Le pari de l'amour
J'ai été interpellé au sujet de la phrase suivante : « Faire le pari de l'amour, parce que c'est l'élan de vie qui compte davantage que la personne avec qui on le partage, temporairement ou durablement ».
Ségolène l'a trouvée « un peu terriblement désabusée... qui ne relève à (ses) yeux ni de l'optimisme ni de l'amour ! Mais de la consommation amoureuse ».
Bigre ! Voila qui soulève bien des questions pour un homme comme moi, ayant pour ce genre de sujet un intérêt non dissimulé...
Faire le pari de l'amour, c'est dire « tope-là, on se lance ! ». C'est audacieux, c'est positif, et c'est un peu fou. Mais de quel amour s'agit-il ? D'un état instantané ou d'une construction dans la durée ? Et d'abord, éternelle question : c'est quoi l'amour ?
Que ceux qui ont une définition qui fait l'unanimité lèvent le doigt !
Quand je parle d'élan de vie, je pense à quelque chose qui est absolument positif. Pas du tout dans le désabusement, mais au contraire de l'ordre de la croyance (pour ne pas dire la foi...) en ce qui me relie à l'autre à ce moment-là. Un(e) autre en qui j'ai suffisamment confiance pour me lancer dans ce pari fou.
Cet autre est-il (elle, en ce qui me concerne...) interchangeable, comme le laissait entendre ma phrase ? Et bien... non... mais oui. Chaque personne est évidemment unique, et irremplaçable en tant que telle. Mais l'amour, en tant qu'élan vers l'autre, est tout à fait interchangeable. J'aime différemment chaque personne, mais le ressenti amoureux est globalement le même, me semble t-il. L'élan amoureux qui me transporte est à peu près équivalent quelle que soit la personne vers qui il est dirigé. L'amour est un ressenti intérieur, personnel, qui me porte à désirer vivre quelque chose de l'ordre du partage avec une personne que je reconnais. Le "quelque chose" en question pouvant être très variable selon les individus.
Est-ce de la "consommation amoureuse", avec le sens minorant (compulsion, ou à jeter après usage...) que je crois percevoir dans le terme ?
Alors là... je ne saurais que répondre. Être dans un élan amoureux spontané peut-il être comparé à de la consommation ? J'avoue ne pas aimer ce terme, que je trouve péjoratif, ne concordant pas avec l'idée que je me fais de l'amour. Il me rappelle ce qui m'a très souvent été asséné lorsque je suis "tombé en amour" avec une autre femme que celle que j'aimais. Les histoires de beurre et argent du beurre, d'herbe plus verte à côté, je connais jusqu'à plus soif. Je ne me sentais pas concerné par ce genre de poncifs à courte vue.
Dans ce que relève Ségolène il est question de "consommation amoureuse" d'une façon plus générale, et notamment pour des personnes qui sont libres (i.e. pas en couple). Libres de vivre des amours, voire de les additionner. Est-ce une logique de consommation ? Peut-être, pour ceux ou celles qui ont un désir de renouvellement constant ou de diversité. Encore faudrait-il savoir ce qui est recherché, ou fui, dans ce genre de comportement. Mais n'est-ce pas aussi une façon de ressentir les émois amoureux sans forcément s'engager sur le long terme ? Faudrait-il se priver de toute "consommation amoureuse", et donc d'amour, sous prétexte qu'on ne désire pas s'engager sur la durée ? Et ce refus même de l'engagement n'est-il pas une façon de se protéger de désillusions ?
Ce serait effectivement le signe d'un désabusement... et il est fort probable que je fais partie des désabusés après ce que j'ai vécu. Est-ce une marque de pessimisme ? Je n'en suis pas certain... Je crois que répondre à un élan vital, quel qu'il soit, est toujours le pari fou qui consiste à croire que c'est possible. Y croire quand c'est là... mais sans se bercer d'illusions. Vivre l'amour au présent. Alors, désabusement ou réalisme ?
Il y a, bien sûr, des paramètres plus subtils. On peut par exemple se demander si le fait de prévoir d'emblée que l'amour puisse ne pas durer ne contribue pas à un renoncement anticipé, dès les premiers nuages. Peut-être que le pari est alors plus vite abandonné dès qu'on se rend compte que l'élan amoureux perd de son intensité. Inversement, vouloir absolument le faire durer pour cause d'engagement irréversible ne donne pas forcément des résultats portant vers un optimisme débridé...
Je suis encore perplexe lorsque je compare les deux façons d'aimer (présent ou durée), n'ayant probablement pas suffisamment expérimenté pour avoir un avis plus affirmé. J'ai, durant un quart de siècle, défendu mordicus l'idée de l'engagement (l'exact inverse de la "consommation"), jusqu'à ce que les hasards de la vie me mettent face au renouveau de l'élan de vie. Dilemme : rester dans l'engagement ou suivre un appel porteur de vie ? J'ai choisi de le suivre, donc d'entrer dans ce qu'on pourrait qualifier de "consommation amoureuse". Cela a insufflé à mon existence quelque chose qui ne s'était pas déclenché auparavant. Si j'avais renoncé à cette "consommation", où en serais-je actuellement ? Dans quel renoncement se serait noyé un élan vital naissant ?
J'ai choisi ce qui me semblait être le plus optimiste. J'ai choisi la vie. Le changement dans ce qu'il peut avoir de fertile, l'ouverture vers l'inconnu et la différence, la rencontre, l'aventure humaine. J'ai fait ce pari, et quoi qu'il puisse advenir c'était un pari gagnant.
Si désabusement il y a, maintenant, c'est par rapport à la difficulté de vivre pleinement l'amour dans la durée. Ou autrement dit : comment passer de l'état amoureux à l'amour qui dure ?
Désillusions aussi, probablement, par rapport à notre incapacité, pour la plupart d'entre nous, à vivre vraiment dans l'amour de l'autre. C'est à dire un amour qui soit vivant et vibrant, qui laisse libre, qui ne se sente pas propriétaire ni propriété, qui reste désirant et entreprenant, surprenant, épanouissant, accueillant. Qui souhaite le bonheur et l'épanouissement de l'autre sans s'oublier soi, qui ne se sacrifie pas pour l'autre, un amour qui fasse confiance. A soi, à l'autre, et à la vie. Un pari permanent.
C'est facile à énoncer, mais souvent beaucoup moins à vivre dans les actes. La théorie et la pratique. En tout cas moi je n'ai pas su le vivre comme je le désirais...
Finalement je crois que la façon d'aimer est un choix personnel, largement soumis à un fonctionnement inconscient, et que cela n'a pas à être jugé. Il n'y a pas de "bonne façon" d'aimer, chacun optant pour ce qui lui semble le mieux en fonction de son cheminement dans l'existence. L'amour est vivant, changeant, et pour cela largement indéfinissable.
Tiens, justement, à titre de question subsidiaire : c'est quoi, pour vous, l'amour ?
