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Alter et ego (Carnet)
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25 mars 2025

Un passé sans importance

D'aussi loin que je me souvienne ma mère nous a parlé de sa propre enfance. Sœur d'Alexis, frère aîné mort alors qu'elle n'avait que 18 mois, elle nous racontait avoir durablement souffert de solitude et rêvé de mettre au monde de nombreux enfants afin d'éviter ce qu'elle avait vécu.

Elle ne nous décrivit pas seulement son enfance, avec moult détails savoureux, mais esquissa aussi la "galerie de portraits" des adultes avec qui elle vivait ou qu'elle côtoyait. En premier lieu son père, Daniel, homme assez original au parcours atypique. "Enfant de l'amour", selon le terme consacré, il n'avait pas de père connu. Non pas qu'Achille fut inconnu, bien au contraire, mais parce qu'il n'avait pas reconnu l'enfant. Ce brave garçon, issu d'une famille de notables locaux, s'était éclipsé - ou avait été incité à le faire - après avoir engrossé Louise, une jeune fille ne disposant pas du statut social requis. C'est du moins l'histoire telle qu'elle nous fut transmise.

 

L'enfant - mon grand-père Daniel, donc - ne fut "reconnu" qu'à l'âge de vingt ans et changea alors de patronyme pour celui d'un "père" adoptif dont presque rien, excepté une généalogie "légitime" - à défaut d'être biologique - n'a percolé jusqu'à nous.

 

L'autre personnage remarquable, haut en couleurs, était Louise, mère ("fille-mère", disait-on) de ce petit bâtard. Apparemment très facétieuse dans sa jeunesse elle eut le mauvais goût de devenir acariâtre en vieillissant. Ma mère, enfant, devint son souffre-douleur, sans cesse réprimandée.

 

De ces deux personnages emblématiques je garde en mémoire nombre de fragments de vie, qui ont longtemps constitué le socle d'une sorte de légende familiale. À l'opposé il y aurait Hélène, ma grand-mère maternelle, femme discrète et effacée. À propos d'elle, presque rien. Comme si elle n'avait été qu'une ombre, une silhouette. Un personnage falot et secondaire. Elle mourût avant ma naissance, ce qui fait que je n'ai moi-même aucun souvenir à poser sur elle.

 

Plusieurs des éléments que je rapporte ici ont nécessairement influé sur mes représentations des rapports familiaux, selon les places et rôles décrits - à travers le filtre maternel  pour chacun des protagonistes.

 

Du côté paternel j'ai bien connu ma gentille grand-mère, morte à 103 ans. J'étais alors largement adulte et moi-même père. Mes souvenirs sont donc "vivants", incarnés. En revanche, nous ne connaissions que très peu son passé, qui ne nous a pas été raconté. Matriarche estimée et dévouée, très pieuse et perpétuellement optimiste, cela suffisait à asseoir le personnage. Tout au plus savait-on qu'enfant, à l'aube du 20eme siècle - c'était tellement loin - elle avait grandi dans le parc du château où Frédéric, son père, était "jardinier en chef". Un cadre prestigieux pour une bien maigre histoire transmise. Que fit-elle de toute sa vie de femme ? Quant à Maurice, son mari, mort lui aussi avant ma naissance, à part une ou deux photos, je ne sais presque rien de lui. Il a existé... et c'est à peu près tout ce que je peux en dire. À une exception près : il était collègue de travail de Daniel, mon grand-père maternel. Autrement dit, la rencontre de mes parents ne dût rien au hasard.

 

Je résume : d'un côté une demi-histoire abondante et détaillée ; de l'autre un non-récit. Je ne connais - un peu - qu'un quart du passé de mes ascendants du second rang. Sans que je m'en rende compte la part descriptive de l'enfance de ma mère a comblé la case "histoire familiale". Rassasié, je n'ai pas eu la curiosité de m'intéresser à ceux dont le passé n'était pas narré. Non qu'il y ait eu quoi que ce soit à cacher - à ma connaissance - mais, tout simplement, très peu en a été dit. Comme si ce passé-là était sans importance pour qui ne l'a pas vécu !

 

Comment ces présences sans histoire ont-elles influé sur ma représentation des liens familiaux ? Des rapports père-fils, par exemple ?

