Vous attendiez, j'en suis certain, avec une impatience de tous les instants, mes impressions recueillies lors de la table ronde « Intime, privé, public » qui s'est déroulée à Paris le 14 mars dernier. J'accède donc à votre demande informulée en extrayant de mes notes manuscrites quelques éléments de ce qui s'est dit ce jour là.

Devant une centaine de personnes l'animateur rappela ce qui, pour nombre d'écrivants en ligne, tient du constat quotidien : « Les sphères intimes et publiques sont de moins en moins séparées ». Avec immédiatement les questions qui en découlent : « comment échapper à la confusion des genres ? quelles mesure de protection prendre quand les frontières sont brouillées ? ». A l'heure où l'identité intime des "people" est mise en scène, révélée dans une presse souvent avide de sensations, les intervenants allaient nous montrer, dans une registre plus discret, quelles stratégies ils ont employé...

Michelle Perrot, historienne, aborda la question sous l'angle de la chambre, notamment dans l'aristocratie où l'accès des pièces publiques vers celles de l'intimité était savamment organisé selon une progression qui se méritait. Dans les milieux modeste l'intimité n'avait guère de place... L'historienne évoqua aussi la chambre comme lieu d'écriture qui, plutôt que le bureau, semble avoir eu la faveur d'une majorité de femmes. Quoique fort intéressante cette intervention ne correspondait pas vraiment au sujet que j'aime à explorer.

C'est avec Marie Chaix que la discussion s'est résolument tournée vers le rapport entre écriture et vie privée. Considèrant son journal intime comme étant « un réservoir de mémoire » elle énonce, par différence, que « l'écriture de soi est un miroir tendu à l'autre ». Marie Chaix est venue à l'écriture trois ans après la mort de son père, n'ayant auparavant pas voulu lire ce qu'il lui avait légué sans lui demander son avis : des écrits rédigés durant des années de détention en tant que "collabo". Alors que, jusque là, elle n'avait rien cherché à savoir de ce tabou familial, elle a suivi les conseils d'une amie et a été bouleversée par la lecture des écrits paternels. Elle s'est alors lancée dans l'écriture, en parfaite néophyte, avec l'idée de témoigner de sa version d'enfant (elle est née en 1942), puis de « se délivrer de son histoire ». Marie Chaix parle d'une innocence dans l'écriture, qu'elle perdra dans ses livres suivants : « je sens comme un hibou sur mon épaule qui me scrute ». De ce premier ouvrage elle dit ne s'être jamais posé de questions sur le droit d'écrire sur soi. Elle expliquera cependant que sa soeur, personnage public (chanteuse), était « terrifiée » par la divulgation de l'intime et refusa pendant très longtemps d'être identifiable dans un tel récit autobiographique.

Pour Marie Chaix, qui n'établit pas de distinction entre le roman et l'écriture de sa propre histoire, tant pis pour le lecteur qui chercherait à démêler le vrai du faux. Manifestement cela ne la préoccupe guère !D'ailleurs, comme beaucoup, elle dit que « le livre terminé n'est plus à soi ».

Philippe Vilain, née en 1969, à écrit un plaidoyer pour l'autofiction : "La naissance de Narcisse". Pour lui écrire sur soi n'est pas forcément du narcissisme, ni une thérapie, et j'en déduis que des remarques en ce sens lui ont probablement été faites pour qu'il s'en défende d'emblée. Il se plaît à écrire autour des situations amoureuses, des sentiments, de la jalousie, de l'adultère, mais aussi de ce qui peut en découler : une naissance à venir, une paternité non souhaitée. Philippe Vilain s'est dit décontenancé par le sujet de la table ronde : pour lui intime et privé sont des concepts difficiles à distinguer pour le lecteur. Il y a un rapport de synonymie entre « le privé intimisé et l'intime privatisé ».
Il voit son écriture comme une « recréation imaginaire de [son] vécu ». Parlant de « fiction personnelle »,  de « faux intime », il clame que l'intime est un leurre, une illusion référentielle puisque « l'intime est fictionnalisé ». Il parle, vis à vis du lecteur, de « contrat de lecture » : qu'un texte soit intitulé roman ou récit change le contrat implicite, donc les attentes. Cherchant manifestement à rester dans un flou il considère son écriture comme « liée à un rapport faussé à l'intime ». De fait il évoque sa relation avec une écrivaine connue, qui a donné lieu, dans la narration, à une part d'invention : il a romancé sa version de la rencontre, exagéré la jalousie et inventé la séparation. Il parle « d'aveux tronqués », d'une « écriture partielle du dévoilement », brouillant ainsi les pistes d'une hypothétique vérité. Pluralité des vérités en l'occurence puisque A.E, avec qui il avait eu cette liaison avait raconté dans un de ses livres ce qu'elle a vécu avec un certain Philippe V. Expérience de récits croisés surfant sur le risque de confusion des registres entre intime, privé et public... qui n'est pas sans me rappeller certains épisodes de ma pratique !
D'une manière plus générale Philippe Vilain analyse ses sentiments « d'intermittent du coeur », tel qu'il se définit. Il observe les passages de l'indifférence à la passion et de la passion à l'indifférence. Pour lui « écrire c'est s'extimer », « s'autruifier ». Il parle de « l'illusion d'un moi extensible », et dit « qu'écrire sur soi est une écriture dialogique de l'intime ». Par rapport au reproches de dévoilement intime, voire d'exhibitionnisme, il renvoie le lecteur dans ses filets : « c'est un jeu de mauvaise foi avec les lecteurs, qui sont injustes de fustiger un texte dont ils sont curieux », rappellant le succès de "Ma vie sexuelle", de Catherine M.

