Alter et ego (Carnet)

16 janvier 2017

Le mythe du progrès

 

 

 

Faut-il remettre en cause le mythe du progrès ?
Boris Cyrulnik, Pierre Rabhi, Yves Paccalet 

 

 

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14 janvier 2017

Accepter la perte

Dans le sillage de mes billets sur la fin plus ou moins proche de notre modèle de civilisation, j'ai envie d'aborder, à partir de mon expérience personnelle, la notion de perte. La perte au sens large, c'est à dire la fin définitive de ce qui a existé. Que ce soit une personne, une situation, une époque... ou un modèle de civilisation. Cela m'amène aussi à parler de la perte de ce qui aurait pu exister et qui n'adviendra pas.

 

Apprendre la perte

Comme chacun d'entre nous, depuis que je suis sorti du ventre douillet de ma mère j'apprends la perte et le renoncement. Simultanément j'apprends que ce qui est perdu ouvre à de nouvelles opportunités. C'est le principe de l'adaptation. À un milieu, à des personnes, à un contexte. Toute perte conduit à trouver un nouvel équilibre.

Durant mon enfance et mon adolescence j'ai vécu quelques pertes marquantes. Perte d'états antérieurs, de relations, mais aussi renoncement aux parents idéaux que j'aurais aimé avoir [perte de l'idéal parental]. Avec eux il a fallu que je m'adapte à ce qu'ils pouvaient m'offrir, généreusement mais imparfaitement. Que j'accepte ainsi les bases sur laquelle aller se fonder mon existence. Il y a aussi eu la perte d'amis, qui n'en étaient finalement pas, et surtout la perte du frère que j'aimais. Non qu'il ne soit décédé, mais parce que le lien de confiance que j'aurais voulu avoir avec lui s'est rompu. Une blessure dont je n'ai mesuré la profondeur qu'à l'âge adulte.

Plus tard, alors que j'avais une trentaine d'années, je dus faire face à une nouvelle perte douloureuse. Celle d'une amitié amoureuse et du lien de confiance que j'avais imaginé. Fortement éprouvé, en quête de sens, j'écrivis beaucoup à ce sujet pour comprendre où et comment j'étais touché. J'achetai aussi un ouvrage éclairant intitulé "Deuils", dont le sous-titre était : "Vivre, c'est perdre". Ces quelques mots traduisent bien, à mes yeux, un des apprentissages fondamentaux de l'existence : rien n'est acquis. Ou dit autrement, l'impermanence règne. Ce qui existe aujourd'hui n'existera peut-être plus demain. Accepter ce principe c'est se libérer d'un vain sentiment d'injustice.

Encore quinze ans plus tard une perte plus essentielle, plus viscérale, s'annonça soudainement : ma compagne de vie, ma plus proche amie et confidente, celle avec qui j'avais projeté mon existence jusqu'à la mort, celle sans qui je ne me voyais pas vivre, mes racines et mon ciel, me promettait de mettre un terme à notre alliance - et par là-même à notre vie de famille - si je ne modérais pas mon appétit de découverte et de liberté. Il me revenait donc de choisir entre une attirante liberté et l'ancrage profond que constituait notre relation. Dilemme cornélien qui me mit de nouveau face à la perspective de la perte. Par anticipation, cette fois. Il m'a été très difficile d'accepter l'idée même de cette perte, tant j'avais construit dans mes représentations la solidité et la durabilité du lien de couple. Un tel renoncement, une telle perte, m'étaient littéralement "impensables". Je savais que mes choix de vie pouvaient mener à cette perte... et en même temps je n'y croyais pas. Par excès d'optimisme j'imaginais pouvoir trouver une solution. Il y aurait forcément un étroit chemin qui allait me permettre d'éviter l'inéluctable fin annoncée. Forcément.

 

La perte d'un avenir

Si je raconte cela c'est parce que l'analogie m'est venue en décrivant l'entêtement dont chacun de nous peut faire preuve, collectivement, à persister dans une direction sociétale dont tout nous dit qu'elle aura une issue fatale. Notre comportement et notre appétit de liberté nous conduisent à détruire ce à quoi nous tenons. Nous savons mais nous n'agissons pas [ou très insuffisamment].

Comme autrefois, lorsque j'ai su le risque mais n'ai pas infléchi ma course. En persistant dans ma quête de liberté... j'ai perdu celle que j'aimais. Elle n'est pas morte, fort heureusement, mais notre relation est morte. Du moins la forme de relation que nous avions. Ce qui en reste aujourd'hui n'a plus rien à voir, qualitativement, avec autrefois.

Il est évidemment très hasardeux d'établir des analogies avec une relation entre individus et entre celle que les humains ont avec le milieu qui les accueille. Mon parcours de vie me rends cependant assez sensible à l'idée qu'on puisse aller trop loin face à un risque avéré, et même annoncé comme certain. L'incrédulité, le déni, l'optimisme exacerbé... j'ai appris à m'en méfier et n'en faire usage qu'avec parcimonie. Et toujours avec lucidité. Car je sais désormais qu'on peut perdre même ce qui nous paraît le plus impensable. Par aveuglement. Par excès de confiance.

"Vivre c'est perdre", et perdre c'est ouvrir la voie vers un nouvel équilibre. Certes... mais il est des pertes plus difficiles à compenser que d'autres. Et plus difficiles à accepter.

Accepter la perte ? Cela paraît presque contradictoire : la perte on la subit. Elle fait mal, elle est douloureuse, elle nous ôte quelque chose. Comment accepter cela ? Et pourtant le chemin de l'acceptation est celui qui nous libèrera de la douleur initiale. Depuis Elisabeth Kübler-Ross on sait que le processus de deuil, qui accompagne la perte, ne trouvera une issue qu'en passant par une phase d'acceptation. Déni, colère, peur, tristesse, acceptation... et enfin "cadeau caché". Car la perte ouvre de nouveaux horizons, oblige à d'autres perspectives.

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Encore faut-il savoir ce qui est perdu. Que les contours soient clairs. Car sait-on toujours exactement ce que l'on perd ? Est-ce une personne ? la relation que l'on avait avec elle ? la complicité particulière qui nous réunissait ? des projets communs ?
Dans le contexte qui me passionne en ce moment, que dois-je me préparer à perdre ? Un mode de vie ? Un idéal de société ? Une illusion de liberté sans limites ? Le mythe du progrès continu ? Et quelles sont les perspectives de renouveau ? Finalement, ne va t-on pas se trouver aux portes d'un modèle de société à (re)découvrir, davantage basé sur l'entraide et la solidarité, plus en lien avec notre milieu, plus respectueux de celui-ci, et à une échelle plus adaptée à notre perception concrète ?

