Les mots vers l'autre
Voila une dizaine de jours que, pris dans un désir de changement dans mon rapport à l'écriture, j’ai tenté l’expérience de ne plus rendre les commentaires publics. Vous aurez remarqué que j’ai rapidement fait une entorse à cette décision en restituant la possibilité de commenter un billet dont le sujet, me tenant à cœur, pouvait susciter l’échange d’opinions (et il aurait été fort dommage de se priver de cette possibilité…).
Juste auparavant, mettant immédiatement à profit le mûrissement des premiers jours de recul, j’avais réfléchi à vos commentaires, discrètement glissés sous ma porte entrouverte à l’abri des regards. Je remercie ceux et celles qui se sont ainsi exprimés. Sans les divulguer je vais en citer des extraits, parce qu’ils m’ont permis de mieux comprendre ce qui était en jeu et préciser les objectifs vers lesquels je compte m’orienter.
D’abord, plusieurs de ces messages laissés en coulisses exprimaient clairement une frustration :
« Te dire ma déception à perdre cette convivialité intelligente et rare qui s'exprimait ici ne serait qu'une démarche égocentrée »
« Je regretterai je pense de ne plus lire ce que les autres pensent de tes entrées. Parce que tu es un des rares qui pond des notes qui nous font réflechir, qui nous interpellent. C'est vrai que j'aimais bien cet echange via les comm's et que ça me manque, là, par exemple, de ne pas savoir comment le prennent tes autres lecteurs. »
« Tu nous prives quand même du plaisir de rebondir sur les commentaires des autres »
Oups… c’est là que je me suis rendu compte qu’en ouvrant ce blog personnel j’avais aussi créé un espace de convivialité et de réflexion qui ne m’appartenait plus totalement. Il est devenu en partie celui de ceux qui passent ici et rencontrent d’autres pensées entrecroisées. Cela m’a fait très plaisir de lire ceci : «Ton journal était pour moi précisément aussi un lieu de rencontres... Une sorte de café de flore :) que j'affectionne, un deux magots sympa :) »
Je considère donc ne pas être vraiment libre de disposer de ce lieu à ma guise. Mais loin de m'en sentir contraint, c’est avec bonheur que je constate que ce lieu plaît. Qui plus est, il plaît à des gens qui apprécient de s’entre-lire… Et je vais vous dire : moi aussi j’aime beaucoup certains échanges. Je voudrais donc rester dans cette continuité, tout en évoluant vers une juste distance me permettant de me sentir à l'aise.
Ce lieu est fréquenté par pas mal de personnes avec qui il existe à divers degrés des liens d’amitié, de confiance, de confidences, d’affinités. Des personnes qui comptent dans ma vie, et d'autant plus lorsque je les ai rencontrées de visu [ou envisage de le faire le moment venu...]. Je sens bien que ce blog constitue un fil de reliance entre nous. Finalement j’aime ces liens et je ne souhaite pas les déséquilibrer inconsidérément. Par nature je m’inscris dans une démarche de fidélité relationnelle, et, pour le moment, mes espaces d’expression font partie intégrante de ce qui nous relie.
J’ai donc compris que mon problème n’était finalement pas celui du maintien ou non des commentaires publics, ni du mélange des genres, mais ce que je peux assumer d’exprimer publiquement. « En devenant publique la vie privée, ne l'est plus et appartient à ceux qui la lise. À l'auteur (qui a délibérément choisi de la rendre publique), d'assumer les échos. Là est tout le problème... ». C’est à moi de faire le tri.
À vous aussi, peut-être, car j’ai reçu vos impressions appréciant la soudaine intimité du lieu.
« Je ne sais pas si j'aurais écris cela dans un commentaire au vu de tous, je me pose la question... »
« Tu vois, je ne l'écrirais pas si les comms étaient publiés »
« Je profite de ce que les commentaires son "off" pour te dire qu'en effet, je trouvais que parfois (…) »
« Le fait de rendre privé les coms me libère finalement de cette peur d'aller vers l'autre, sans avoir lu et comparé avec les autres, ce que j'aurais pu dire. C'est donc pour moi une bonne nouvelle. Ca me permet de m'étaler un peu sur mes coms, sans avoir à rougir de ce que je dis ».
On le voit, c’est toujours cette dualité de l’espace public et de l’expression privée (mais pas nécessairement « intime ») qui pose problème. A moi, donc, de n’évoquer ici que les sujets pour lesquels je me sens suffisamment à l’aise pour les voir commentés, ou de les aborder avec la distance qui le permette. Et à vous de m’écrire en privé, comme au bon vieux temps d’avant les blogs, pour des échanges plus personnels. Ou même pour de simples remarques complices, comme certain(e)s d’entre vous le font déjà…
Je constate que tant que je suis dans l’ambiguité de ma posture mal définie, entre besoin de distance et ouverture au public, cela peut aussi susciter un trouble pour vous.