 

Ce n'est que fort tard, en découvrant les traces archivées de ces vies inconnues, que je prends conscience des lacunes. Des pans entiers de ces existences ont disparu de la mémoire transmissible. Mes grands-parents ne nous ont rien raconté de ce qui leur importait. Soit parce qu'ils sont morts avant d'avoir pu le faire, soit parce que la seule qui l'aurait pu... n'était pas dans ce registre-là. Néanmoins, ensemble, ils nous ont laissé un héritage biographique : des photographies, des correspondances, des objets qui racontent quelque chose de ceux qui les ont conservés ou acquis. Pour le moment je me suis contenté d'explorer rapidement ces traces indirectes, plus ou moins imprégnées de réflexions et d'émotions, parfois de sentiments. Archives plus indirectes encore, des agendas, des livres de comptes. En les parcourant je découvre derrière leur apparente austérité des éléments factuels qui, à défaut de ressentis incarnés, me donnent des indications sur un mode de vie. C'est mieux que rien. Cela m'offre un support, une trame. De quoi tisser une ébauche de récit.

 

À partir de cette base je pourrais entreprendre d'en parler avec mon père. Bien qu'il fut longtemps peu porté sur le passé, encore moins dans le registre sensible, je perçois chez lui une évolution. Je pourrais probablement lui soutirer quelques pans de mémoire à transmettre... avant qu'il ne soit trop tard.

 

Livres de comptes de mon grand-père paternel (qui accessoirement m'apprend qu'il allait au cinéma).
Plus ou moins régulièrement tenu de 1927 à 1942, il témoigne d'une vie un siècle plus tard grâce à trois générations de "gardeurs".

