Je ne parle pas comme j'écris
En lisant les impressions de Fuligineuse et Pati, qui ont très bien su extraire l'essentiel de la table ronde abordant l'expression de soi sur internet, je me suis rendu compte que la meilleure place pour suivre n'était pas d'être autour de la table, mais bien dans la salle. Avec leur regard distancié, chacune met en évidence des éléments que je n'avais pas remarqués.
L'impression que je garde c'est que le sujet était très vaste, et qu'il n'a été qu'à peine survolé. Je m'étais préparé à répondre à des questions pointues... que l'auditoire ne se posait pas ! Je m'attendais à évoquer les risques du dévoilement de soi, ou en ce qui concerne des tiers, mais non, aucune question déstabilisante (quoique certaines étaient fort intéressantes). A l'issue de la réunion nous avons bien dû convenir que nos réflexions allaient un peu loin pour des personnes qui connaissaient mal, ou pas du tout, ce type d'expression de soi. La plupart étaient d'ordre pratique et montraient certaines craintes concernant le respect de l'anonymat, la diffamation, le secret, le vol de textes... Toutes préoccupations légitimes, et indispensables pour se livrer à une écriture "en confiance". Je me souviens m'être posé quelques unes de ces questions lorsque j'ai commencé à écrire en ligne, mais les ai "oubliées" avec le temps. Cela ne m'inquiète plus, mais c'est aussi parce que je n'ai aucun secret à cacher. Je préfere que mes proches ne me lisent pas, mais s'ils le faisaient ça ne serait pas une catastrophe.
Ces questions de néophytes attentifs ont marqué une préoccupation importante, et mes réflexions sur les limites de l'intime, les paradoxes du dévoilement public et autres potentialités de ce moyen d'expression, portaient probablement vers quelque chose qui pouvait paraitre assez abstrait. Je regardais de temps en temps le petit groupe de blogeuses et diaristes aguerries, en me disant qu'elles ressentaient peut-être une frustration de ne pas nous voir aller plus en profondeur. En même temps l'objectif était bien une présentation des possibilités de ce nouveau moyen d'expression de l'intime et je pense que nous avons su offrir un panel assez diversifié. Philippe de Jonckheere, Tarquine, ou moi-même avons une pratique fort différente. Pour ma part j'espère avoir sû mettre en évidence les dimensions d'échange, de réflexions, et de partage qui peuvent se développer et constituent à mes yeux la vraie richesse de ce mode d'expression. C'est d'ailleurs souvent une surprise que décrivent les nouveaux adeptes après quelques temps de pratique. A l'évidence, ces confidences plus ou moins intimes sont à l'exact opposé du nombrilisme dont on pourrait taxer l'écriture de soi.
Oriane Deseilligny à porté un regard de spécialiste sur la pratique des écrits intimes en ligne, qu'elle a longuement observés pour écrire sa thèse. Elle fait un parallèle avec la correspondance, autre forme d'écriture de l'égo adressée à autrui, qui me semble tout à fait pertinent.
En marge du contenu, ce qui m'a le plus marqué c'est la confrontation à la réalité d'une centaine de regards simultanément fixés sur moi alors que je parlais de ma pratique. En quelque sorte j'élucubrais autour mon ego [comme à mon habitude], et pour la première fois je visualisais ce que représente une assemblée qui suit chacun de mes mots. Lorsque j'écris, puis mets en ligne, il peut y avoir le même nombre de lecteurs sans que ça n'influe sur mon écriture. Après tout, dix, cinquante, ou cinq-cent lecteurs, ça ne change pas grand chose. Ce sont des nombres abstraits. Mais un, cinq, ou cent regards, là, devant moi... ça change beaucoup de choses ! Ce rapport à la présence me fascine. Pourquoi mes idées fuient-elles lorsque je suis physiquement en présence d'autres personnes ? Car c'est un peu ce qui s'est passé : un vide qui se fait au moment de commencer. Sans mes notes, je ne sais pas ce que j'aurais dit ! Ça serait parti dans tous les sens, téléguidé anarchiquement par des automatismes de sauvetage avant noyade [dire ce qui me passe par la tête putôt que de risquer un blanc total]. Pourtant ce n'est pas faute de connaître un sujet sur lequel je pourrais développer moult déclinaisons...
