Alter et ego (Carnet)

28 août 2016

Se baigner habillé(e)

Imaginez... vous êtes sur la plage, il fait beau, la mer est bleue, les vagues roulent tranquillement. D'un oeil distrait vous regardez de temps en temps autour de vous. Il y a là toute sorte de gens, de tout âge et de toute morphologie mais, en maillot de bain, personne ne se distingue vraiment. Ah tiens, si, là-bas une personne se baigne toute habillée ! En jean et T-shirt ! « Drôle d'idée », pensez-vous brièvement, avant de plonger de nouveau dans votre bouquin ou d'entreprendre quelques brasses vers le large. Pas de quoi se poser un problème existentiel, n'est-ce pas ? Pas de quoi troubler qui que ce soit.

Un peu plus tard, alors que vous voyez de nouveau cette personne habillée, vous reviennent à l’esprit ces images d’autrefois, lorsque tout le monde se baignait vêtu. À la Belle époque c'est d'être à demi-nu qui aurait surpris, et peut-être même choqué !

 

 

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 Source : La voix du Nord 

 

Aujourd'hui ça prête à sourire et il y a fort à parier qu'aucun maire ne verrait dans cet accoutrement le moindre trouble à l'ordre public.

Imaginez maintenant qu'au lieu d'être seulement un individu lambda, il s'agisse d'une femme portant manifestement une tenue répondant à une vision confessionnelle. Tenez, par exemple : si vous voyiez une religieuse - une "bonne soeur", une nonne - se baigner toute habillée, qu’est-ce que ça changerait à votre appréciation de la situation ? Personnellement, passé l'effet de surprise, je crois que ça me ferait sourire et je me dirais qu’elle a bien raison de se faire plaisir ainsi malgré la contrainte !

 

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Habit de religieuse [Source]

 

Et s’il s’agit d’une femme portant une tenue équivalente à celle d’une nonne mais propre à sa culture musulmane, qu’est-ce que ça change ? Lorsque j'étais au Liban, marchant sur la plage déserte de Saïda - extrêmement polluée, je vous la déconseille - j'ai vu deux femmes se baigner habillées en jouant avec leurs enfants. Elles portaient une tenue identique à celles des plus austères que je pouvais croiser dans la rue : une sorte de long manteau sombre, couvrant jusqu'à la tête et ne laissant voir que l'ovale du visage [jilbeb ?]. Je me suis dit que ça devait être fort peu pratique, l'épais tissu mouillé paraissant empesé.

Bon, ça c'était au Liban. Mais en France, comment réagirais-je si je voyais une scène similaire ?

Euh… 

Franchement ? Et bien je reconnais qu'avant l'affaire du "burkini" j'aurais été troublé. Par quoi ? Par ce que je considère être, selon ma conception des choses, l'affichage d'une soumission à des règles religieuses qui, toujours selon ma vision des choses, aliènent la liberté individuelle. En l'occurence celle des femmes. Et que voir apparaître cela sous une forme nouvelle [j'ai toujours vu des "bonnnes soeurs"...] dans un pays censé être placé sous le signe de la laïcité et de la liberté, clairement, ça me trouble. Ça me heurte. Ça me dérange. Et si je veux être honnête, j'avoue que ça me fait un peu peur...

Mais ma vision des choses est non seulement celle d’un athée [de culture chrétienne et peu au fait de ce qu'est l'islam], mais aussi celle d'un ardent partisan de la responsabilité individuelle. Autrement dit : pas vraiment séduit par tout ce que les religions peuvent avoir de contraignant.

Cependant… par fidélité au principe premier de liberté individuelle, je ne peux qu’être favorable à la liberté des choix personnels. Celui d’une religion, celui d’en suivre plus ou moins strictement les règles, et en particulier en ce qui concerne les signes extérieurs, tels que les vêtements et coiffures.

Certes, les signes ostensibles d'appartenance (pas seulement religieuse) me troublent, voire me heurtent, et d’autant plus qu’ils manifestent une radicalité, mais… c’est en moi que ça se passe. L’autre – par les signes qu’il se choisit - n’est que le révélateur de mon trouble. Il ne me viendrait pas à l’idée de lui interdire – si toutefois j’en avais le pouvoir – de se vêtir comme bon lui semble. Après tout, chacun est libre, tant que ça ne nuit objectivement à personne.