Nous n'avons pas encore perdu ce à quoi nous tenons, en termes matériels, mais en termes de projections je crois que nous devons nous y préparer. Je m'y prépare. C'est déjà là, en fait. En faisant une sorte de "pré-deuil" j'anticipe la perte. Je veux réduire l'impact de l'inévitable choc et envisager déjà des pistes d'espérance. Je m'y emploie.

 

Pour en savoir plus sur les opportunités que l'effondrement pourrait apporter à notre société, deux interviews de Pablo servigne, co-auteur du livre « Comment tout peut s'effondrer ». À la fois catastrophiste lucide et optimiste pragmatique, avec une approche scientifique en lien direct avec les émotions.

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10 janvier 2017

Tout est impermanence

Suite de ma prise de conscience sur le devenir [possible] de notre société.

 

Entièrement libre durant un glacial week-end, j'ai passé des heures à m'informer sur le sujet qui m'inquiète : lecture d'articles, visionnage de conférences vidéo... Une immersion monomaniaque, avec le risque d'en perdre sens critique et facultés de discernement. Pour tenter de m'en abstraire j'ai essayé de lire autre chose, d'écouter la radio. Peine perdue : ces "hors-sujet" ne m'ont guère intéressé. J'ai alors observé et tenté d'analyser ce qui se passait en moi, qui ne suis guère coutumier de réactions passionnelles et encore moins de fantaisies irrationnelles.

 

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Comment décrire ce que je vis depuis quelques jours ? D'abord il y a eu un choc. Je savais ce qui se joue, intellectuellement parlant, mais je n'avais pas pris la réalité "en pleine gueule". Je veux dire que corporellement, émotionnellement, je n'avais pas ressenti "dans les tripes" cette sorte d'oppression qui m'a saisi ces derniers jours. Soudain j'ai eu peur. J'ai vraiment eu peur, avec une sensation d'urgence : la menace était imminente et nous n'y pensions pas. Flippant ! Que je le ressente ainsi ne signifie évidemment pas que ce soit vrai mais que les éléments dont j'ai disposé m'ont paru suffisamment crédibles pour que je les crois vrais.

Un mot a servi de déclic : "Effondrement". Et surtout le délai qui y était associé: bientôt. Plus tôt que je l'imaginais, donc. Peut-être sous une ou deux décennies. J'ai alors senti viscéralement l'immense vulnérabilité notre civilisation techno-industrielle [depuis j'ai constaté, non sans surprise, avoir déjà employé le mot effondrement, sans réagir, il y a deux ans dans "Le risque d'effondrement"]. De lien en lien, de page en page, j'ai pisté l'effrayant terme. Très vite me sont revenues en mémoire des scènes traumatisantes : "Malvil", roman post apocalyptique de Robert Merle, lu lorsque j'étais adolescent. Puis "Mad Max", film d'anticipation ayant lui aussi fortement marqué mon imaginaire. Dans les deux cas il est question de survie de communautés sociales "pacifiques" assaillies par des hordes hostiles tentant de voler les moyens de subsistance des premiers. Un monde sans autre loi que celle du plus fort. Mon imaginaire s'est donc mis à galoper, anticipant sur le pire de ce que l'humanité peut redouter d'elle-même. Très vite je me suis mis à penser à tout ce qui deviendrait vital en cas de pénurie généralisée : nourriture, allumettes, hache, bougies... Une liste insensée s'allongeait dans ma tête, en prévision du jour où il n'y aurait plus carburant ni éléctricité, donc plus d'approvisionnement alimentaire. Stop ! Si ces conditions devaient arriver, autant se flinguer dans les jours qui en suivent l'annonce [zut, j'ai même pas de flingue...].

Alors je me suis posé. J'ai cherché d'autres pistes de réflexion... et j'en ai trouvé. Parce que ça fait déjà pas mal de temps que des gens sensés réfléchissent à l'effondrement, en évitant de préférence les pires scénarios. Tandis que je jouais les insouciants depuis des années, d'autres imaginent le futur post-gaspillage qu'ils souhaitent. Ils se basent sur ce qui a fondé notre société pendant des siècles : l'entraide, la solidarité, le collectif. Ils se projettent vers des communautés à petite échelle, placées sous le signe de la bienveillance, de l'amour, du respect des hommes et de la nature. Ouais, des trucs un peu new-age, marginaux, vaguement utopistes. Ce que moi-même je regarde généralement avec un brin d'amusement, peu tenté par le mode de vie assez spartiate [et communautaire] que cela signifie. C'est que je l'aime bien mon petit confort de solitaire : une maison à moi tout seul, ma bagnole, ma liberté... Avec une contrepartie : la dépendance du "système" que je critique. Flagrant délit d'incohérence. De non-congruence : ne pas mettre en pratique les idées que l'on défend. Shame on me !

Certes, j'achète à 95% bio et quasiment jamais de viande [sauf quand elle va être périmée, donc jetée]. Je trie scrupuleusement mes déchets depuis au moins 20 ans [dérisoire], je ne change pas un appareil tant qu'il fonctionne (réfrigérateur agé de 20 ans, congélateur de 30 ans, même four depuis 35 ans, voiture de 22 ans et plus de 300.000 km), quitte à ce qu'ils soient bien moins performants que de plus récents... qu'il aura fallu fabriquer [pollution, énergie, ressources]. Je limite mes déplacements [bis repetita], les optimise, modère [un peu] ma vitesse. Je me chauffe au bois [zut, ça émet des particules fines !]. Je me pose systématiquement des questions sur ce qui sera le plus économe en ressources et en énergie. Un vrai casse-tête, souvent sans solution faute de connaisance suffisamment précise du bilan global. Bref je fais [presque] tout bien... mais sans trop faire d'efforts. Rien qui me "coûte" vraiment, en termes de temps, de complexité, de connaissances. Comme on dit : je me donne bonne conscience. Beurk !