« C'est difficile comme positionnement pour le lecteur...de trouver une juste distance que tu appelles de tes voeux... tout en gardant une main tendue dans l'ombre... »
« Te laisser redéfinir sans intervention ce que l'on pourrait appeler ton "périmètre de sécurité" ».
D’une manière générale la ligne d’équilibre délicat de l’intimité publique vous est connue, et j’ai eu droit à quelques confidences...
«Il y a quelques temps, j'ai commencé un blog. J'ai vite abandonné parce que tous ces problèmes d'anonymat, de vie intime mélangée à l'inconnu m'ont effrayés... »
«Pour ma part j'ai choisi de garder l'anonymat sur mon blog, parce que ce qui peut échapper de l'intime n'a pas à être supporté par ceux dont je pourrais éventuellement parler. »
« Ce que j'écris de plus intime concerne des faits anciens voire très anciens pour lesquels il y a eu lent filtrage intérieur (en moi-même, je dirais "prescription"), pour certaines choses intimes actuelles, je n'en parle que quand je me sens capable de mettre une distance »
« Le besoin pour moi d'écriture, je le ressens avant tout comme quelque chose qui doit m'apporter un plus et non me perturber, même si ce qui s'écrit parfois malgré moi peut m'amener à me remettre en questions »
Vous m’aidez à prendre conscience de mes contradictions, qui sont toujours une excellente façon de se confronter à soi :
« Au fond si tu ne fermes pas cette boîte c'est que tu éprouves encore le besoin d'un retour. »
«Tout ton billet appelle la discussion et l’échange, au moment même où tu nous en prive :) »
Je réalise aussi que je donne parfois un sens à des « silences » qui n’ont pas nécessairement celui que je redoute : « Le fait de vouloir un retour, qui passe forcément par un commentaire et donc pour toi par une appréciation positive de ce que tu écris t'induit en erreur, parce que tout simplement beaucoup sans doute te lisent très attentivement, sont touchés par ce que tu écris, par ces mots qui leur parle. Sans pour autant entamer un dialogue avec toi à travers les coms ». Ce qui peut se résumer à « cette bonne vieille peur du regard de l'autre... »
Il y a aussi mise en évidence d’aspects avec lesquels je ne suis pas très au clair, et qui sont probablement au cœur du trouble qui a suscité la restriction des commentaires en public: « Je pense que tes lecteurs souhaiteraient te connaître un peu sous un autre jour que celui du philosophe qui analyse le pourquoi et le comment ». Hum... Non seulement je n’imagine pas vraiment qu’on puisse désirer connaître qui je suis [vieille phobie d’être « inintéressant »…], mais surtout je me demande si je ne le redoute pas autant que je le désire ! D’où cette difficulté à me situer à la distance qui m’est confortable. Rester « insaisissable » tout en me dévoilant. Contradiction parfaitement mise en évidence avec ce commentaire : « Si je comprends bien tu as voulu reprendre le contrôle...maitriser ce qui semblait t'échapper...je comprends ce souci et le partage mais comment articules tu cela avec le "lâcher prise" qui (quand nous y arrivons!) nous facilite tellement la vie ? »
Lâcher-prise tout en essayant de maîtriser… Cette flagrante contradiction trouve probablement son explication avec cette remarque : « là se créent des relations plus ou moins profondes et réelles, en fonction des réactions, interprétations du lecteur qui souhaite mieux connaitre l'auteur, (engager une complicité intellectuelle ... et plus "si affinité") ou pas ». Car au-delà de l’expression de mes pensées il y a, sous-jacent, un désir de rencontres. Celles de personnalités singulières, de différences, d’enrichissement mutuel. Mais surtout désir de rencontres dans le registre personnel, intime. Celui qui m'est complémentaire : le féminin. Toucher le fond de l’être, dépasser les blocages, franchir les tabous personnels. C’est cette vibration que j’aime trouver. Mes mots et mes idées sont autant de messages glissés dans des bouteilles lancées à la mer, destinées à toucher une altérité qui vibrerait de façon concordante.
Je parle de toucher au sens figuré, mais serait-ce seulement ce genre de contact par l'esprit qui me motive ?
Confrontation à mes désirs mal assumés, mes zones sombres refoulées, mes peurs insuffisamment explorées. Mélange de désir et de crainte face à ce qui pourrait advenir. Bien caché derrière mon écran j’ai l’impression de maîtriser une situation dont je sais pertinemment qu’il ne naîtra rien de concret si je n'agis pas. Seule la confrontation à la réalité permet de vivre les sensations plutôt que de les intellectualiser. C’est bien pour cette raison que je délaisse de plus en plus les longues correspondances écrites et privilégie désormais les rencontres en face à face…
L'écriture de soi comme vecteur de rencontres.
En toute logique, je rétablis donc les commentaires publics...