Mais justement, là est certainement le point crucial : le différent de soi peut être perçu comme une nuisance personnelle, voire identitaire.

Avec l’affaire du « Burkini », difficile d’ignorer que certains détenteurs de pouvoir ont tenté d'abuser de celui qui leur est conféré en entendant interdire certaines tenues bien ciblées, au nom d’un supposé trouble à l’ordre public. Fort heureusement le conseil d'état à mis un terme à ces dérives clairement islamophobes. Qu’une partie de la population soit troublée par des signes d'appartenance, c’est possible, mais il ne s’agit pas là d’ordre public. Sauf à considérer que certains puisse être à ce point troublés (effrayés ?) qu’ils en perdraient tout contrôle de soi. Il leur reviendrait alors de quitter la plage, s’ils se sentent incapables de ne pas troubler, eux, l’ordre public…

 

Pour aller un peu plus loin sur ce sujet en particulier et sur le différent de soi en général, je vous conseille la lecture d'un article où, toujours autour de cette affaire, il est question de « l’énonciation ventriloque », qui consiste à parler à la place des personnes concernées - pratique très courante dans les médias, mais pas seulement. Il y est question des femmes qui choisissent de porter le voile et se baigner "librement" (contrainte librement choisie), comme la blogueuse Asma Fares dans cette vidéo :

  

 

 

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26 août 2016

Des saisons

"L'été", en tant que saison médiatico-sociétale, touche à sa fin. Cette "saison", qui se veut portée à la légèreté et à l'insouciance, consiste à considérer que les vacances sont la principale préoccupation de l'ensemble de la population (française) durant deux mois et que, par conséquent, la météo se doit d'être chaude et ensoleillée durant cette période. Même si, c'est bien connu : « après le 15 août l'été est fini » (on constate combien l'épisode caniculaire qui sévit en ce moment-même confirme l'adage...). "L'été" va donc, dans quelques jours, laisser place à une nouvelle "saison", tout autant redoutée que la précédente est attendue : l'automne, balisé par diverses rentrées (scolaire, politique, littéraire...). Météorologiquement cette saison-là est censée être synonyme de journées pluvieuses, grises, sombres, austères. Au premier jour de septembre correspondant à ces critères - surtout si, par hasard, cela survient le jour le la rentrée scolaire - la litanie des poncifs et autres impensés culturels va se dérouler, comme pour confirmer la nécessité d'en faire usage : l'été, cette - supposée - parenthèse enchantée, est bien fini ! Or il suffit d'observer la nature et les variations célestes pour constater que le découpage artificiel des "saisons" est systématiquement bousculé par la réalité. Mais qu'il est doux de pouvoir s'appuyer sur quelques certitudes... et faire mine d'oublier que la réalité se montre impitoyablement rétive aux classements humains. À l'instar du découpage arbitraire en quatres saisons majeures, qui ne sont que tendances dominantes, les "saisons" médiatiques et sociétales ont leur logique propre, qui ne saurait souffrir la contradiction.

Je me moque un peu mais, personnellement, je tire chaque annés quelque avantage de cette saisonnalité grégaire : le calme généré au travail par la "saison des vacanciers" m'est tout à fait appréciable. Très peu de sollicitations, presque pas de téléphone, de rares mails. Cette "vacance" généralisée m'offre quelque chose de précieux : du temps ! J'en profite pour me pencher sur des projets et analyses qui me demandent un calme dont je ne dispose pas le reste de l'année.

Et je ne m'offre des vacances que lorsque la majorité de mes concitoyens les terminent.

 

 

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Mon lieu de vie n'est sans doute pas étranger à la perception que j'ai du travail en période estivale...

 

À part ça j'ai repris depuis quelques jours, de loin en loin, le suivi de l'actualité sociétale franco-française : affaire du "burkini" (ouvrant à d'intéressantes, parce que complexes, questions de convictions personnelles en termes de respect des libertés, de tolérance et de limites) ; retour de Sarkozy II, plus démagogique et décomplexé que jamais... 