Nous savons bien, tous écrivants que nous sommes, à quel point il y a desinhibition lorsque c'est par écrit que nous nous adressons à l'autre. Peut-être parce que c'est "en direct", alors que l'écriture est en différé. Avec droit à l'erreur, à la correction, à la suppression. C'est bien cette possibilité qui permet d'aller plus loin. Nouveau paradoxe: en mesurant les mots, je peux aller plus loin, parce que la crainte du dérapage n'est pas là. Tout est question de peurs, évidemment. D'où l'intérêt d'une écriture qui peut permettre, lorsque nécessaire, de sortir de soi ce qui en a besoin... et seulement ce qui en a besoin. Je peux établir des filtres, développer des axes... et ne pas en évoquer d'autres. L'écriture permet de maîtriser l'expression de soi, ce que le stress du face à l'autre ne garantit jamais.
Pourtant, lire "en direct" un texte écrit à l'avance ne protège pas du trac... Ce n'est donc pas seulement le contrôle des mots qui influe, mais bien le contrôle de soi tout entier, qui se fait ainsi happer par les impressions inconnaissables de ceux qui sont en présence.
J'ai beaucoup aimé une question à laquelle je n'avais pas réfléchi. Grosso modo c'était « A quoi ça sert d'écrire sur internet et d'entrer en relation ? Est-ce que ça peut construire quelque chose, concrètement ? ». J'ai répondu qu'il me semblait que je pouvais ainsi contribuer à influer de façon infime sur le monde. Ce qui peut paraître fort prétentieux... En fait je ne suis pas allé au bout de ma pensée : c'est pour moi une façon d'agir en oeuvrant pour le dialogue, la connaissance de soi, et l'ouverture à la différence...
Mais bon... je ne voudrais pas paraître trop idéaliste...
Dans un autre registre, j'ai beaucoup aimé ce qu'a dit Tarquine, en évoquant ce qui l'avait poussée à écrire en ligne : se libérer de ses tourments sans les imposer à qui que ce soit. Sur internet on propose ses écrits, et personne n'a à subir. On ne lit que si on en a envie, et c'est aussi simple que ça.
Après la table ronde les quelques écrivants du net présents se sont retrouvés dans un café. Un moment passé ensemble, le temps de mettre des visages sur des noms connus, ou de les revoir. Sentir ces présences si différentes, gardant une grande part de mystère malgré le livre ouvert sur leurs pensées écrites. Chacun diffuse dans les rapports sensoriels une façon d'être, un "langage" du corps, des gestes, des intonations de voix, des regards, qui sont évidemment les grands absents d'internet. Je suis donc particulièrement sensible à ces mise en présence. À ces moments-là tous mes capteurs sont en éveil, je suis attentif et j'observe. Je constate que je suis toujours beaucoup moins "moi-même" que ce que je peux prévoir à l'avance. Je m'imaginais à l'aise et je me vois un peu intimidé... Je crois que je resterai toujours comme ça, même si en quelques années je sens bien m'être énormément ouvert.
L'écriture en ligne et les relations multiples que cela m'a permis de nouer y sont pour beaucoup...
Dernier constat : en rédigeant ce texte je sens les influences qui s'exercent sur mon écriture. Je pense à la fois à mon lectorat habituel, avec qui j'ai une certaine tonalité de langage. Je pense aussi aux éventuels lecteurs de l'APA, avec qui je suis tenté d'avoir un autre style, plus sérieux. Indéniablement c'est la preuve que le regard supposé [imaginé] joue un rôle dans mon écriture. Mais ça, je le savais..
