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Alter et ego (Carnet)
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14 août 2026

Effacement

11 août 1999, bien avant l'aube, ma petite famille se lance pour une journée de folle épopée : aller voir la dernière éclipse totale du 20e siècle. C'est surtout la première pour chacun de nous. Les Alpes n'étant pas dans la zone de centralité, seule à même de permettre l'observation du "soleil noir", nous mettons le cap vers un nord encore imprécis, qui s'ajustera en fonction des bulletins météo successifs. Il fallait viser la région ayant les meilleures probabilités d'avoir un ciel dégagé à l'heure précise de l'alignement lune-soleil, sur une trajectoire étroite allant de la Bretagne à l'Alsace. Finalement ce sera la Lorraine, du côté de Verdun. Nous en profiterons pour visiter brièvement la région, avant le retour le soir même. Mille kilomètres en une journée !

 

Arrivés en avance, nous choisissons un point un peu élevé dans la vaste plaine de Champagne, aux très faibles dénivelés. Un chemin sur une vague crête fera l'affaire. D'autres voitures arrivent et s'espacent le long du chemin. Le ciel est mitigé, montrant davantage de nuages que de ciel bleu, rendant le spectacle incertain. Et puis enfin, grâce aux fameuses lunettes spéciales, nous voyons le soleil se faire grignoter par la lune. Les enfants scrutent les deux astres, couchés dans l'herbe ou sur le capot de la voiture. Les nuages vont et viennent.

 

Le paysage s'assombrit peu à peu sous la lumière solaire déclinante. L'auto-radio décrit l'avancée, très rapide, du phénomène. Certains villes le voient à travers la nébulosité locale, d'autres ont la chance d'un ciel dégagé. Qu'en sera-t-il pour nous ? L'ambiance devient crépusculaire, les noms des villes égrainées par la radio se rapprochent. Paris, Reims... bientôt notre tour. Et là, soudain, tout se précipite. Le très fin croissant solaire restant s'amenuise rapidement. Je regarde au loin, en direction de l'ouest, où le ciel est sombre comme un soir d'orage. Et là... je vois la zone d'ombre qui arrive sur nous. La chance nous sourit : les nuages se déchirent et ouvrent le ciel. Un coup d'oeil au soleil, ses derniers éclats disparaissent. Une fraîcheur tombe, une sorte de silence s'installe. Et là... et là ! Le soleil noir. Tout est allé très vite et maintenant la sombre boule sélène, entourée d'un halo de lumière sur fond de ciel noir, nous étreint. Quelques applaudissements s'entendent. Nous sommes au coeur de deux minutes de temps suspendu. 

 

Comment décrire cette éphémère sensation cosmique, qui permet de prendre conscience des distances planétaires et des mouvements de l'horlogerie céleste ? Avons-nous vu quelques étoiles ? Je crois, oui. Moins de deux minutes d'obscurité, c'est tellement rapide ! Déjà le premier éclat de diamant apparaît. L'éblouissement redevient vite insoutenable au regard et il faut remettre les lunettes en carton. La lumière revient, la chaleur avec. C'est fini. La prochaine en Europe sera en 2026, en Espagne. Dans 27 ans. Ce jour-là, je me dis que j'irai là-bas...

 

12 août 2026. Je ne suis pas allé en Espagne. C'est quand même loin, ce n'est pas du tout écologique de parcourir une telle distance pour "seulement" deux minutes d'éternité. Peut-être suis-je trop raisonnable...
J'ai regardé les prix d'hébergement : 300 euros minimum dans la zone de centralité. Tant pis, je regarderai l'éclipse là où je vis. Je sais que cela n'aura rien à voir avec l'éclipse totale. Autant de différence qu'entre traverser le Lac Léman en caboteur et traverser le Pacifique à la voile, qu'entre regarder Interstellar sur un smartphone et le ressentir au cinéma sur grand écran Imax, qu'entre les Gorges du Verdon ou le Canyon du Colorado. Une différence d'échelle et d'intensité.

 

Chevauchant mon destrier à deux roues, je me suis rendu sur une colline proche, étonné de constater que d'autres avaient choisi le même lieu. Le phénomène ne laissait pas indifférent. Avec un petit air de ressemblance avec notre voyage éclair en Champagne.

 

Sur la colline ce fut beau, mais un peu restreint. Un moment de contemplation apaisant (bien que le voisinage, parlant fort de tout et n'importe quoi, soit un peu agaçant...). Aussitôt l'apogée de l'éclipse passée, quelques groupes sont partis. D'autres ont discutaillé, sans même regarder autour. La plupart sont restés face au spectacle, songeurs, admiratifs, pénétrés. Ils ont bien fait, car le plus beau était à venir. L'astre solaire, à demi-masqué, poursuivant imperturbablement sa course, est devenu rougeoyant en approchant l'horizon. Quelques fins nuages frangés de lumière nuançaient le tableau. C'est la configuration idéale que j'étais venu chercher. Car à ce moment-là, plus besoin de lunettes (que je n'avais pas) pour jouir du spectacle en direct. J'ai alors sorti mon téléobjectif pour tenter quelques clichés d'un moment rarissime. Une éclipse c'est déjà rare, mais au soleil couchant jouant avec quelques nuages, c'est carrément improbable dans une vie. Et moi j'étais là. Immortalisant l'instant... ou du moins tentant de le faire. Car, bien malencontreusement, l'appareil me signalait ne pas enregistrer les clichés. Je pouvais les visualiser quelques instants, pour vérifier que mon cadrage était bon... mais ensuite les images étaient introuvables. J'ai quand même pris plusieurs photos, au cas où je pourrais les récupérer sur la carte mémoire.

 

Ce que je redoutais est advenu : pas une seule image sur la carte mémoire ! Toutes les conditions astrologiques, géographiques et climatiques étaient réunies... et la technique m'a lâché. C'est frustrant. Il est peu probable qu'une telle configuration se produise de nouveau pour ce qu'il me reste de vie. Tant pis. Il existe assurément des millions de photos de cette éclipse et certainement des milliers plus ou moins similaires à celles que j'aurais pu obtenir. Mais aucune ne sera de moi.
 

Elles auraient pu ressembler un peu à ça, mais en bien plus net, plus nuancé, mieux cadré, plus grand... bref : en beaucoup mieux.

 

Photo prise avec mon modeste smartphone standard, agrandie et recadrée

 

 

Commentaires
M
C'est très beau, merci Pierre.<br /> Même juste avec ton smartphone. <br /> <br /> Désolée que le téléobjectif t'ait lâché dans un moment pareil.<br /> Pour toi et puis pour nous aussi, un peu ;)<br /> <br /> Et tes jolis souvenirs familiaux aussi, c'est beau.<br /> <br /> Pour les gens qui papotent, ça réunit ce genre de moments si singuliers, les gens osent échanger, partager.<br /> Autrement que les Silencieux qui s'unissent au Tout et plus profondément peut être?<br /> <br /> Je me souviendrai longtemps des quelques gens présents ce soir là.<br /> Des questions et informations partagées.<br /> Des prêts généreux de lunettes.<br /> Des mots émerveillés.<br /> De cette petite fille humainement si sensible , qui a posé ses lunettes sur le ventre d'une femme enceinte qu'elle ne connaissait pas, pour "protéger ce bébé" bientôt parmis nous.<br /> <br /> Et de cette rencontre entre ces deux astres qui nous a tous enthousiasmés,<br /> Tout un symbole :)<br /> <br /> Et ce cadeau,<br /> durant cette canicule 2026 qui ne nous lâche décidément pas :(
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