Pourtant je le sais qu'on va dans le mur ! Je le sais que je devrais réduire bien plus fortement mon empreine écologique ! La diviser par quatre, au mimimum. Mais jusque là je ne suis pas parvenu à faire le grand saut qui me ferait passer du côté des décroissants.

Il y a dix ans, en écrivant "Ancien monde", je relatais ma prise de conscience suite à un premier choc reçu au cours d'un colloque : notre monde est fini. Sur le moment ça m'a sérieusement secoué, mais qu'ai-je fait depuis les 3686 jours qui se sont écoulés ? Rien. Ou si peu. Par contre j'ai senti croître ma crainte diffuse, attendant que le sursaut collectif se manifeste enfin et m'en délivre. J'ai espéré que l'écologie politique se montre à la hauteur, que le vote des citoyens s'oriente massivement dans cette direction, qu'autour de moi j'entende de plus en plus parler du changement à mettre en oeuvre, que l'ensemble de la société prenne le problème à bras le corps... Et rien ! Ou si peu. Au contraire, j'ai assisté, un peu héberlué, à la montée des idées populistes, à la perpétuation du modèle productiviste, à l'attente du retour de la croissance, à l'expansion de la vacuité des idées. Et je ne parle même pas du système médiatique de masse, orientant l'intérêt des foules vers le spectaculaire, le sidérant, le clinquant, le superficiel, le stupide. À gerber !

Depuis des années je me suis laissé porter, m'accrochant à ce qui, dans cet flot d'insignifiance, captait mon intérêt, augmentait mes connaissances, stimulait mon intelligence, suscitait mon émotion. Je me suis surtout réfugié dans un relatif isolement, propice à la contemplation, la réflexion, à une certaine forme de méditation. Installé dans un petit monde confortable, à l'écart, j'ai trouvé mon équilibre.

Va t-il falloir que j'y renonce ? 

Elle est là la grande question. Celle qui s'est insinuée dans mes pensées et les taraude maintenant : à quoi dois-je me préparer à renoncer ? Vertigineuse question, qui va bien au delà de mon seul confort personnel. D'autres dimensions s'invitent, plus profondes. Les relations, les liens, les proches. Les idéaux, les rêves, les espérances sur l'humanité et le progrès social et technique. Quant toute sa vie on s'est projeté, sans vraiment en avoir conscience, sur une certaine pérennité du modèle sociétal, de la succession des générations, envisager une rupture brutale na va pas de soi. Il y a perte, avec des sentiments de colère, de tristesse. C'est assimilable à un deuil. Certains se sont déjà penchés sur la question.

Fort heureusement j'ai rapidement pu retrouver à quoi m'accrocher pour ne pas m'enfoncer dans les perspectives sombres de la perte : l'effondrement promis peut être une chance de renouveau. Un (des) nouveau(x) modèle(s) sont à inventer. Mais je ne crois pas pouvoir investir ces champs du possible sans passer par une phase d'acceptation. Il y a bel et bien perte. Comme un rappel, à la fois cruel et libérateur : tout est impermanence...

 

 

D'un constat, aller vers des perspectives nouvelles

 

(à suivre) 

 

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07 janvier 2017

Accepter le pessimisme et choisir l'optimisme

Depuis quelques semaines, au risque de lasser mon lectorat le plus fidèle, je fais part de mes inquiétudes quant à notre avenir commun. Oui, je sais : ce n'est pas très réjouissant. Je pourrais donc changer de sujet ; parler de choses plus légères, voire totalement futiles. Sauf que la crainte sourde de l'effondrement annoncé [brrrr !] est actuellement ce qui capte mon flux de pensée, donc d'écriture dès que je m'y adonne [ne vous en faites pas, ça passera... ou pas]. Je suis certain que cette focalisation a un sens : j'ai probablement besoin de clarifier mon positionnement par rapport à cette échéance quelque peu menaçante. Je me sens fortement [très fortement] concerné. En même temps je dois faire avec la réalité : on n'en voit quasiment rien. Ça reste conceptuel et vague. Concrètement on ne perçoit rien... donc on ne change rien. Ou tellement peu, proportionnellement, que c'est notoirement insuffisant. Du pipi de chat, si vous me passez l'expression. Le monde continue de tourner comme si de rien n'était. Non, j'exagère : les instances adéquates anticipent déjà le changement climatique [mais aussi , , ...]. Autrement dit, il est prévu que nous n'y échapperons pas. C'est assez flippant... et comique à la fois. Parce qu'à part anticiper, on ne s'impose pas grand chose. Et c'est pareil pour les autres risques qui menacent notre civilisation de la démesure : on reporte souvent l'action à plus tard. C'est un peu comme si on savait tous qu'on va vers un précipice mais qu'au lieu de changer de direction on attendait d'être au bord pour s'arrêter net. Le risque c'est de faire comme dans les dessins animés : tout d'un coup on réalise qu'on est déjà au delà du bord... et on tombe.

 

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Bon, normalement c'est un effet comique. Sauf que là nous serons celui qui tombe et ça pourrait faire mal. Et si c'était le choc dont nous avions besoin ? Dans les dessins animés ce n'est jamais grave : même tout aplati en bas le personnage se relève et continue sa course. Nous aussi on s'en sortira. Du moins certains s'en sortiront. Restons donc optimistes !

En parlant d'optimisme, il en a été question dans les commentaires et je reconnais volontiers que mes textes en manquent singulièrement. Cela me met désagréablement en porte-à-faux parce qu'habituellement je privilégie cette façon de voir le monde. J'ai souvent tendance à penser que les choses vont s'arranger. Régulièrement, face aux propos moroses ou défaitistes, c'est moi qui montre les aspects positifs d'une situation, quitte à en minimiser les dimensions négatives. Mais là ça ne marche pas ! Pas pour ce qui concerne notre devenir. Je n'y parviens plus. Compte tenu de ce que je sais [ou crois savoir], j'aurais l'impression de persister dans l'aveuglement collectif en jouant la politique de l'autruche. Ou pire : de choisir le déni.

Il se peut cependant que je sois dans l'erreur ! Peut-être suis-je inutilement alarmiste en colportant les "vérités" des scientifiques qui n'en seraient pas vraiment [je parle des vérités, pas des scientifiques...]. Finalement, ils peuvent se tromper ! Il se peut donc que, dans dix ans, nous ayons pu continuer sur le même mode de vie sans encombre majeure. Vous pourriez alors vous gausser de mes propos de Cassandre. Après tout, si je regarde ce qu'on en disait il y a dix ans... rien a changé. Cet article de 2006 n'a pas pris une ride et pourrait être resservi tel quel.

