Écriture publique, de l'intime au privé (2)
Mes engagements municipaux et mes activités professionnelles occupent parfois beaucoup de mon temps. C'est l'autre versant de ma vie, souvent très éloigné de l'intimiste de mes écrits. Pas moins divertissant... Ces derniers jours j'étais en montagne. Pour travailler ! Entre ciel bleu, brouillard et vent glacial chargé de flocons cinglants, devant des paysages altiers dont je ne me lasse jamais. M'enfonçant avec mes coéquipiers dans une profonde couche de neige, nous étions chargés de délimiter une grande zone de protection pour les Tétras Lyre, oiseaux menacés qui ont besoin de calme pour hiberner. J'apprécie la chance que j'ai de travailler dans ces conditions. |
Les notions d'intimité et de vie privée varient selon le contexte dans lequel elles sont employées. En famille, au travail, ou selon le droit, la culture, la sociologie, la psychologie.
Dans le cas particulier de l'expression de soi, je définirais ainsi les trois termes intime, privé, public :
L'intime c'est moi face à moi. C'est le dialogue du moi, c'est mon intériorité.
Le privé c'est moi avec l'autre. C'est la relation. C'est le nous, dans une bulle commune.
Le public c'est moi avec vous. C'est vous, ce sont des regards extérieurs sur la scène du moi.
Dans chacun de ces registres je peux être dans le partage, ou au contraire dans la rétention. Dans le récit fermé ou dans l'ouverture au dialogue. Dans l'affirmation ou dans le questionnement.
Raconter mon intériorité devant autrui, ça ne regarde que moi. Si je le fais j'en assumerai seul les conséquences.
Parler d'une relation, puisque ça ne concerne pas que moi, devrait théoriquement nécessiter l'accord de l'autre concerné. En pratique, tant que cet autre n'en sait rien, ça ne pose pas de problème. Il s'agit bien de vie privée... mais assimilable à ma vie intime : l'autre n'est pas connu hors de ce que j'en dis. Il est comme externe à ce nous que je dévoile. Par exemple, lorsque j'évoque ici de ce que je vis avec Charlotte, avec Artémis ou Fred... ça ne dérange personne a priori (sauf par identification, peut-être ?). Par contre, si vous connaissiez une ces persones par un autre biais ça pourrait vous mettre mal à l'aise. En porte-à-faux. Surtout si cet autre ignore que je dévoile l'intimité (subjective) de notre bulle commune !
En racontant ma vie sur internet j'exacerbe considérablement les effets du dévoilement si je me hasarde sur le terrain privé.
Et si j'y parle de mes relations avec des personnes qui elles mêmes me lisent... alors ça peut très vite devenir problématique. Potentiellement explosif. Surtout si elles sont, de surcroît, identifiables ! C'est la raison pour laquelle j'évite désormais ce piège dans mes écrits publics, après m'y être profondément enfoncé jadis. Depuis je suis devenu extrêmement prudent avec la vie privée. Et pas que sur internet ! C'est une question de bon sens vis à vis de la notion de respect, qui, sur l'internet intimiste, m'aura demandé une redéfinition précise et rigoureuse : le respect ce n'est pas seulement ce que je crois devoir à l'autre, mais aussi ce que cet autre considère comme lui étant dû. Connaissant cette règle il y a des choses que je ne pourrais pas dévoiler sans conséquences. Même en y étant autorisé, voire encouragé. Malgré le désir d'expression l'intime s'effacera devant le respect dû à la vie privée. Et ce n'est pas qu'une question d'éthique...
« Ah ben t'as beau jeu de jouer les esprits vertueux, toi qui t'es vautré dans le déballage de vie privée », vont penser les lecteurs dotés d'une mémoire encore vaillante ! Ils n'auront pas tort... sauf que je n'en suis arrivé à mes conclusions d'aujourd'hui que par la force de l'expérience. Ce fût un combat épique qui m'aura pris quelques années : apprendre à taire. Soit l'inverse, en apparence, de ma démarche de libération de l'expression. Finalement je crois que je ne pouvais pas chercher la lumière sans accepter en même temps l'importance que l'ombre lui apporte...
Volontairement j'ai évité de parler trop ouvertement de cette lutte ici, ce blog ayant été créé pour m'en tenir à distance. Le renoncement à évoquer ce qui me tenait à coeur et allait teinter mes choix existentiels aura été difficile mais salvateur. Travail essentiellement solitaire, souvent pénible, dans le refus constant de recourir à un lâcher-prise dévastateur. Mon ego intime avait besoin de se dire, mais était contrarié par le désir de respecter la vie privée et l'intimité d'autrui. Mes périodes de silence ont souvent été dues à cette rétention.
Jusqu'à ce que, récemment, de fort opportuns aléas informatiques me privent de mon journal intime en ligne, lieu privilégié de mes épanchements graphomaniaques. Il ne m'est plus accessible pour effectuer des mises à jour et ça tombe fort bien ! De ce fait il ne me reste actuellement qu'ici pour résorber, si nécessaire, le reliquat d'une fort longue et absurde histoire...
Histoire liant deux écrivants en ligne. Deux intimités ayant généré une vie privée commune.
Je n'en dirais pas beaucoup plus puisque je suis au coeur d'une affaire privée. En son temps elle avait été rendue publique, et je crois que c'est précisément dans cette modification du rapport entre le privé et le public que réside toute la complication qui allait en découler.
Aujourd'hui je ne cherche plus à tirer le moindre fil : une inextricable pelote est au bout, sur laquelle est posée un bocal de nitroglycérine.
Tout ce que je peux en dire c'est que des limites à la libre expression intime se sont dressées là où j'avais cru qu'elles seraient combattues ensemble. L'essence même de la relation en a été radicalement changé. Et comme mon expression publique, écrite, était totalement imbriquée avec ce qu'elle décrivait d'intime et de privé confondus... la situation est devenue un imbroglio intime-privé-public à rendre fou un gars comme moi !
Vous n'y comprenez rien ? Moi non plus...
Enfin si, maintenant j'ai compris que ces limites à l'expression auxquelles je me suis trouvé confronté m'ont donné en même temps accès à la liberté. Parce qu'elles m'étaient insupportablement trop contraignantes, et que la révolte se révélait être sans issue, je n'avais plus qu'à inventer des solutions pour rendre inopérantes ces barrières de silence. Par tous les moyens imaginables les dépasser, les abroger, les braver, les surmonter, les dissoudre, les inverser, les transcender, les pulvériser... L'exercice, pour enrichissant qu'il soit, ne pouvait cependant pas durer indéfiniment, faute de cibles. À la longue je crois avoir exploré la plupart des pistes dignes d'intérêt. Je me sens inexorablement aller vers l'assèchement de ce qui fut une des sources majeures d'inspiration de mes écrits publics. Sans avoir fait le tour de ce que j'avais à découvrir, j'ai l'impression que la continuation ne peut plus se faire sous la même forme. Je constate que mes pensées redeviennent plus intérieures. Intimes. Leur éventuel partage se fait en présence, dans l'instant, au détour d'échanges spontanés. Beaucoup moins par écrit. Je sens confusément que c'est préférable. Que c'est vers cela que j'avais à aller...
Retourner vers un certain silence.
Du coup je ressens de moins en moins le besoin d'exprimer mon intériorité en public. J'ai envie de m'ouvrir à d'autres sujets. Rompre avec mes habitudes. Changer de registre.
Peut-être d'aller vers une nouvelle identité ?
(à suivre ?)