Tout cela est à la fois dérisoire et grave, désolant et risible...

Quoi d'autre ? L'actualité du reste du monde ? À quoi bon s'appesantir : je ne peux rien faire contre les tremblements de terre, et pas grand chose de plus en faveur des réfugiés et autres grandes tragédies humaines.

Quant à l'actualité qui concerne l'humanité à long terme, climatique et planétaire, celle pour laquelle chacun devrait s'engager au quotidien... rien de nouveau. Climatisation à fond les ballons ! (« ben quoi, y fait chaud... »). Le fait que, pour le quinzième mois consécutif, un record de température globale ait été battu semble n'avoir eu aucune résonance...

Attendons encore, rien ne presse.

 

 

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15 août 2016

Univers parallèles

Tandis que certains se font dorer la pilule sur quelque plage bondée, j'ai pour ma part profité d'un week-end prolongé pour "far niente". Il était prévu que j'aille aider mon fils à défricher un terrain sur lequel il veut implanter un potager l'an prochain mais l'opération a été annulée la veille. De ce fait je me suis trouvé libre de tout engagement - ce qui n'était pas pour me déplaire. Plutôt que de prévoir une activité de remplacement, j'ai choisi de rester seul, au frais et au calme, entre maison et jardin. Je me suis promené, j'ai rêvassé, j'ai lu. Je me suis aussi réjoui de la chance que j'avais de vivre de tels moments de liberté et de tranquillité.

Alors que je déambulais nonchalemment sur mon vaste terrain je remarquai, sur la colline d'en face, une activité inhabituelle. De loin je vis que s'installaient, sur une grande parcelle de céréales fraichement moissonnées, chapiteaux et tracteurs. Je me souvins alors qu'était organisé un Concours de labour, compétition aux règles quelque peu obscures à mes yeux de néophyte. Je décidai donc de m'y rendre le lendemain, histoire de découvrir quelque chose que je ne connaissais pas. Non que je sois totalement ignorant du monde agricole puisque son ambiance est mon voisinage depuis l'enfance, mais parce que je pensais pouvoir en tirer un sujet de "reportage" photographique inhabituel.

Le jour dit je m'y rends à pieds et mesure vite l'ampleur de la manifestation. Il faut imaginer un grand rassemblement, en pleine campagne, avec d'un côté tracteurs et remorques, de l'autre un parking improvisé sur une prairie à vaches. Au milieu, incontournable, une immense buvette et des tables en grand nombre. Sous le soleil ardent, une centaine de chevaux de trait comtois joliment apprêtés attendent de défiler un par un devant un jury ad hoc.

 

 

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Jolies blondes à coiffures variées...

 

Plus loin, le concours de labour bat son plein : de vieux tracteurs hors d'âge, certains fumant et pétaradant, tirent leur charrue monosoc en s'efforçant de suivre les limites tracées. Mes souvenirs d'enfance reviennent en voyant ces silhouettes mécaniques familières. J'y vois pourtant un anachronisme flagrant : les conducteurs sont bien plus jeunes que leurs engins. Surpris, je trouve ça réjouissant puisqu'ils perpétuent ainsi un savoir faire qu'ils n'ont pas connu.

 

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Sur une autre parcelle, bien plus vaste, les charrues à deux, trois ou quatre socs s'affrontent par catégories, avec tracteurs en conséquence, des plus anciens aux plus récents, toujours plus puissants et volumineux. Un concours de labour n'est pas une course de vitesse : ce que le jury observe et mesure c'est la régularité du labour, son tracé rectiligne, la qualité du sillon. Tout cela est très sérieux et les jurés vérifient régulièrement, mètre à la main, la profondeur du sillon. Les épreuves sont commentées en direct, par l'intermédiaire d'une sono audible à un kilomètre à la ronde. L'ambiance est bon enfant. 

 

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L'important n'est pas la vitesse...

 

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Notez la concentration... et l'âge du laboureur !