Bien plus tôt, déjà, en 1972, le club de Rome publiait un rapport (le rapport Meadows) ayant fait grand bruit : il indiquait que la croissance continue était un mythe et que le suivre mènerait inévitablement, mathématiquement, à un effondrement. C'est d'ailleurs à partir de là qu'à émergée l'idée d'un développement soutenable, si on parvenait à maîtriser plusieurs données aussi simples à modifier que la consommation des ressources, la limitation de la population, la réduction de la pollution, etc. On observe que, depuis, bien peu a été fait dans ce sens et que le mythe de la croissance perpétuelle a la vie dure du côté des économistes pro-système, grands gourous des politiques et des médias. Les industriels et autres marchands de biens de consommation, soucieux de notre bien-être comme chacun le sait, n'ont en effet aucun intérêt à ce que leur course au profit perde son élan. Pourtant, sans discontinuer, le constat est resté alarmant pour de multiples scientifiques de toutes disciplines. Et en 2012, avec quarante années de recul, un des principaux rédacteurs du fameux rapport, Dennis Meadows, à fait part de ses impressions persistantes sur l'évolution du monde, en précisant l'échéance : « Dans les vingt prochaines années, entre aujourd'hui et 2030, vous verrez plus de changements qu'il n'y en a eu depuis un siècle, dans les domaines de la politique, de l'environnement, de l'économie, la technique. [...]. Et ces changements ne se feront pas de manière pacifique » [Source : Le Monde ]. Là c'est pas moi qui joue les pessimistes, hein ! Une actualisation du fameux rapport, toujours en 2012, aurait par ailleurs confirmé l'approche de la catastrophe à venir : « Ce désastre [...] découlera du fait que, si l'humanité continue à consommer plus que la nature ne peut produire, un effondrement économique se traduisant pas une baisse massive de la population se produira aux alentours de 2030. Le désastre n'est donc plus loin de nous, mais tout proche. 2020 est d'ailleurs considéré par certains experts comme une date plus probable. L'effondrement pourrait se produire bien avant 2030. » [source]

Je ne faits que répéter, hein. C'est pas moi qui élucubre.

Les articles que je cite ont près de cinq ans... et rien n'a significativement changé. Certes la prise de conscience s'est répandue [quoique...] mais dans les faits, par quoi cela se traduit-il ? Un peu plus d'énergies renouvelables, un peu moins de pesticides... mais en quoi le modèle de la croissance est-il affecté ? En quoi les ressources naturelles sont-elles épargnées ? En quoi la répartition des richesses s'est elle mieux faite ?  Y aurait-il des raisons d'être optimiste ? Et bien oui, quand même, si j'en crois la même source de 2012 : « Les rapporteurs font cependant preuve d'optimisme, en écrivant que si des mesures radicales étaient prises pour réformer le Système, la date buttoir pourrait être repoussée ». Repousssée ? Aaah, voila une donnée intéressante pour ceux dont l'espérance de vie n'atteindra pas cet éventuel repoussement d'échéance ! Hélas, a priori ce n'est pas mon cas. Encore moins celui de mes enfants et petits-enfants. Voilà pourquoi je suis quelque peu inquiet [voire effrayé, si je me laisse aller à y penser].

Mais j'ai peut-être tort.

 

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L'inquiétude que je livre ici est-elle utile ? En rien, puisque le pouvoir dont je dispose pour contrer l'effondrement est quasi nul. Ma goutte d'eau ne changera donc pas grand chose, mes pauvres mots affolés non plus [à part faire fuir mes lecteurs]. Tout au plus puis-je me préparer l'esprit. Me préparer à un certain nombre de renoncements et de pertes dont j'imagine mal l'ampleur en termes de liberté et de confort de vie. Me préparer mentalement à changer radicalement de mode de vie en allant vers une sobriété... qui ne sera sans doute pas instantanément heureuse. Quoique...

Mon mode de vie n'a jamais été basé sur la consommation. Je n'aurai donc pas trop de difficultés à être sobre en la matière. En revanche perdre la liberté de me déplacer aisément pourrait m'être plus difficile. J'ai déjà renoncé à voyager à ma guise, limitant volontairement mes trajets en avion alors que mes capacités financières me le permettaient enfin. Quant à renoncer à internet, s'il le fallait... ce sera sans doute assez déstabilisant. De quelle part importante seraient alors amputés ma vie sociale et mon ouverture au monde ?

Certes, si je devais aller vers une relative autosuffisance, le temps passé à de telles futilités numériques deviendrait nécessairement très réduit. Le paysan malien ou le planteur de riz indonésien ont autre chose à faire que s'intéresser au reste du monde, comme me le rappellait une lectrice. Occupation de riches repus...

Et puis si la civilisation s'effondrait vraiment, on aurait bien autre chose à faire pour survivre [s'alimenter, se chauffer, se vêtir...], s'entraider et se protéger, que s'occuper d'autres qu'on ne connaît pas.

 

La lucidité que je veux avoir pourrait paraître extrêmement pessimiste. Et même démobilisatrice. Je crois qu'il n'en est rien : je ne perds pas ma pugnacité en me préparant au pire. D'ailleurs, il semblerait que le pessimisme présente quelques avantages, si j'en crois cet article qui me conforte dans mon mode de pensée. Extraits :
« Alors faut-il être pessimiste ? Sans doute un peu, notamment sur ce qui nous menace. Parce que si l’on est pas clair sur les risques que le changement fait peser sur nous, si on ne les répète pas (au risque d’être démoralisant), on aura toujours tendance à oublier le danger. Mais pas complètement pessimiste pour autant : le pessimisme lui aussi nous empêche d’agir, par désespoir. Les pessimistes diront “parce qu’il est trop tard, rien ne sert d’agir”. Alors il faudrait être réaliste ? Nécessairement, car ce n’est qu’en se confrontant à la réalité que l’on peut la changer. Mais il faut surtout être capable d’être pessimiste et optimiste au bon moment. Car il est là le paradoxe de l’optimisme : à force d’être (trop) optimiste sur la gravité du changement climatique, nous avons oublié d’être optimistes sur nos capacités à changer radicalement notre mode de vie pour inverser la donne. Nous faisons des changements à la marge car nous ne pensons pas qu’il est possible de vivre (et de bien-vivre) sans le confort que nous a apporté le pétrole et ses avatars. C’est pourtant là qu’il faut être optimiste : c’est un changement difficile, qui nécessitera des efforts radicaux et une refonte globale de notre système économique et social (contre les intérêts économiques et institutionnels de nombreux acteurs actuels), mais c’est un changement possible. C’est surtout un changement nécessaire et indispensable. »

Cet optimisme-là me plaît !