Commentaires
C
J'espère que tu vas bien, cher Pierre...<br /> Quel long silence ! Tu n'as donc plus rien à écrire par ici ?<br /> Je t'embrasse.<br />  •.¸¸.•*`*•.¸¸☆
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C
Tout va bien pour moi, Célestine. Cependant je ne pourrais pas en dire de même pour le monde dans lequel je vis et je crois que cela affecte, au moins en partie, mon inspiration. C'est du moins ce que je me dis lorsque je songe à cet espace sur lequel mon silence s'éternise...<br /> <br /> Merci pour ce signe :)<br /> Je t'embrasse itou.
J
Il y a plus de 5 ans maintenant que je lisais assez régulièrement ton blog. La vie m'a fait aller ailleurs, et me voilà de retour ces derniers jours. Je refais un tour sur tous ces blogs que j'aimais tant lire. <br /> <br /> Et là je tombe sur cet article qui parle de ces histoires familiales dont on ne sait rien. <br /> Je suis touchée, car je viens à peine hier d'en écrire quelques mots sur mon blog moi-même. <br /> <br /> Il y a bien une chose aujourd'hui dont je ne doute pas, c'est la mémoire de notre corps... Et comment les choses peuvent se transmettre dans notre système nerveux même si notre famille ne nous donne pas grand chose à mâcher. <br /> Et encore, tu précises quand même qu'il reste trace d'objets, de mots. Et ce sont quand même de bons reliques qui pourront te permettre d'imaginer les histoires qui sont les leurs. Et encore questionner ceux qui sont encore là. Bonne recherche à toi dans la mémoire familiale. <br /> <br /> Malheureusement pour moi... avec la double immigrations de ma famille, les traces commencent avec la génération de mes parents en France, et deux trois photos qu'ils ont pu ramener de leur pays natal, et depuis que j'ai 20 ans (maintenant j'en ai le double) je ne cesse de les questionner. Et j'arrive à grapiller des informations de ci de là... pour esquisser mon roman familial. :-)
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C
Merci Ju'<br /> <br /> Je viens d'aller lire ton texte et je comprends les similitudes que tu évoques. Effectivement j'ai la chance de disposer d'une diversité de traces, même si je n'ai pas la part "émotionnelle", sensible, personnelle, que n'ont pas laissée plusieurs de mes ancêtres. J'essaie d'imaginer ce que l'on peut construire de soi avec très peu d'éléments et les grands trous que cela laisse dans la reconstitution que l'on peut tenter de faire pour lui "donner du sens".
C
D'emblée, on est interpellé par ton titre. Un passé sans importance ? Cela semble contradictoire avec le temps et l'énergie que tu lui consacres. <br /> Et puis on lit et on comprend que l'expression évoque le non-dit, le non-raconté d'une partie de ta famille.<br /> Comme si, effectivement, le passé n'était pas signifiant, alors qu'il nous éclaire tellement sur notre construction. Nous sommes la résultante d'un passe, riche en événements qui ont structuré nos fibres, une à une. Cela arrivait souvent à l'époque, on n'était pas aussi sensibilisé à l'importance de la transmission et des racines dans le développement personnel. La psycho-généalogie et les constellations familiales n'étaient pas encore nées.<br /> Et je comprends qu'à l'occasion d'un décès et du « vidage » de maison qui l'accompagne bien souvent, tu te poses toutes ces questions. Etant passée par cette phase presque obligatoire de toute vie, il m'arrive de regretter l'absence de mes parents car ce sont les seuls qui pourraient répondre à une de mes interrogations sur tel ou tel de mes ancêtres.<br /> Il m'arrive même de me dire « je vais demander à ma mère » et ...oups, mince, elle n'est plus là. Aussi, je ne puis que t'encourager à parler à ton père, même s'il n'est pas très porté sur le passé (et c'est fréquent dans sa génération) il sera sans doute heureux de te répondre.<br /> L'extrait d'archive que tu présentes, très intéressante, me rappelle le livre de « tenue de ménage » de ma mère, où elle inscrivait soigneusement toutes les dépenses de la maison.<br /> Je suis certaine que tu vas découvrir encore plein de choses, sur tes parents mais aussi sur toi.<br /> Amicalement<br /> Célestine<br /> <br /> PS : il était impossible de commenter chez toi la semaine dernière...
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C
Mon titre voulait mettre en évidence un constat, un état de fait que je déplore. J'attache bien sûr une grande importance à ce passé qui nous a fait, qui a fait nos parents et les générations qui les ont précédés. En cherchant à comprendre qui j'étais, il y a plusieurs décennies, j'ai admis que je faisais partie d'une chaine de transmission intergénérationnelle et que mes enfants seraient influencés par ce que je n'aurais pas "réparé" d'éventuellement dysfonctionnel. Il y a la part accessible, relativement visible, et puis tout ce que l'on ne perçoit pas, n'imagine pas. Ce qui n'a pas été formulé en fait partie.<br /> Comme toi je regrette de ne plus pouvoir interroger ma mère sur les éléments qu'elle n'avait pas exprimés lorsqu'il était encore temps. Pour mon père c'est plus compliqué : il n'a jamais vraiment parlé de lui, s'éloignait dès que le registre "psychologique" émergeait. Implicitement j'ai compris qu'il n'était pas à l'aise avec ça et j'ai respecté ce retrait. D'une certaine façon j'ai laissé dans l'ombre ce qu'il ne souhaitait pas mettre en lumière. Sauf que maintenant je mesure que cette part "secrète" ne sera plus accessible bien longtemps. Vais-je chercher à la mettre au jour ? Puis-je bousculer le système qu'il a - plus ou moins consciemment - mis en place ?<br /> <br /> Oui, j'ai certainement beaucoup à découvrir dans ces piles de feuillets :)<br /> Merci pour ta contribution mon cheminement.<br /> <br /> PS : j'ignorais que les commentaires n'étaient pas possibles la semaine dernière.
J
Bonjour Pierre, d'après la liste de dépenses z'avaient bon appétit les anciens 😊<br /> À qui souhaiterais tu transmettre ces témoignages ? Un bouquin en couvaison ? <br /> Intéressant article bien rédigé comme toujours 😊<br /> Bon après-midi, bises.
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C
Bonsoir Julie<br /> D'après la liste des achats on peut voir la diversité mais pas les quantités. Ils ne mangeaient peut-être que de toutes petites portions ? ;)<br /> <br /> Je ne sais pas encore ce que je ferai de la compilation de traces que je vais chercher à assembler en un récit intelligible et, si possible, intéressant. Je pense bien sûr à ma descendance, mais aussi à ma fratrie. Peut-être pourrais-je aussi le proposer aux descendants collatéraux. Je pense aussi à une association qui se donne pour mission de collecter ce type de récits...<br /> Il est trop tôt pour que je me représente la somme de travail que cela représente et surtout le volume qui pourrait en résulter ! Nous verrons bien...<br /> <br /> Merci pour l'appréciation :)<br /> Bonne semaine !