Assumer
- Eh ben alors, tu as disparu ?
- Non non, je suis là.
- Où ça, "là", on ne te voit pas.
- Là, dans les arcanes de ce blog. J'en explore les archives.
- Aaah... Et tu y trouves quoi ?
- Tout ce que j'y ai laissé depuis le début. Et ça fait beaucoup... Je redécouvre ce que j'avais oublié avoir déposé là.
- C'est intéressant ?
- Très ! Pour peu qu'on s'intéresse aux sujets abordés, évidemment.
- Mais le sujet... c'est toi !
- Pas tout à fait : j'ai abordé divers thèmes avec mes pensées et réflexions. L'intérêt particulier, pour moi, vient des redondances : les thèmes sur lesquels je suis souvent revenu. Notamment les relations affectives dans diverses configurations, les avantages de la vie en solo, la tension qui existe entre l'expression de l'intime, le privé et le public...
- Et ?
- Eh bien je constate les évolutions et les stabilisations. Ce qui s'est consolidé et ce qui s'est délité. En gros, j'observe ce qui m'a conduit à devenir ce que je suis à présent. Mais ce n'était pas mon objectif premier : c'est simplement la conséquence d'une relecture exhaustive en vue de l'impression papier de mes écrits.
- Ah mais tu es encore là-dedans ?
- Oui, c'est très long. Bien davantage que ce que j'imaginais. Il y a tout un travail de recalibrage des textes et des photos, d'assemblage et d'harmonisation des pages, consécutif au fractionnement des textes qui avaient été écrits au format "illimité" du blog en longueur. Et puis il y a l'indexation, pour avoir quelques repères. Bref... j'y passe du temps.
- C'est donc pour cette raison que tu n'écris plus sur ton blog ?
- Pas seulement. Il y a aussi une mise à distance, qui résulte de la prise de recul annoncée. La relecture de mes textes anciens est entrée en résonance avec ça, constatant une répétition d'épisodes de "surexposition intime". Ils ont toujours entraîné un malaise, suivi d'une mise à distance temporaire et la décision répétée de ne plus entrer dans ce registre. Sauf qu'au fil des mois, des années, je me suis de nouveau laissé entraîner vers une libre expression. Comme si c'était ma pente naturelle.
- Mais justement, ça l'est !
- Ouais, mais si ça me mets mal à l'aise c'est qu'il y a quelque chose qui ne convient pas. Le format, le public, le médium... Je cherche donc à aller vers les meilleurs compromis, l'optimum entre fertilité de la libre expression et le malaise du dévoilement.
- Tu as une idée de ce que ça pourrait être ?
- Oui, le fractionnement. Scinder les registres d'expression. Renoncer à l'unification de mes différentes "identités".
- Mais n'est-ce pas ce que tu fais depuis le début, tant dans ta vie réelle que ta vie numérique ?
- Oui, pour la vie réelle, oui entre les identités du réel et celles du numérique, mais pas suffisamment dans le registre de l'expression personnelle dans le monde numérique.
- C'est à dire ?
- J'aborde trop de thèmes personnels, constitutifs de mon identité profonde, sur ce blog : l'intimité personnelle, affective, spirituelle ; l'intimité relationnelle ; les réflexions sociétales, environnementales ; la légèreté de l'instant ; la photo de nature...
- Ben... ce qui te constitue, quoi ! La pluralité de ton identité !
- Je n'assume pas cette pluralité. L'exposer c'est me surexposer. En cherchant à "unifier" cette pluralité, j'ai l'impression de me vulnérabiliser. Je deviens trop "transparent" en voyant ce que j'expose de moi. Il y a dans ma conscience trop de doutes et d'incertitudes pour affirmer ms positions.
- Mais justement, tu n'affirmes pas. Tu fais état de ton cheminement, de tes découvertes, de tes questionnements. Il n'y a rien de dogmatique là-dedans.
- Peut-être est-ce là ma vulnérabilité : je n'ai pas de certitudes. Toujours prêt à la remise en question de ce que je pense être "juste". Mais cet équilibre d'une pensée en mouvement ne saurait être que précaire, temporaire. Donc, en quelque sorte "fragile". Et par là-même vulnérabilisante.
- Oui mais c'est tout toi, ça. C'est ton identité.
- Sans doute...
- Alors où est le problème ?
- Il se situe dans l'aspiration à assumer une identité plurielle et incertaine. J'ai eu la tentation, depuis que j'expose publiquement mes idées sur internet, d'aller vers une unification assumée de mes différentes "identités partielles". Je n'y suis jamais parvenu. Peut-être en suis-je simplement là, maintenant, au stade du renoncement à cette chimère. J'ai l'impression que la sensation de liberté ne sera pas, pour moi, dans l'unification mais dans le maintien de frontières plutôt étanches entre mes différents registres d'expression.
- Ça me semble te correspondre, en effet.
- Donc quelque chose va devoir changer par rapport à ce blog. Je ne sais pas encore quoi, ni comment, mais quelque chose va devoir changer.
* * *
Ci-dessous, quelques extraits de textes en lien avec ce qui précède, retrouvés au hasard de mes pérégrinations dans les archives 2009 et 2010 de ce blog. Où il appert que ce questionnement n'est pas nouveau...
« L'expression de l'intimité en public est un paradoxe qui demande un réajustement constant de la ligne d'équilibre. La présentation de soi, qui peut s'assimiler à une représentation - au sens théâtral du terme - peut vite conduire à un sentiment de surexposition ».
Surexposition intime, 6 avril 2009
« Bien que j'aille parfois assez loin dans l'expression de mes réflexions intimes, je limite assez sévèrement ma liberté en matière d'écrits publics.
(...) La diversité de mon lectorat me met régulièrement face à des questionnements selon les destinataires auxquels je peux penser. Ce souci constant d'aller au plus loin dans l'exprimable tout en restant dans le respect de chacun peut singulièrement compliquer mon travail rédactionnel ! Voire inhiber totalement ma capacité à laisser mes doigts pianoter sur le clavier. Ou, phénomène inverse : me pousser à justifier et surexpliquer les raisons de mes choix et comportements. Ces précautions peuvent me prendre un temps considérable ».
Aux confins de l'exprimable, 15 juillet 2009
« M’appesantir publiquement sur mon égo m'étant assez pénible à vivre, je le fais au prix d'un certain mal-être post scriptum. Parfois à la limite du supportable, avec la tentation de tout effacer. J'entre alors en silence, dans un repli solitaire qui me maintient à l'abri des regards. Façon de respecter mes limites d'exposition en revenant dans mes zones d'équilibre ».
Ambivalence et dépendance, 7 novembre 2009
« Si la recherche d'une connaissance de soi me semble toujours tout à fait utile, et que je la privilégie, en revanche j'ai constaté qu'il était périlleux, voire préjudiciable, de tenter de pousser trop loin le dévoilement public. D'une part pour moi, d'autre part vis à vis des personnes avec qui je suis en lien. Outre une forme de "respect de soi", qui passe par une nécessaire protection intime, il y a surtout une question de respect dû aux autres et à ce qu'ils pourraient considérer comme faisant partie de leur domaine privé. Aujourd'hui j'attache une grande importance à la notion de confidentialité, notamment parce que divers évènements fâcheux ont abouti à ce qu'elle soit très sérieusement malmenée. Bref : pas question d'être aussi spontané que je l'aurais voulu ! »
Autocensure, 13 juin 2010
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