 

Bon. En achevant la rédaction de ce texte, hésitant entre tonalité optimiste et pessimiste, je me suis senti quand même un peu... excessif. N'allais-je pas passer pour un dingue ? N'était-ce pas un tantinet exagéré que d'imaginer les scénarios du pire ? Et si tout cela n'était qu'un délire nourri de science-fiction ? Alors j'ai voulu vérifier un peu mes sources.

Pour ceux qui voudraient vraiment voir les choses en face, je propose donc un complément :
[attention, dans le second texte, certaines précisions sur les perspectives d'avenir, glaçantes, peuvent choquer le lecteur sensible !]

Pour les plus pragmatiques, à titre d'exemple et parmi de nombreux sites :

Enfin, en dernier recours, pour éviter l'effondrement psychique il reste le suicide.

Naaaan, j'rigole ! Car en continuant mes recherches je suis tombé sur deux vidéos fort intéressantes autour de cet effondrement proche, présenté comme certain... mais pas nécessairement apocalyptique. Les deux encouragent à l'optimisme et à l'action. Pour cela il faut d'abord accepter la réalité de la perte, et les émotions qui accompagnent cette prise de conscience. Ce que je fais en ce moment...

(à suivre)

 

 

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06 janvier 2017

Nos sphères

Aux origines, l'univers d'un humain se limitait à sa sphère d'exploration immédiate : elle comprenait indistinctement famille, village, environnement proche. L'individualité n'y avait guère de sens, si ce n'est aucun. Peu à peu la plupart des sociétés humaines originelles (mais pas toutes) ont évolué en s'agglomérant et en s'uniformisant, souvent aux prix de guerres et de domination, mais aboutissant aussi à de la paix. Prenant de la puissance elles ont élargi leurs univers en phagocytant et englobant peu à peu les cellules sociétales originelles. Agrandissant leur territoire, elles l'ont aussi fractionné en entités distinctes, de moins en moins représentables sensoriellement : ville, région, pays, et maintenant planète. Aujourd'hui, dans ces sociétés agglomérées, les références culturelles, morales, temporelles, et même imaginaires, tendent à la fois à l'homogénisation et à l'éparpillement. Nos vies se scindent en plusieurs univers disjoints. Géograhiquement, relationnellement, spirituellement. Mon univers comme le votre ont des échelles variables, allant de la sphère intime de l'égo à celle de l'oxymorique "village planétaire". Sans même parler de l'au delà, ce cosmos vide et glacé, inaccessible, que des téléscopes et sonde spatiales offrent en images splendides à nos représentations.

Si, comme vous, j'ai accès à toutes les dimensions de ces sphères de connaissance, en revanche notre regard s'est atomisé. Je ne perçois que des fragments infimes de l'immense champ de connaissance dans lequel j'évolue. Si bien que ma représentation du monde dépend étroitement de mon accès à ces connaissances. Et plus encore du contact réel, sensoriel, émotionnel, avec les micro-bulles expérientielles que la vie me fait traverser.

Chaque matin, par exemple, je quitte mon cocon individuel pour m'immerger dans la sphère du travail. Dans cet espace j'ai une fonction, un rôle, un statut. J'interagis avec mon entourage professionnel en fonction de la place de chacun. Tout un micro-système social fonctionne ainsi, selon des règles plus ou moins implicites et des références communes tacitement adoptées. Pour ma part le monde de l'économie sociale et solidaire, en structure associative, assurément fort différent d'autres univers professionnels. Le soir je rentre chez moi en passant par le sas d'un trajet automobile de l'urbain vers le rural et retrouve mon univers personnel, solitaire et silencieux. Il n'y a alors pratiquement plus aucun lien entre les deux sphères. Par contre je peux me relier à la sphère planétaire en écoutant, par la radio, la parole d'individus que je n'ai jamais rencontrés. Ou bien lire les pensées et réflexions d'autres inconnus, plus ou moins identifiés. Je peux aussi pénétrer dans la bulle du monde numérique, univers semi-parallèle à la fois réel et imaginaire, peuplé d'esprits, certes physiquement désincarnés, mais assurément dotés d'émotions. Je parcours ainsi la blogosphère, avec un type d'interactions humaines que je ne trouve que là. Ailleurs je m'informe de la marche du monde, mégasphère constituée de myriades de constellations individuelles ou collectives. Potentiellement, la somme d'informations auxquelles je peux avoir accès est immense. Je ne peux cependant en avoir que de microscopiques aperçus, faute de temps. Faute de balises, aussi, tout orienté que je suis par les éclats réfractés et amplifiés démesurément par la puissance de l'éclairage médiatique. Tout y est déformé, par le jeu des focales grossissantes. Je peux choisir l'information, bien sûr, mais parce que le monde auquel j'ai accès est trop vaste, je ne peux aussi que me fier à ce que m'en décrivent d'autres. Sans l'éprouver par moi-même. Le monde auquel j'ai mentalement accès est presque sans aucun lien avec ma sphère individuelle, si ce n'est par les ressentis et affects qui peuvent me parcourir. Je ne vis pas ce monde, je me le représente.

Comment se représenter quelque chose d'aussi grand ? Comment appréhender des ordres de grandeur qui n'ont rien de commun avec ce que je peux perçevoir, toucher, mesurer ? Un village ça se mesure en nombre de pas, en temps de marche, en champ de vision, en nombre d'habitants. Mais le monde ? Ainsi, je ne peux me le représenter, et donc le penser, qu'à travers ce qu'on m'en dit. Ma conscience dépend de la confiance accordée à celui qui me raconte le monde. Qu'il s'appelle Donald Trump ou Vandana Shiva, Pierre Rabhi ou Emmanuel Macron, Mathieu Ricard ou Marc Zuckerberg, ma perception variera du tout au tout.

