Variation sur l'amour et ses suites
« Que devient l'amour envers ceux que l'on a aimés et qui ne sont plus là ? ». C'est la question à laquelle a tenté de répondre Alainx. Son développement dans "L'amour et après..." , fort intéressant, me trouble sur plusieurs points. Quoique globalement je sois assez d'accord avec son point de vue, d'importantes nuances font que j'ai finalement une approche légèrement différente. Je vais m'appuyer sur certains passages pour tenter de préciser ma pensée et en quoi elle se singularise peut-être de celle d'Alainx.
« Il est des amours qui meurent, et d'autres qui demeurent. Il est des amours que l'on n'oubliera jamais, et d'autres dont on a même oublié le nom. Il faut croire qu'ils n'étaient pas de même nature ».
Si des amours meurent... alors il ne s'agissait pas d'Amour. Pas au sens auquel je l'entends. Mais il faut bien reconnaître que ce terme à des sens de nature fort différente. Si l'amour est un élan désintéressé vers l'autre, qu'est ce qui pourrait le faire mourir ? Il me semble que ne peut s'éteindre que "l'amour" intéressé, conditionnel, qui voit ses attentes déçues. Ce qui est décrit n'est donc pas l'Amour, mais l'attente de réciprocité d'un pseudo-amour. Ou autrement dit: l'amour de soi, vu dans le reflet de l'autre. Comme dans ces jeux de miroirs qui, face à face, se réfléchissent à l'infini.
Nous sommes tous porteurs des deux composantes : amour désintéréssé, et attente d'une réciprocité de cette offrande. Le premier est un élan spontané, le second en attend une récompense. Ce qui, en soi-même, est déjà source de confusion, c'est qu'on assimile aisément l'offrande d'amour à un don alors que, par essence, ce dernier n'attend aucun retour. L'énergie perpétuelle n'existant pas, il faut bien que le don d'amour soit compensé, nourri, par quelque chose en échange. Une gratification qui peut être fort variable, allant de l'exigence de retour de la part de l'objet d'investissement amoureux à des formes beaucoup plus élaborées d'élévation spirituelle. Là où le regard que l'on porte sur soi, ou que l'on imagine porté sur soi par autrui, ou par une instance supérieure, peut avoir un rôle auto-nourissant.
Je ne crois pas que l'amour existe sous la forme pure du don. C'est un idéal... vers lequel on peut vouloir tendre.
Alainx décrit l'amour perverti : « Je vois bien dans ma vie les amours où je n'ai fait que me rechercher moi-même, où je suis allé à la quête d'une reconnaissance nécessaire, celle qui m'avait manqué et que je réclamais éperdument. ».
J'aurais un regard moins catégorique. Quand on aime, on ne fait pas "que" se chercher soi-même : on rencontre un être et on échange quelque chose. Même si c'est sur une base faussée cet échange est créateur. Il génére un nouvel état du Moi, il permet d'évoluer et de se rapprocher de ce qu'on cherche à être. À deux. Que des blessures poussent ultérieurement à un éloignement, voire à un rejet de l'autre, n'enlève rien à ce qui a été découvert dans le partage relationnel. Simplement, parce qu'on a souffert de ne pas être accueilli comme on l'aurait voulu, on peut préférer "oublier", ou haïr qui ne nous a pas comblé. Le pseudo-amour de l'autre (mais vrai besoin d'amour !) domine alors la part d'amour qui fût offerte dans un premier élan généreux. Et encore... La psychanalyse expliquerait que mêmes les élans généreux sont des pulsions d'origine libidinale...
« Pour faire sens, on noie tout cela dans un romantisme larmoyant, on en appelle à Lamartine, à Baudelaire, en griffonne des poèmes insipides que l'on croit lumineux. ». Qu'on les croie luminueux est déjà une lumière en soi, nécessaire au moment de l'acte créatif. La poésie n'est-elle pas souvent née de blessures amoureuses ? Tout le monde n'a pas le talent des grands, certes, mais le geste créateur, libérateur, qu'il soit écrit, chanté, parlé, peint, joué sur un instrument, investi dans une activité, est de même nature. Lumineux dans leur expression, ces élans ne sont pas méprisables.
Cette lumière est une des caractéristiques de l'élan amoureux. Élan de vie, énergie créatrice. Transformation. Chemin de lumière...
