Le paradoxe de l'écrit en ligne
Elle le décrit si bien que je lui laisse la parole, au risque d'entretenir le paradoxe:
« À vrai dire, il y a toujours eu vis-à-vis de ce journal une curieuse ambiguïté. D'un côté, je veux être lue, appréciée, complimentée même. Mon orgueil veut que mes chevilles enflent et c'est lui qui me fait consulter mes statistiques avec une certaine avidité. Mais d'un autre côté, le succès sinon m'indiffère, du moins me fait peur. Car c'est ma vie que j'écris là et je ne veux pas que tout le monde puisse la lire ! Ce que je dis de moi est sincère, personnel, et je redoute que des regards non sollicités se penchent sur mes confidences. Je veux qu'on me lise, je veux qu'on m'aime. Mais en même temps je veux garder mon indépendance. Je me méfie de la pente douce sur laquelle il serait si facile de se laisser entraîner à écrire ce que les gens attendent de moi ou ce qui leur plaît, au lieu de n'écrire que ce qui d'abord fait pour moi nécessité intime. J'aimerais qu'on m'envoie plein de commentaires, qu'on me dise que je suis géniale, mais en même temps je veux pouvoir continuer à écrire sans contrainte, dans la distance, loin du désir absolu de plaire. Ici, dans mon site, je veux pouvoir d'abord être moi-même. Et non pas avant tout offrir une image attendue, sculptée par la dictature des chiffres et lissée par celle de la recherche de la célébrité. »
Extrait de "La dictature des chiffres", Regards solitaires