Qui est digne de confiance ? J'ai tendance à penser que celui qui a quelque intérêt pour l'argent, le profit, le pouvoir, ne l'est pas. Parce que son objectif n'est ni l'équité, ni le partage des ressources, mais la domination des faibles par les puissants. Chacun pour soi. Ses valeurs ne sont pas les miennes. C'est pourquoi je crois davantage ceux qui m'alertent sur un monde en danger, parce que dominé et surexploité, plutôt que ceux qui m'assurent qu'il n'en est rien et que tout peut continuer sans rien changer. Mais je me fie aussi aux données abstraites des statistiques, des chiffres et des mesures, des proportions, parfois seules à même d'approcher l'objectivité.

Ainsi, apprendre que la population d'animaux sauvages à diminué de 58% entre 1970 et 2012 a quelque chose de glaçant. Cela s'est produit en moins de temps que la durée de mon existence... et rien n'indique que cette érosion va cesser. Constater qu'année après année la banquise arctique s'amenuise mais que ce qui préoccupe les médias de mon pays c'est  de savoir qui va continuer à le gouverner selon la même logique de développement qu'auparavant, ça m'afflige. Et, par réaction désabusée, me fait sourire. Ne changeons rien, tout va très bien madame la marquise...

Je ne peux appréhender les dimensions du monde, des populations animales et humaines, des mégapoles et de leur vitesse de croissance, des forêts primaires anéanties et de la perte en biodiversité que cela représente, mais je sais ce que je ressens, profondément, lorsque je suis en contact avec cette nature que notre civilisation grignotte à un rythme sans cesse croissant. J'imagine donc ce que représente la destruction à un rythme effréné de cette ressource vitale, nourricière non seulement sur le plan organique, mais aussi, et surtout, sur le plan spirituel. À quoi bon avoir à manger si on n'a plus accès à l'équilibre naturel ? Que m'importe de savoir que la planète puisse nourrir 15 milliard d'humains si la diversité du vivant en a disparu ?

 

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 Petit matin givré dans mon univers proche (le monde vu depuis ma fenêtre)

 

 

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02 janvier 2017

Le désordre des priorités

Ça y est, l'épisode des vœux est passé ? On peut commencer l'année ? Parler des choses sérieuses ? Alors en avant...

Hier, en ce premier jour de l'an de grâce 2017, sur Oxymoron fractal quelques mots alléchants retiennent mon attention. « Bilan écologique : Réflexions sur notre situation écologique planétaire en cette fin d'année 2016, début 2017 ». Insatiable curieux sur ce qui concerne ces questions-là [vous me connaissez...], je clique. Paf ! Ce que je lis me percute de plein fouet. L'analyse est implacable, sans concessions. J'aime ! Tout ce dont la lucidité qui m'importe avait besoin.

« En ce début d’année 2017, et au vu des évènements qui ont marqué l’année précédente, nous vous proposons un bilan de notre situation collective, en nous appuyant sur les multiples traductions et publications de notre site, selon la perspective qui nous paraît de loin la plus importante, l’écologie. Le simple fait que cette perspective ne soit pas considérée, aujourd’hui, en 2017, comme primordiale par l’ensemble des humains, ni même par une majorité d’entre eux, annonce déjà l’allure du paysage ». Aaaah, voilà qui recoupe exactement ma perception des choses : dans notre société inondée d'informations l'ordre des priorités est inversé. Le dérisoire passe avant le primordial, l'anecdotique avant le fondamental, l'éphémère avant l'avenir de l'humanité. C'est ainsi.

L'article est long, très long, [ce qui le rendra rédhibitoire pour les pressés] mais je le lis du début à la fin. J'y trouve tout ce que je pressens, enfin clairement abordé : « Le constat est sans appel. La civilisation est un processus insoutenable ». Ah c'est sûr, c'est pas vraiment rassurant ! Mais tellement logique. Impitoyablement logique : « le renoncement ne fait absolument pas partie de l’idéologie progressiste de la civilisation, qui le tient en horreur ». Tiens, oui, vous en connaissez beaucoup, autour de vous, des gens qui se disent prêts à renoncer à notre sur-confort moderne ? « Du fait de son aliénation, la civilisation ne compte renoncer à aucune des pratiques qui la composent, et qui précipitent actuellement [une] annihilation du vivant. Beaucoup de scientifiques reconnaissent désormais que la 6ème extinction de masse est en cours, sauf qu’à la différence des précédentes extinctions de masse, celle-ci est causée par l’être humain, et plus précisément par l’être humain « civilisé ». »

L'article s'attèle à zigouiller toutes les illusions : développement durable, transition énergétique, énergies renouvelables, écocitoyenneté, gouttes de colibri... aucun de ces gadgets et éléments de langage n'est à la hauteur du défi colossal qui nous attend. Non, c'est carrément la civilisation qui irait à sa perte. Elle porterait en elle-même sa destruction. Intrinsèquement.

Pessimisme outrancier ? Je ne crois pas...
Mon optimisme s'efface devant le pragmatisme.

L'article évoque « l'optimisme pathologique » dont nous ferions preuve. « Ce refus de renoncer à tout ce qui est considéré comme du « progrès » (au mépris des conséquences clairement destructrices et auto-destructrices) s’appuie sur une croyance quasi-religieuse en ce que la technologie, d’une manière ou d’une autre, bien que largement responsable du problème monstrueux auquel nous faisons face, sera notre salut. »

Argument difficile à réfuter, n'est-ce pas ?

Bon, je ne voulais pas trop plomber l'ambiance post-festive du « bonne année, bonne santé » en abordant ce sujet grave hier. Trève des confiseurs oblige. Mais ce matin, réveil en fanfare : « on se comporte comme des talibans dans un musée magnifique : la nature. On y détruit tout, les oeuvres ainsi que les réserves » [émission à écouter ici]. En ce tout début d'année, par un acte délibérément militant - dixit le journaliste - il était question de... la 6eme extinction de masse du vivant. Et vlan, deuxième couche pour bien commencer l'année ! Une nouvelle claque, qui m'a laissé scotché, encore une fois : mais vers quel monde allons nous ? J'ai eu froid dans le dos en imaginant le possible chaos à venir. Franchement, je ne vois plus d'issue douce. Les délais deviennent trop courts. À mon avis une de ces prochaines années ne se sera pas si "bonne" qu'on se la souhaitera. Quand ? Nul ne le sait. Jusqu'à quel degré d'effondrement devront nous faire face ? Combien de temps résistera notre vernis social ? Que voudront dire solidarité et fraternité à l'heure de l'épreuve ? Mystère...

