Un passé sans importance
D'aussi loin que je me souvienne ma mère nous a parlé de sa propre enfance. Sœur d'Alexis, frère aîné mort alors qu'elle n'avait que 18 mois, elle nous racontait avoir durablement souffert de solitude et rêvé de mettre au monde de nombreux enfants afin d'éviter ce qu'elle avait vécu.
Elle ne nous décrivit pas seulement son enfance, avec moult détails savoureux, mais esquissa aussi la "galerie de portraits" des adultes avec qui elle vivait ou qu'elle côtoyait. En premier lieu son père, Daniel, homme assez original au parcours atypique. "Enfant de l'amour", selon le terme consacré, il n'avait pas de père connu. Non pas qu'Achille fut inconnu, bien au contraire, mais parce qu'il n'avait pas reconnu l'enfant. Ce brave garçon, issu d'une famille de notables locaux, s'était éclipsé - ou avait été incité à le faire - après avoir engrossé Louise, une jeune fille ne disposant pas du statut social requis. C'est du moins l'histoire telle qu'elle nous fut transmise.
L'enfant - mon grand-père Daniel, donc - ne fut "reconnu" qu'à l'âge de vingt ans et changea alors de patronyme pour celui d'un "père" adoptif dont presque rien, excepté une généalogie "légitime" - à défaut d'être biologique - n'a percolé jusqu'à nous.
L'autre personnage remarquable, haut en couleurs, était Louise, mère ("fille-mère", disait-on) de ce petit bâtard. Apparemment très facétieuse dans sa jeunesse elle eut le mauvais goût de devenir acariâtre en vieillissant. Ma mère, enfant, devint son souffre-douleur, sans cesse réprimandée.
De ces deux personnages emblématiques je garde en mémoire nombre de fragments de vie, qui ont longtemps constitué le socle d'une sorte de légende familiale. À l'opposé il y aurait Hélène, ma grand-mère maternelle, femme discrète et effacée. À propos d'elle, presque rien. Comme si elle n'avait été qu'une ombre, une silhouette. Un personnage falot et secondaire. Elle mourût avant ma naissance, ce qui fait que je n'ai moi-même aucun souvenir à poser sur elle.
Plusieurs des éléments que je rapporte ici ont nécessairement influé sur mes représentations des rapports familiaux, selon les places et rôles décrits - à travers le filtre maternel pour chacun des protagonistes.
Du côté paternel j'ai bien connu ma gentille grand-mère, morte à 103 ans. J'étais alors largement adulte et moi-même père. Mes souvenirs sont donc "vivants", incarnés. En revanche, nous ne connaissions que très peu son passé, qui ne nous a pas été raconté. Matriarche estimée et dévouée, très pieuse et perpétuellement optimiste, cela suffisait à asseoir le personnage. Tout au plus savait-on qu'enfant, à l'aube du 20eme siècle - c'était tellement loin - elle avait grandi dans le parc du château où Frédéric, son père, était "jardinier en chef". Un cadre prestigieux pour une bien maigre histoire transmise. Que fit-elle de toute sa vie de femme ? Quant à Maurice, son mari, mort lui aussi avant ma naissance, à part une ou deux photos, je ne sais presque rien de lui. Il a existé... et c'est à peu près tout ce que je peux en dire. À une exception près : il était collègue de travail de Daniel, mon grand-père maternel. Autrement dit, la rencontre de mes parents ne dût rien au hasard.
Je résume : d'un côté une demi-histoire abondante et détaillée ; de l'autre un non-récit. Je ne connais - un peu - qu'un quart du passé de mes ascendants du second rang. Sans que je m'en rende compte la part descriptive de l'enfance de ma mère a comblé la case "histoire familiale". Rassasié, je n'ai pas eu la curiosité de m'intéresser à ceux dont le passé n'était pas narré. Non qu'il y ait eu quoi que ce soit à cacher - à ma connaissance - mais, tout simplement, très peu en a été dit. Comme si ce passé-là était sans importance pour qui ne l'a pas vécu !
Comment ces présences sans histoire ont-elles influé sur ma représentation des liens familiaux ? Des rapports père-fils, par exemple ?
Ce n'est que fort tard, en découvrant les traces archivées de ces vies inconnues, que je prends conscience des lacunes. Des pans entiers de ces existences ont disparu de la mémoire transmissible. Mes grands-parents ne nous ont rien raconté de ce qui leur importait. Soit parce qu'ils sont morts avant d'avoir pu le faire, soit parce que la seule qui l'aurait pu... n'était pas dans ce registre-là. Néanmoins, ensemble, ils nous ont laissé un héritage biographique : des photographies, des correspondances, des objets qui racontent quelque chose de ceux qui les ont conservés ou acquis. Pour le moment je me suis contenté d'explorer rapidement ces traces indirectes, plus ou moins imprégnées de réflexions et d'émotions, parfois de sentiments. Archives plus indirectes encore, des agendas, des livres de comptes. En les parcourant je découvre derrière leur apparente austérité des éléments factuels qui, à défaut de ressentis incarnés, me donnent des indications sur un mode de vie. C'est mieux que rien. Cela m'offre un support, une trame. De quoi tisser une ébauche de récit.
À partir de cette base je pourrais entreprendre d'en parler avec mon père. Bien qu'il fut longtemps peu porté sur le passé, encore moins dans le registre sensible, je perçois chez lui une évolution. Je pourrais probablement lui soutirer quelques pans de mémoire à transmettre... avant qu'il ne soit trop tard.
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Livres de comptes de mon grand-père paternel (qui accessoirement m'apprend qu'il allait au cinéma).
Plus ou moins régulièrement tenu de 1927 à 1942, il témoigne d'une vie un siècle plus tard grâce à trois générations de "gardeurs".