Alainx évoque longuement son « amour à bascule » qui, par la souffrance engendrée par l'absence de retour, déclencha en lui une révélation salutaire : il comprit qu'il y avait « une faille profonde en lui », qu'il qualifie de « béance ». « La rupture avec M.D. fit poindre l'aube de ma renaissance, pour ne pas dire de ma naissance affective d'adulte ». Je pense que toute relation est riche d'enseignements, mais certaines touchent beaucoup plus profondément et obligent à un remaniement intérieur. Alainx parle d'un « investissement à fond perdus », et je comprends bien le sens de ce constat. L'investissement sur une personne peut se révéler être une impasse. Toutefois, l'obligation d'en sortir peut mener vers une prise de conscience de l'erreur. L'investissement se trouve alors réinvestissable autrement, ailleurs. C'est là que je crois qu'il dépend du choix de chacun de "profiter" des enseignements qu'offrent les rencontres, quelle que soit la durée et l'intensité du partage. On peut effectivement "renaître", dans une certaine lumière sur soi.
« Il y a des amours mortes dont il est bon qu'elles soient défuntes. »
Voila sans doute la phrase qui m'a le plus interpellé. Probablement parce qu'y apparaît de façon flagrante la confusion des deux sens que j'accorde au mot amour. Qu'une attente d'amour de la part d'un objet d'amour soit éteinte, "morte", me semble tout à fait sain. Du moins si elle ne cherche pas à s'investir sur un autre amour... En revanche, selon ma conception des choses, l'Amour que je porte à quelqu'un ne peut pas mourir. Ou alors c'est que je n'aimais pas. Aimer n'a pas de fin. La polysémie du mot amour trouve là ses limites.
De façon plus ou moins explicite je ne cache pas dans mes écrits que je suis, depuis plusieurs années, dans un important travail d'évolution personnelle. Ceci consécutivement à une relation amoureuse particulièrement investie qui se révéla fort complexe à faire durer sous sa forme initiale. Je suis donc interpellé par ce paragraphe : « Il est une manière néfaste d'entretenir le rapport à sa propre histoire affective. À ses amours déchues. On s'use les yeux de l'amour possible d'aujourd'hui à se repasser en mémoire ces vieilles vidéos des souvenirs achevés. Bien souvent, ils nous referment et éteignent l'élan vital du coeur ». Contrairement à Alainx (je suppose qu'il le sait), je ressens les choses autrement. Certes on peut se laisser enfermer dans un ressassement stérile, et ce serait une stagnation que de tourner indéfiniment en boucle. Cependant, vouloir sortir au plus vite des souvenirs me semble présenter un risque potentiellement tout aussi inquiétant : celui de la répétition des mêmes scénarios. Ce qui compte est de suivre le processus qui nous paraît intuitivement être le bon. C'est à dire quelque chose de différent pour chacun. Il n'y a pas de règles en la matière, pas de généralisation possible. Aucune méthode n'est bonne ou mauvaise, du moment qu'elle permet de trouver la paix de l'esprit. Et j'ajouterais "durablement", de façon à se prémunir, autant que faire se peut, de l'angoisse des répétitions. Pour ma part j'ai choisi de parcourir mes souvenirs pour trouver le sens de ce qui s'était passé. Non pas dans un processus d'enfermement, mais parce que j'avais besoin de rester un certain temps dans le bain se refroidissant. Non seulement parce que cela participe du travail des deuils (au pluriel), mais aussi parce que fuir la douleur n'aurait fait que la maintenir en moi sous une forme invisible. Elle se serait enkystée et aurait influé sur mon parcours de vie en le portant vers des aspects "négatifs" de méfiance envers les relations, et l'humain en général. J'ai senti qu'aller dans ces directions ne correspondait pas à ma nature.
Vu de l'extérieur rester longtemps "pris" dans les suites d'une histoire relationnelle peut paraître statique. Et peut effectivement l'être. Mais un travail fait en profondeur peut y ressembler à s'y méprendre.
Personnellement je me sais actuellement fermé à un certain type d'élan vital du coeur : celui de l'amour amoureux. Précisément parce que j'ai besoin de cerner ce qui en moi tient de l'attente d'amour. Mon élan de vie est transformé, sublimé, et se reporte sur d'autres façons de rencontrer l'altérité. Il est aussi porté sur ma rencontre personnelle, parce que, quand même, la personne la plus importante pour moi... ben c'est moi ! Mais ce travail sur moi n'a qu'un but : me rendre plus ouvert, plus accueillant, plus acceptant envers l'autre. Autrement dit : j'apprends à aimer l'Autre. Non seulement pour mon confort personnel, mais aussi pour celui de ceux avec qui je suis en relation. Au delà, parce que je crois que tout s'influence, aimer l'autre c'est aussi agir pour un meilleur de l'humanité.
J'en arrive finalement à la même conclusion qu'Alainx : « on ne sera jamais véritablement humain, sans la permanence d'élans d'amour vers l'autre. »