C'est pas gai, hein ? Et bien voyez-vous, peu à peu j'accepte cette réalité. J'en prends acte. Je me prépare mentalement. Je profite encore plus du temps de paix que nous [les privilégiés] vivons. Parce que ça ne durera sans doute pas éternellement. On ne sait pas de quel côté ça va lâcher [ressources, migrations, climat, biodiversité...] mais ce qui est sûr c'est que ça ne tiendra pas longtemps à ce rythme de croissance effrénée. Quelle solutions pourront-elles prendre le relais ? Quelle sera la capacité des humains à revenir à une juste mesure sans se foutre sur la gueule ? Mystère et boule de gomme, là encore...

Bon, ça y est, je crois que j'ai gâché l'ambiance joyeuse...
J'avoue que j'ai eu un peu de mal, ce matin, à reprendre le chemin de la vie "normale" et insouciante. Ça n'a pas duré : en retrouvant les collègues j'ai participé à l'aimable convivialité des « bonne année ! Meilleurs vœux ! ». Je me suis conformé à la légereté sociale qui convenait. Après tout... je ne vais pas me mettre la rate au court-bouillon. Nous verrons bien...

 

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31 décembre 2016

Bonne année ?

L'année qui s'achève fut-elle à la hauteur des souhaits unanimement formulés lorsqu'elle commença, il y a 365 jours ? Si les souhaits ont quelque pouvoir, alors l'année 2016 aurait dû être "bonne". Et heureuse. Comme toutes les précédentes, d'ailleurs. Et comme toutes celles qui font suivre, aussi longtemps que l'on se conformera à la tradition.

Je ne me hasarderai pas à rechercher si, statistiquement, le fait de souhaiter qu'une année soit bonne a quelque influence sur le destin mais, honnêtement, j'en doute un peu. Je ne crois guère à la pensée magique. Au pire ce n'est pas grave : ça fait du bien sur le moment. Croire qu'on pourrait avoir une influence sur l'incontrôlable est un solide fantasme humain et peut-être nous est-il nécessaire.

Cela dit je ne sais pas ce qu'il en est pour vous mais, pour ma part, je ne peux pas dire que cette année fut mauvaise. Ce qui, en soi, fait déjà pencher la balance du bon côté. Car si rien de mauvais n'est arrivé... alors c'est que le bilan est positif ! Comme disait je ne sais plus qui : « le bonheur c'est l'absence de malheur ». Définition peu ambitieuse, certes, mais qui présente l'indéniable avantage de rendre le bonheur assez aisément accessible. Vu sous cet angle les souhaits qui m'ont été adressés ont montré leur efficacité : mon année a été bonne.

Mais je ne saurais me satisfaire de mon seul destin : il m'importe de savoir qu'autour de moi les autres se sentent eux aussi globalement heureux. Là les choses se gâtent... D'une part parce que la perception du "bon" et du "mauvais" est fortement subjective, culturelle, voire médiatique, et d'autre part parce qu'objectivement certains vivent dans le malheur. Nés au mauvais endroit, au mauvais moment, dans la mauvaise famille ou le mauvais camp - le terme "mauvais" étant à entendre ici au sens de malchance, non pas qualitativement. Il serait ainsi malvenu de souhaiter une bonne et heureuse année aux opprimés, aux persécutés, aux malmenés. Ce sont pourtant eux qui en auraient le plus besoin. Alors ne nous leurrons pas : nous n'aurons pas tous une bonne année, quelle que soit la sincérité des souhaits, pensées et autres prières.

D'ici à considérer qu'émettre des vœux ne sert à rien, ce serait aller un peu vite en besogne. Car il s'y exprime surtout une attention à l'autre, une intention, du lien, de la chaleur humaine, de la bienveillance. Du moins... tant que c'est exprimé en conscience et avec le cœur. Pas comme un automatisme social auquel il est difficile de déroger. Et qui pourrait affirmer que cette intention n'a pas un pouvoir positif pour celui la reçoit et s'en ressent, sur l'instant, ragaillardi ? Autrement dit, ça ne peut pas faire de mal...

J'avoue cependant que la rationalité de mon esprit me fait rechigner à souhaiter en pleine conscience une bonne année. Pour une  journée, voire une semaine, je le fais volontiers : ça reste réaliste. Les effets bénéfiques d'une attention sont perceptibles et mémorisables à court terme. Compatibles avec le réel. Mais émettre des souhaits pour une année entière, je n'en saisis pas la portée. Pour moi c'est trop abstrait. L'échéance trop lointaine. Ou trop courte. Pourquoi se limiter à une seule année ? C'est presque mesquin. Je préfère encourager l'autre à s'octroyer une bonne et heureuse... vie ! Et je dis bien encourager, pas souhaiter. J'ai des réticences à favoriser la passivité...

Je ne vous souhaite donc pas une bonne année [ben non !]. Par contre, pour vous qui me (nous) faites le plaisir de passer ici, je vous encourage à, jour après jour, garder pour objectif le bonheur serein auquel vous aspirez dans l'existence. Et ce, quelles que soient les épreuves à venir. En outre je ne peux m'empêcher d'émettre, pour notre bonheur à tous, le vœu - totalement stérile, j'en conviens - que de plus en plus de gens sachent se détourner du superficiel pour (re)trouver le chemin de l'essentiel. Non seulement pour l'année à venir, mais pour les suivantes et bien au delà. Quant aux éventuels malheurs issus de la fatalité, qu'ils nous frappent individuellement ou collectivement, nos souhaits les plus ardents n'auront pas le pouvoir de les éviter.

Longue vie à vous !

 

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Grive draine s'offrant une bonne et heureuse becquée - 27 décembre 2016

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19 décembre 2016

Lumière d'hiver

Le matin fut lumineux.
À midi il faisait doux.
Peu après la brume s'éleva de la vallée.
S'épaississant, elle submergea les collines, noya le ciel, masqua le soleil. 

Alors j'ai traversé la couche opaque et froide.

Juste pour le plaisir de voir encore le soleil.
Jusqu'à son coucher.

