Écriture de soi, blogs, et durabilité
À l'occasion du lancement des blogs de France culture, une émission à été consacrée à « La planète des blogs entre intime et extime ». Le sujet n'est pas nouveau, mais on ne peut que constater qu'il prend de plus en plus une place "institutionnelle". Étaient notamment invités Philippe Lejeune, co-fondateur de l'apa,et quelques autres voix bien connues des membres de cette association.
Autant le dire tout de suite : pour peu que l'on soit déjà un peu porté à l'exploration des questions soulevées par la mise en mots et en scène de soi en public, on restera sur sa faim. En effet les interrogations soulevées furent nombreuses, fort intéressantes, mais le temps accordé au réponses au cours d'une heure d'émission est forcément très réduit. Le nombre d'intervenants et "d'illustrations sonores", l'amalgame fait entre blogs thématiques et blogs intimistes, tendaient aussi à disperser le sujet. Il n'empêche que le panel d'idées-clé était large... et donne envie d'aller plus loin.
En préambule Philippe Lejeune à rappellé que, depuis Pascal, « le moi est haïssable ». La méfiance vis à vis de l'expression de soi reste tenace. D'ailleurs, on sait que nombre de blogs s'en tiennent à la périphérie et rejettent l'idée de "journal intime". Cependant il est indéniable que ce mode d'expression peut aider à surmonter des crises.
Par rapport au journal intime la spécificité de l'expression du soi intime en ligne est double. D'une part il y a une quasi-simultanéité de l'écriture et de la lecture, et d'autre part le nombre des destinataires est d'emblée envisagé comme élargi. Danielle Rappoport, sociologue, a fait part des questions qui lui apparaissent avec l'explosion de l'expression de soi sur internet : « pourquoi ce besoin de mettre en scène sa vie, ou son morceau de vie ? ». Besoin de reconnaissance, de visibilité ? Mais aussi : « quel rôle donne t-on au destinataire ». S'agirait-il d'un besoin de valoriser sa vie en l'exposant ? Pour elle il est intéressant d'explorer ce nouveau rapport au temps et à soi. Comprendre aussi « ce qui se passe dans une société où [se modifie] la frontière entre l'intime et le privé, le public intime et non-intime ». Pour moi il y a là une interrogation essentielle car apparaît sous nos yeux un nouveau modèle de relations sociales.
Un des grands avantages d'internet, et en particulier des blogs, c'est que cela permet à n'importe qui de créer un réseau de relation et de solidarité. Avec un bémol, toutefois : si pour beaucoup cela débouche sur des rencontres "terrestres", d'autres en restent à du relationnel à distance, symbole de rapports virtuel qui ne se confrontent pas à la réalisation. Ce comportement serait fréquent chez les adolescents. C'est précisément dans cet enjeu que se situe le risque de dérive : conduites addictives et perte de contact avec le réel. Là encore des questions se posent.
Nouvelle pratique culturelle, la démocratisation de l'expression personnelle permet aussi à des gens de commencer à écrire. Et cela peut les emmener très loin... En quelque sorte cela répond à la question d'un auditeur qui se demandait si ces pratiques n'étaient pas « une fuite du questionnement de soi à soi ». Philippe Lejeune s'interroge néanmoins sur les vertus thérapeutiques de l'absence de destinataire. En effet, la communication avec les autres, un des aspects primordiaux de l'écriture en ligne, fausse la sincérité avec soi. On le sait, le blogueur est en représentation. Cependant cette spécificité n'est pas totalement nouvelle : forme hybride entre journal et correspondance, dialogue avec soi et avec les autres, le blog ne fait que réactualiser une pratique qui existait déjà au 19eme siècle avec des lettres destinées à circuler.
Quant à la relecture, ce regard que l'on peut porter sur un soi disparu dans le passé, si pour Philippe Lejeune elle peut être « exercice de méditation grave, douloureux », pour un autre elle était considérée comme « très instructive » pour constater un parcours évolutif. La question de la (re)lecture en différé ne se limite toutefois pas à ça. Car en marge de la problématique intime/extime a été abordée la question de la conservation de ces mots répandus sur la toile. L'apa étant spécialisée dans la conservation des écrits autobiographiques, elle a su saisir l'importance du changement en cours : le support papier n'est plus adapté aux formes d'expression actuelles. En particulier pour ce qui se passe sur l'internet mouvant. Vous apprendrez donc qu'un partenariat a été mis en place avec la Bibliothèque Nationale de France pour archiver ce qui est publié sur la toile selon un ciblage "expression personnelle". Pour ce qui concerne les blogueurs, cela implique que leurs écrits sont régulièrement archivés, au titre du dépot légal obligatoire pour toute publication. Archivage pour les siècles à venir, garantie plus efficace que le simple hébergement sur une plateforme de blogs dont rien ne garantit la pérénnité. Mais... avec comme corollaire un élément pas toujours connu de tous : une fois archivés les écrits virtuels demeurent indéfiniment conservés. Qu'ils soient encore en ligne ou pas.
C'est ce qu'à brièvement exposé ce cher ami qu'est le webmestre du site de l'apa, lui-même spécialiste de l'observation des blogs depuis de nombreuses années.