 

La population est presque exclusivement issue du monde agricole. Je les vois, en connaisseurs, commenter et discuter. Jeunes actifs ou anciens à la retraite, et même enfants, ils sont dans leur univers. Ce n'est pas le mien, je le sens bien. Ils sont passionnés tandis que je n'y connais presque rien, quand bien même je fis partie de la catégorie des "exploitants agricoles", vivant de la terre quinze années durant. Visiblement il y a aussi quelques personnes qui, par leur tenue vestimentaire, leur allure, leur air faussement intéressé, montrent qu'ils se sont éloignés du monde agricole depuis plus ou moins longtemps.

 

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En quittant cet univers je me mis à songer à tous ces mondes qui se côtoient ainsi, sans vraiment se croiser. Ici des passionnés de  labour ou de tracteurs [il y a même des blogs pour cela], des amateurs de chevaux comtois, mais ailleurs des passionnés de jardins, de chasse, de cuisine, de photo, de lecture, de bricolage, de montagne, de pêche, d'opéra, de politique, de scrapbooking, de reptiles ou que sais-je encore...

Pendant ce temps d'autres n'ont guère le loisir de se passionner, tout occupés qu'ils sont à survivre.

Une fois revenu chez moi j'ai repris mes activités, à savoir la lecture de "Cosmos", de Michel Onfray...

« Insensible aux temps de la mode, temps modernes et temps pressés, temps de l'urgence et temps de la précipitation, temps de la vitesse et de l'impatience, tous temps des choses mal faites, mon père vivait un temps contemporain des Bucoliques, temps de travaux des champs et des abeilles, temps des saisons et des animaux, temps des semailles et des récoltes, temps de la naissance et de la mort, temps des enfants bien présents et temps des ancètres disparus ».

De quoi méditer...

Ce matin, en revenant sur internet, j'ai aperçu quelques reflets de l'actualité censée concerner "notre" société, si disparate dans ses centres d'intérêt. Le plus dérisoire (les Jeux olympiques, par exemple) y côtoie le plus préoccupant (réfugiés, conflits, violences de masse, conséquences planétaires de l'économie de profit...). Pendant ce temps, insouciants, d'autres se dorent la pilule sur la plage, font un concours de labour, lisent un ouvrage de philosophie dans leur jardin ou écrivent sur leur blog...

Chacun dans son monde, dans son univers. En parallèle.

 

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11 août 2016

Un matin d'été

Alors que le mot "vacances" semble définir cette période de l'année, je fais partie de ceux qui continuent à travailler. Pas de changement majeur dans mon rythme de vie professionnelle, donc, si ce n'est une activité générale ralentie et une baisse spectaculaire du nombre de sollicitations et de mails. Bref : un moment de répit dans le rythme annuel. J'en profite pour faire ce pour quoi je ne dispose pas de temps le restant de l'année. C'est notamment pour cette raison que je ne prends jamais de congés à cette période...

Je me suis quand même accordé une petite fantaisie cette semaine, en changeant temporairement de domicile. Tout en continuant à me rendre au travail chaque matin, j'ai opté pour un autre cadre de vie en m'installant à la montagne, dans le Vercors. La météo, plutôt fraîche ces derniers jours, m'a ainsi permis de renouer avec le plaisir du feu de bois. C'était nécessaire pour réchauffer l'ancienne ferme ou j'aime à revenir. Ce matin, j'ai même eu la suprise de voir, alors que les premiers rayons du soleil éclairaient les pentes, les prairies givrées sous un voile de brume ! Les troupeaux, paissant paisiblement, ne semblaient pas s'en offusquer.

Mon petit plaisir supplémentaire c'est que là-haut je ne disposais d'aucune connexion internet. Aucune tentation !

Et ce soir, en retrouvant mon petit univers de blog, j'apprends que celui-ci passait aujourd'hui le cap des onze ans d'existence.

 

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Dans le Vercors, tout près de la vieille ferme (photo de 2014)

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05 août 2016

Avant la fin

Depuis quelques jours l'idée de la mort s'est discrètement invitée dans mes pensées. La vie aussi, par opposition, ainsi que ce qui en fait une des valeurs suprêmes : l'attachement. L'amour, peut-être ? Le lien aux êtres chers, assurément, et le partage qui en résulte... Tout cela travaille en moi, je le sens, si j'en juge à l'impact de deux textes sensibles publiés coup sur coup sur des blogs amis : Célestine évoquant le déclin de son père ; Alainx la mort récente de son ami d'enfance. Dans les deux cas il est question de liens forts, de paroles importantes et de complicité.