 

 

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 Dimanche 18 décembre, sur la colline en face

 

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18 décembre 2016

Tragédie naturelle d'un petit matin givré

Ce matin, à la pointe du jour, alors qu'au saut du lit je me réjouissais de voir s'annoncer une nouvelle journée ensoleillée, mon regard fut attiré par des cris d'oiseau. À quelques mètres de ma fenêtre une buse venait de fondre sur une pie. Plaquant sa proie dans l'herbe givrée, contre un buisson, la buse la couvrait de ses ailes. Tenant fermement l'oiseau jacasseur dans ses puissantes serres, je les imaginais perforer son thorax. Je vis les muscles de la buse se contracter régulièrement, comme si elle cherchait à étouffer l'autre volatile. Simultanément le rapace asséna des coups de becs lacérants dans le cou de sa vicitime. Une autre pie, en criant, essaya d'effaroucher le prédateur dans des vols rapprochés. Sans succès.

Ne sachant pas à quel degré la pie étrait déjà mal en point, je ne tentai pas d'intervenir. De toutes façons il était question de survie de l'un ou de l'autre oiseau et je n'avais pas à m'immiscer dans le processus naturel. Immobile, j'observai la lutte mortelle avec fascination. Je songeai au cycle de la vie, à la chaîne des prédations, à la gazelle et au lion. J'ignorais qu'une buse puisse attaquer un oiseau presque aussi gros qu'elle.

Je pensais que la lutte serait brève mais, malheureusement pour la pie, l'agonie fut longue. Malgré les coups de bec tranchants je vis des sursauts de vivacité, des battements d'aile désespérés. Énergiques mais insuffisants. Plusieurs fois je crus que la pie allait finalement s'échapper de l'emprise des serres...

Peu à peu la lutte fit glisser les deux oiseaux dans la pente et les buissons masquèrent l'issue du combat.

 

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Je sus plus tard qu'elle fut tragique.

 

 

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 Mais à part ça la vie est belle (ce matin, entre soleil et brume)

 

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17 décembre 2016

Le temps de l'insouciance

Au vu des quelques réactions (ou de leur absence...) qui ont suivi mon précédent billet, je m'interroge.

Est-il pertinent de faire part de mon inquiétude quant à notre avenir commun ? Je suppose que pour une part des lecteurs mes propos leur passent au dessus de la tête : cela n'entre clairement pas dans leurs précoccupations. Pour une autre part, déjà informée, cela n'apporte probablement rien et ne suscite donc pas de commentaire particulier. Enfin, pour une dernière fraction, cela ne fait qu'ajouter du pessimisme à leur propre inquiétude. Et ça c'est pas bon...

Dès lors, qu'elle est l'utilité d'en parler ? Ne vaudrait-il pas mieux changer de sujet ? Quitte à afficher une insouciance forcée...

Je vois au moins deux aspects utiles dans mes prises de position :

1 - contribuer à la prise de conscience individuelle et globale que notre monde semble bien aller au devant de graves difficultés, et que nous devrions agir collectivement, sans délai, pour tenter d'en réduire l'impact. Le minimum que je puisse faire est donc... d'en parler !
2 - exorciser mes propres craintes, en verbalisant ce qui nuit à la paix intérieure à laquelle j'aspire. Car je sens bien qu'en ce moment mes pensées, focalisées, relativisent l'importance de tout le reste. D'où ma difficulté à parler d'autre chose...

Pour le premier point je ne fais qu'ajouter ma goutte d'eau aux mouvements de fond qui, un peu partout sur la planète, se dessinent et s'agglomèrent. Non seulement contre notre modèle de développement expansionniste, intenable à long terme, mais aussi pour changer nos systèmes démocratiques, confisqués, détournés, manipulés à leur profit par l'alliance des puissants sans scrupules et des politiques qui les servent. Que quelques uns s'enrichissent au delà de l'imaginable alors que tant d'autres sont dans la misère, ce n'est déjà pas tenable sur le plan de l'équité et de la justice. Mais que les premiers, bâtissant leurs empires sur le mythe d'une croissance infinie et misant sur la consommation illimitée comme valeur suprême, servent de modèle aux seconds, c'est tout simplement suicidaire. Il est heureux que des citoyens réagissent avant que tout devienne hors de contrôle. Il ne reste qu'à espérer que le grondement continue à prendre de l'ampleur, avant qu'il ne soit trop tard.

Pour le second point j'ai l'impression qu'afficher le constat, lucide à mes yeux, de l'impasse dans laquelle nous persistons à nous enfoncer, m'aide à accepter la réalité des inéluctables renoncements à venir. En nommant les sources de mes craintes, je leur donne une réalité plus tangible. En quelque sorte cela me conduit à effectuer un travail de pré-deuil. Je me prépare à une très probable dégradation de notre qualité de vie [quoique...] dans un système qui se préoccupe insuffisamment des dégats qu'il engendre. Sans parler d'une certaine idée de l'humanité, qui pourrait être fort malmenée. Je m'attends à ce que la rupture advienne dans un délai bien plus court que je ne l'imaginais au début [le "quand ?" restant la seule incertitude]. Longtemps j'ai gardé en moi ces craintes sourdes, me demandant si j'étais le seul, dans mon entourage, à redouter ainsi la dureté des temps à venir. Dramatisais-je l'avenir ? Aujourd'hui, force est de constater que, bien qu'encore minoritaires, nous sommes de plus en plus nombreux à avoir bien présentes à l'esprit ces préoccupations quant à notre devenir commun. Elles s'expriment de différentes façons, avec plus ou moins d'optimisme, d'illusions, de naïveté ou de lucidité, mais elles se rejoignent sur un point : le modèle de croissance actuel n'est pas viable à long terme. Ce ne serait pas forcément grave si cela ne concernait que l'humain en tant qu'espèce, dans une sorte d'auto-régulation "naturelle" [sauf pour ceux qui en seraient victimes, évidemment...], mais il entraine avec lui le sort d'autres espèces et écosystèmes. Et ça c'est beaucoup plus grave, à mes yeux. Trop grave pour que mes pensées en fassent abstraction.

Voilà pourquoi j'en parle encore. Mais je suppose que la période d'inquiétude ne s'éternisera pas. Lorsque le processus d'acceptation de la précarité de notre mode de vie aura fait son oeuvre, alors reviendra le temps de l'insouciance. J'oublierai... jusqu'à la prochaine prise de conscience.

 

Posté par Couleur Pierre à 23:52 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
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