sourdes, culpabilisation inconsciente, et dévalorisation de soi : « qu'ai-je fait pour être moins attirant ? ». L'inquiétude s'immisce imperceptiblement. Si dire le non-désir peut-être douloureux à entendre, le taire est une redoutable bombe à retardement. La chute de cette illusion sera doublement violente : d'abord de ne pas avoir su, et ensuite d'avoir surabondamment offert de soi.
Or en amour on se situe dans le domaine du partage intime, des fragilités dévoilées en confiance. Domaine éminemment sensible, constitutif de l'estime de soi.
On devrait avoir le courage de dire le non-désir. Clairement, franchement, pour que l'autre puisse se positionner face à cette évolution. Toujours rester en contact avec nos ressentis et ceux de l'autre, dans ce partage sensible qui fait l'authenticité et la cohésion d'une relation. Ce peut être difficile a énoncer et à entendre, source de déstabilisation, mais au moins on se trouve à égalité de connaissance de la situation. On joue franc-jeu et on reste dans un lien de confiance. Dans mon expérience relationnelle je sais qu'en nommant très franchement ce non-désir, avec les vrais mots pour le dire, j'ai "libéré" de l'ambiguité celles qui avaient besoin de cette vérité. Dans le sens contraire je n'ai été libéré de l'incertitude que lorsque des mots clairs ont formulé explicitement le non-désir relationnel. Oser ces mots, qui pourtant peuvent faire très mal, permet une délivrance... et le maintien de la confiance.
Au contraire, en voulant "protéger" l'autre de la déception, ou maintenir la relation sous perfusion, on le laisse s'enfoncer dans un malaise d'incompréhension. Car le choix des mots, l'intonation de la voix, les gestes, le corps tout entier, trahissent le désir amoindri. Le langage non-verbal est tellement éloquent... Ce langage-là se sent "de l'intérieur" et lorsqu'il est en décalage avec ce qui est exprimé en mots cela crée une grande confusion interne. Le coeur et le cerveau ne captent pas la même chose. Il y a disharmonie intérieure, génèrant un trouble important. Ce trouble, ce flou, ces ambiguités envahissent peu à peu le lien de confiance et menacent la relation. C'est le piège du non-dit. La seule façon d'évacuer cette pression parasite est une verbalisation franche. Poser cartes sur table la problématique. C'est une évidence, et pourtant...
Je préfère entendre clairement un non-désir que de le percevoir sans qu'il ne soit dit, sans savoir sur quoi il porte, ni quelle est son étendue.
On devrait toujours rester au plus près de la verbalisation. Ne pas laisser des décalages prendre place. Être en décalage c'est laisser une fissure s'insinuer dans la relation et la fragiliser. Au contraire nommer le non-désir, si toutefois on accepte de l'entendre en soi sans en redouter les effets, rétablit la confiance. Dire franchement « je ne désire plus partager cela avec toi » permet au partenaire de comprendre ce qui se passe et de réagir en fonction. Encore faut-il sentir ce moindre désir en soi, que l'inconscient peut habilement dissimuler sous des raisons-écran. Encore faut-il avoir la volonté de ne pas laisser s'installer cette faille, que l'inconscient peut secrètement accentuer.
Hélas... tout ceci reste largement du domaine théorique. Dans la réalité diverses peurs et projections contrarient les meilleures intentions de départ. On oublie trop facilement que les modes de pensée et d'expression de l'autre ne sont pas les mêmes que les nôtres. Ce décodage, travail constant, est la seule voie qui permet de ne pas perdre de vue les manoeuvres troubles de l'inconscient. Car bien sûr, en matière relationnelle, rien n'est le fruit du hasard. Tout est en germe dès la construction du lien. La compréhension de l'autre, et de sa différence malgré les ressemblances, est sans fin. Mais n'est-ce pas justement cette part inatteignable qui est attirante ?
N'est-ce pas le moteur même du désir ?