C'est moins la mort en elle-même que la force de l'attachement qui me touche et m'émeut. Autour de ce thème ma sensibilité est parfois à fleur de peau. Je ne m'y ouvre qu'avec précautions.

En fait il aura suffi d'un signe de légère déterioration mentale chez ma mère pour que ma conscience de sa mort à venir, et de la mort en général, franchisse un palier. Processus en élaboration constante, imperceptible le plus souvent, je crois que la conscience de la finitude des choses, qui s'active dès l'enfance, ne peut résulter que de chocs dus à l'irréversibilité d'une perte. Et je sens bien qu'avec ma mère quelque chose est en train de se perdre, qui ne reviendra pas...

Nous n'avons pas tous la même conscience, ni la même représentation de la mort, selon l'intensité, la précocité et la fréquence des chocs ressentis. Quoi de commun entre l'enfant qui perd ses parents dans le jeune âge et celui qui, devenu grand-père, a encore la chance de côtoyer père et mère ? Quel est le regard porté sur l'existence quand la séparation définitive est venue tôt ? Je fais partie de ceux qui ont été plutôt épargnés par les chocs de la disparition. Si j'ai connu la mort de plusieurs proches (grands-parents, oncles et tantes, cousins et cousines...), ceux du premier cercle (parents, fratrie, enfants) ont été épargnés jusque-là. Serais-je ce que d'aucuns appelleraient "un puceau de la mort" ?

Au delà de notre propre finitude, expérience ultime d'une toute autre dimension et qui ne se vivra qu'une seule fois, au delà de la disparition d'un être, la mort représente surtout la perte irréversible du contact avec l'être aimé. Le lien peut demeurer, spirituellement et émotionnellement, mais sans réponse désormais. En rendant définitivement impossible l'échange, la disparition frappe au coeur de l'attachement. Par analogie on comprend aisément que la mort réelle n'est pas la seule perte imaginable dans les liens d'attachement : les séparations et autres ruptures sont autant de "morts" symboliques aux effets potentiellement puissants. Il est des pertes sans décès qui peuvent laisser des traces très profondes. Amitiés éteintes ou brisées, amours tranchés dans le vif ou violemment rejetés, liens déchiquetés à petit feu, confiances trahies, refus de dialogue, silences promis à l'éternité. La mort pourrait être plus douce...

Je crois que chaque mort symbolique m'a préparé à la suivante. Et probablement à la mort réelle. Elles m'ont enseigné les rudes vertus du non-attachement. Avec, peut-être, des conséquences sur ma capacité à élaborer de nouveaux attachements forts. Ou même à simplement les souhaiter... 

Mais, sans passer par la mort réelle ni symbolique, il y a encore d'autres façons d'appréhender la finitude de l'existence. N'est-on pas tous, continuellement, confrontés à une infinité de pertes ? Ne serait-ce qu'avec la mort perpétuelle du présent qui passe. Notre propre enfance, comme notre vie d'adulte, sédimente ainsi les instants qui meurent en dessinant notre chemin de vie. Et en voyant grandir nos enfants nous assistons à la disparition constante des âges qu'ils traversent. Il n'y a qu'à regarder des photos pour mesurer que leur passé n'existe plus. L'enfance, plus que tout autre âge, trace la mort rapide des moments vécus. En revanche ce qu'on perd du passé on le garde dans ce que devient l'enfant qui grandit : la continuité du lien demeure et se renforce. Il en va de même des amitiés et des amours. C'est ainsi qu'on s'attache et qu'on s'entr'aime. Des souvenirs se tissent et s'entrelacent, qui nous relient. Une histoire commune se crée et, tant qu'on peut encore la partager, on se voit vivants.

