Oeuvre humaine
Quelques mots concluant un texte d'Eva m'ont laissé songeur...
« Chaque été, il y a un an de plus sur mon calendrier et cette crainte de ne jamais parvenir à créer quelque chose de ma vie et à laisser derrière moi une oeuvre dont je serai fière. »
Je comprends cette inquiétude, me souvenant avoir eu de telles pensées il y a longtemps. C'était comme une crainte anticipée, lorsque je me projettais loin dans l'avenir. Je crois que cette idée n'a plus eu de place lorsque, avec Charlotte, nous avons eu des enfants. Progressivement, en les voyant grandir et en prenant conscience du rôle de parent, j'ai compris en quoi je "créais" quelque chose d'immense avec eux. Une oeuvre. Je participais à la construction des adultes qu'ils seraient un jour. Je crois que j'ai pris conscience de ce rôle d'accompagnant en voyant que j'avais le pouvoir exorbitant de tordre leur conscience. De moi, en tant que père, allait dépendre leur équilibre intérieur d'adulte. Si je ne faisais pas attention, je pouvais faire d'importants dégats en eux, leur rogner les ailes, les emmener vers des chemins hasardeux, des impasses. Je sentais surtout que si je ne me remettais pas en question j'allais reproduire ce que mes modèles parentaux m'avait transmis. Et en particulier mon père...
Ah non alors, pas question d'empoisonner le psychisme de mes enfants !
Je ne suis devenu père qu'avec la pratique, en faisant des erreurs et m'efforçant de les corriger. En cela la place du conjoint se révèle être très précieuse, comme regard tiers. Pendant quelques années ce fût une course contre la montre puisque je devais me "réparer" constamment en voyant que je transmettais ce dont j'avais souffert. Ce faisant, sur ces ébauches vivantes, je pense avoir réalisé ce qui surpasse avantageusement toute forme d'oeuvre matérielle. Je l'ai fait du mieux que j'ai pu, en fonction des possibilités dont je disposais. Je suis fier de ce qu'avec Charlotte nous avons fait de ces petits bouts de chou, malléables et orientables à merci.
Maintenant nous avons trois jeunes adultes, à la tête bien faite, ouverts sur le monde, curieux, attentifs, sensibles à ce qui les entoure. Ils sont capables de discernement, de réflexion, de choix. Ils ont un sens critique qui fait qu'ils ne sont pas des suiveurs. Parfois je les trouve même plus matures que moi, avec leurs idées claires, sans ce poids éducatif que je traîne encore. Plus libres aussi. Ces adultes sensés, qui s'insèrent peu à peu dans la société, sont porteurs de certaines valeurs humaines qui me sont chères. En cela je pense avoir réussi à transmettre ce qui me semblait essentiel.
Pour le reste... peu m'importe ce qui restera de mon passage dans l'existence.
Certes, mon métier fait que j'aurais contribué à laisser des traces tangibles qui dureront au delà de ma mort, et même celle de mes enfants. Mais de toutes façons rien n'est éternel et cela disparaîtra aussi un jour. J'adhère totalement à l'idée de "passage" (je suis de passage), mais aussi à celle de "passeur". Je me sens élément d'une chaîne de consciences, et en même temps élément actif : je peux influer, à la toute petite échelle de mon pouvoir d'influence.
D'ailleurs, en écrivant sur ce blog je transmets quelque chose. Je contribue à faire circuler de la pensée, peu importe l'échelle de cet apport. Chaque fois que j'apprends que quelqu'un à compris quelque chose de lui-même ou de son parcours en me lisant, je suis fier d'y avoir participé. Tout ce qui fait avancer la pensée est pour moi une part de l'oeuvre collective à laquelle nous participons tous.
Ainsi je ne ressens pas le besoin de laisser une trace particulière, tout en étant certain d'en laisser de façon diffuse, diluée par une multitude d'autres traces individuelles.
Cet après-midi, dans le Vercors, en balade avec mes trois enfants...