A titre personnel j'ai été séduit et intéressé par cet homme sensible avec qui j'ai trouvé nombre de correspondances dans la démarche d'observation de soi en situations faisant appel aux sentiments.

Connu de nombreux lecteurs de blogs, Valclair intervenait à cette table ronde en tant que blogueur et avait choisi ce jour pour un dévoilement partiel de son identité. Le hasard faisant parfois bien les choses, au moment où il prit la parole pour « cramer son anonymat » l'assemblée put voir que, devant lui, était tombée l'étiquette portant son nom !
Avant même d'écrire en ligne, action mûrement réfléchie et anticipée, Valclair se demandait dèjà ce que cela pourrait induire comme changement dans son écriture. Il évoqua ses résistances avant le clic décisif de sa première mise en ligne, immédiatement suivi d'un questionnement angoissé : « mais qu'est-ce que j'ai fait ? ». Je ne reprendrai pas le détail de son intervention puisqu'il l'a mise en ligne, mais je retiens une idée qui conforte mes impressions : tant qu'on est désincarné on a toute liberté d'expression. Se démarquant des auteurs publiés l'ayant précédé à la table ronde, Valclair montre son souci constant du respect de l'autre : « ne pas tout dire, ni n'importe comment ». C'est que dans l'écriture directe il n'est pas question de se retrancher derrière une éventuelle fiction... Valclair a donc appris à manier l'allusion, devenant discret sur l'intime et offrant différents niveaux de lecture selon que les lecteurs soient initiés ou non. Il choisit de « rester dans la véracité et l'authenticité plutôt que dans la recherche de vérité ». Il s'interroge aussi sur une éventuelle déformation du récit pour atteindre d'autres buts. « Suis-je moi-même ? » est la réponse qui autorisera la mise en ligne.

Tandis que Valclair poursuivait son intervention en parlant de la puissance de l'immédiat que confère l'écriture en ligne, Marie Chaix, visiblement impatiente et agitée depuis un bon moment, l'interpella en lui demandant des exemples concret des apports de cette écriture de soi en ligne. Elle reconnaîtra y être totalement étrangère et se montra inquiète des velléités littéraires de cette foule d'écrivants dont le talent lui semblait encore à démontrer. Je ne pus m'empêcher de penser à son aveu de n'avoir jamais écrit avant son premier ouvrage...

Un peu plus tard, tandis que Valclair évoquait les apports dynamiques des échanges avec le lectorat des blogs, Marie Chaix reviendra à la charge en demandant ce qu'il en était de la sexuation des relations nées de ces échanges... Question qui aurait pu être délicate en présence de l'épouse de Valclair dans la salle ! Mais les faits sont là : une trés grande proportion des écrivants et lecteurs de l'intime en ligne sont des femmes. Difficile, dès lors, d'établir une corrélation directe. Même si cette sexuation des échanges ne peut pas être écartée sans y regarder de plus près...

Ce que je retiens de cette table ronde c'est que le rapport à l'intime et au privé divulgués publiquement était fort différent selon les intervenants : questionnement quasiment absent selon les déclarations de Marie Chaix, pistes floues afin d'égarer les lecteurs pour Philippe Villain, questionnement anticipé et récurrent pour Valclair, écrivant du direct.

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IMGP0580

Feuilles d'écorce protectrices

IMGP0573

Butiner au coeur