Traces
Tandis que l'humanité glisse imperceptiblement vers l'abîme sans réagir, je fais comme nombre de mes contemporains : vivre au présent. Feindre l'insouciance. Tant que, vu d'ici, « tout va bien », pourquoi donc s'inquiéter ? Après tout, il suffit de ne pas trop regarder au loin, ni près, ni ce qui déplait ; ne pas trop écouter la rumeur du monde ni les alarmes qui, depuis longtemps, s'ajoutent les unes aux autres dans une cacophonie étouffée ; ne pas manger de nourriture pesticidée ni boire d'eau contaminée ; ne pas respirer les effluves nauséabondes que dégage la reptation des idées brunes. Le sursaut collectif ne venant pas, je me contente d'assister à l'effritement commun puisque, visiblement, il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre la déréliction.
Et, globalement, regarder ailleurs tandis que la maison brûle est plutôt efficace. Temporairement. Tant que c'est possible...
Ce préambule indispensable étant lourdement posé, me voici libre de convoler avec l'insoutenable légèreté de mon existence. Car oui, si je fais abstraction de la pesanteur de ma conscience, jusque-là tout va bien. Et plutôt que de me projeter vers un futur anxiogène, je peux, outre vivre le temps présent, me retourner vers un passé rassurant en ce sens qu'il ne recèle aucune incertitude existentielle.
* * *
À l'automne 2021 nous, frères et soeurs, avions entrepris de vider ensemble la maison parentale. Là-même où nous vécûmes notre enfance. Cette maison, nos parents l'avaient définitivement quittée une dizaine d'années plus tôt, pour cause de vieillesse. Vide, elle risquait de se dégrader. L'invasion de l'Ukraine, quelques mois plus tard, reporta l'opération puisque mon frère nous proposa de mettre cette maison à disposition d'une famille de réfugiés. Ils y restèrent deux ans. L'automne 2024 vit donc la relance de l'opération de débarrassage, à raison d'un week-end par mois. Nous nous y sommes retrouvés dans la configuration de la fratrie originelle, souvent augmentée de conjoints et quelques uns de nos enfants.
Le quatrième épisode a été organisé pour que la presque totalité de la descendance puisse (re)découvrir les lieux de son passé. L'atmosphère fut enjouée, presque festive. Le temps d'un week-end, après des années de volets fermés, la maison a repris vie. Elle était animée. Pourtant mes parents étaient absents : l'une parce qu'elle est décédée (mais se serait réjouie de nous voir tous réunis), l'autre peu désireux de revenir en ce lieu lourd d'un passé qui s'efface. Chez eux, mais sans eux, notre génération et les deux suivantes ont investi la maison qui, quoique familière, était néanmoins porteuse de surprises : nous ne savions rien de certains objets, découvrions des albums de photos inconnus, des dessins, des correspondances. Dans un joyeux tumulte chaque pièce à été explorée du sous-sol au grenier, chacun à sa guise. Les divers objets, déjà recensés auparavant, ont été répartis entre les intéressés selon un savant calcul de préférences afin que personne ne se sente lésé.
Le dimanche, une grande tablée à rassemblé une douzaine de convives, représentants de trois générations, autour d'une généreuse choucroute. Les absents et leurs ancètres y avaient leur place : ils furent abondamment évoqués dans les conversations.
Parmi les anecdotes que je retiens, celle de la découverte de photos anciennes (plus que centenaires) du magnifique jardin exotique d'un « château appartenant à un riche anglais », à Cannes, et dont notre arrière-grand-père (pour ma génération) en avait été "chef-jardinier". Ce récit faisait partie de la légende familiale. Nous savions que notre ancètre était chargé d'entretenir tout au long de l'année le jardin de ce château, qui n'était habité que durant quelques mois d'hiver par ses propriétaires. J'avais déjà parcouru, avec une vague curiosité, le cahier qui gardait copie de toutes les lettres écrites pour les fonctions qu'il assurait : commandes de plantes et fournitures diverses, travaux à réaliser, etc. Une unique photo de lui au milieu de son équipe de six jardiniers, prise avant la Grande Guerre, nous était connue. Nous la retrouvions occasionnellement lorsque nous feuilletions, rarement, quelques anciens albums reliques aux lourdes pages cartonnées dorées sur tranche.
Nous ignorions qu'il en existait d'autres. Leur découverte fut une surprise, car elles étaient d'une autre nature : grand format, collées sur des plaques cartonnées indépendantes, séparées par une sorte de papier pelure et œuvre d'un photographe professionnel de l'époque (avait-il une des ces énormes boites sur trépied ?). Il y en a huit, présentant diverses vues d'un jardin planté de palmiers, yuccas, cycas. Une fausse grotte y apparaît, dans un assemblage de rochers plantés de cactées. Un petit kiosque est visible sur une autre photo, ainsi que la terrasse surplombant Cannes, à l'époque petite ville.
Profitant des atouts des nouvelles technologies nous avons "Googlé" le nom du château, pour voir s'il existait encore. Surprise : le jardin lui-même est répertorié... mais sous une forme postérieure à 1920, après remaniement complet. C'est à dire que l'ancien jardin a été entièrement détruit et reconstruit, de même que le château, pour mieux répondre aux goûts de l'époque.
De lien en lien j'ai découvert nombre de renseignements sur son propriétaire anglais : aristocrate, ancien officier, passionné de chevaux, ami d'une célèbre jardinière par qui il fit venir 34.000 bulbes de fleurs afin d'agrémenter les pelouses du parc. Après le décès de sa femme, en 1913, cet homme décida de ne jamais plus revenir puis, quelques années plus tard, de vendre le domaine. Il semble que mon arrière-grand-père ne resta pas avec le nouveau propriétaire.
Qu'est-ce qui me pousse à explorer ainsi le lointain passé ? C'est vieux, c'est mort, c'est fini, non ? Peut-être une soif de mieux connaître la branche familiale paternelle, dont je ne sais presque rien. Mon père n'a jamais été disert à ce sujet, à la différence de ma mère qui, depuis toujours, raconta abondamment son enfance et décrivait avec admiration son propre père. J'ai l'impression que cette riche histoire autour d'un seul personnage et son ascendance (enfant naturel, tardivement reconnu par un père adoptif) a complètement rempli le récit historique familial. Les trois autres grands-parents paraissaient n'avoir eu que des rôles mineurs, peu signifiants. Hormis leur généalogie, que mes parents ont retracée sur dix générations, je ne sais pas grand chose d'eux.
Lors de précédents épisodes de débarassage nous avions trouvé les recherches généalogiques de mes parents. Il y a là, pour qui s'y intéresse, une mine d'informations s'étalant sur plusieurs siècles (traces à partir du XVIIe). Dates et lieu de naissance, de mariage et de décès, mais aussi profession. Qui a changé de lieu ? Qui est resté dans le même village pendant des générations ? Depuis quand n'y a t-il plus d'agriculteurs dans cette famille ? De ces données il est aisé, avec quelques calculs, de comparer la durée de vie selon les générations, l'âge moyen à la date du mariage, les écarts entre hommes et femmes... Je m'y suis amusé il y a quelques jours.
Quelle est l'utilité de cette exploration du passé ? Peut-être simplement le plaisir de l'enquête et de la découverte. Ou bien l'assouvissement d'une curiosité prompte à apparaître chez moi quand il s'agit de racines. D'origine. À défaut de savoir vers quel monde nous allons collectivement, savoir au moins d'où je viens. Peut-être s'agit-il aussi de m'inscrire dans cette généalogie et de trouver un sens, quel qu'il soit, dans la succession de ces vies dont la part inconnue s'épaissit en fonction du temps écoulé. Les seuls traces restantes sont parfois des identités partielles : nom et prénom, c'est tout. Théoriquement, neuf générations avant moi, cela représente pas moins de 1024 personnes, sans qui je ne serais pas mais dont je ne porte le patronyme que d'un seul [c'est la même chose pour chacun de vous]. Je n'ai connu que quatre d'entre eux et ne saurais même pas nommer l'intégralité des huit parents de mes grand-parents !
Cela relativise l'importance de ce qui, aujourd'hui, constitue mon existence. Et l'importance de celle-ci pour influer sur la marche du monde...
Alors oui, vivre le présent, là où je suis !
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Le jardin privé dont mon arrière-grand-père était "chef jardinier" (photo antérieure à 1914).
Il fut entièrement remanié (détruit) quelques années plus tard par un nouveau propriétaire.