La fin du partage signe la mort. Ou du moins renvoie à cette idée, dès lors que l'échange n'est plus possible, temporairement ou durablement. Ou lorsqu'on ignore s'il sera de nouveau possible un jour. C'est d'ailleurs sur cette trame d'incertitude que sont tissés nombre de récits, et que le film Interstellar mettait vertigineusement en abîme en bouleversant l'ordre des générations.

Partager ? Encore faut-il que ce soit... librement. Je veux dire, en confiance. En amour.

C'est pourquoi il m'arrive de me demander comment je réagirai face à la mort de certains de mes très proches, avec qui l'attachement est complexe, ambivalent et tortueux. Comment puis-je savoir ce qui s'activera alors face à l'irréversibilité de la perte ? Comment résistera le système protecteur que j'ai mis en place et maintiens encore ? Aurai-je des regrets si je n'ai pas exprimé des attachements tellement contrariés qu'ils en sont devenus inexprimables ? De quels mots, de quels gestes serai-je capable ?

Je ne sais pas.

 

 

  

Vertigineuses retrouvailles, in extremis... 

 

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30 juillet 2016

Éviter l'émotionnel

Été, vacances... le monde des blogs est peu actif. J'en profite pour visiter ceux que je n'ai pas lus depuis longtemps, ou que je connais peu, voire pas du tout. Par petites touches chacun parle de son univers, de ses plaisirs, de ses émotions, et parfois de ses révoltes. C'est ainsi que, par fragments, à travers billets ou commentaires, je capte les ondes de choc qui malmènent les consciences actuellement et dont je cherche à préserver la mienne. Refusant obstinément de suivre l'info "à chaud", je n'apprends les faits que par bribes, en différé, au fil des conversations. C'est comme un puzzle dont l'image, partielle, continuera de se préciser pièce par pièce au fil des semaines ou des mois. Il restera incomplet et c'est très bien ainsi : je ne veux rien savoir des détails distribués à profusion par le grand show médiatique. L'indécence et le voyeurisme m'incommodent. Ils ne m'apportent rien. Rien d'utile en tout cas...

En fait c'est surtout des dimensions émotionnelles que je me tiens à l'écart. Les miennes, que je préserve ; celles des autres, auquelles je ne veux pas être confronté ; et surtout celles, obscènes, qui servent de carburant et de faire-valoir à une sphère médiatico-politique avide de visibilité. L'émotion liée au tragique est ce qui fait le plus de dégats dans les consciences. Jouer la carte de la surenchère en ce domaine est irresponsable. En touchant au sensible on altère le discernement et cela peut radicaliser les prises de position au moment où, au contraire, le sang-froid est nécessaire. Quand l'émotion est collective et se conjugue avec la peur, le pire est à craindre.

Si j'évite l'émotionnel, les dimensions sociologiques, par contre, m'intéressent vivement. Comment "la société" (à supposer qu'on puisse en extraire l'essence...) réagit-elle face à l'information ? Comment les opinions évoluent-elles ? À quoi les gens sont-ils sensibles ? Ces questions, certains médias se les posent, se demandant en outre quel est leur rôle dans ce grand barnum qu'est devenue l'info spectacle, propice aux dérives idéologiques. Mon hebdo culturel préféré, peu porté sur le sensationnalisme, propose ainsi des points de vue disposant d'un peu de recul. Ne serait-ce que temporel. Il donne la parole à des personnes mesurées, compétentes, habituellement peu exposées aux médias. C'est encore le cas cette semaine avec le psychiatre et anthropologue Richard Rechtman. Ailleurs, des psychologues alertent sur les effets induits par des informations traumatisantes sur nos consciences. Ces observations et analyses des conséquences me sont importantes parce qu'elles me donnent des éléments de connaissance utiles, à partir desquelles je peux penser et, éventuellement, agir.

Il n'est pas question de ne rien savoir, mais de ne pas savoir ce qui n'apporte rien.

 

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Filaments de Cuscute, parasite qui se développe sur une plante jusqu'à provoquer sa mort (Finistère, 2016)

 

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18 juillet 2016

Frangins de père en fils

Retrouvailles familiales dans une vallée perchée des Alpes Maritimes, le temps d'un week-end prolongé. C'est là que vit ma soeur, dans sa maison bleue, et nous sommes réunis autour d'elle pour fêter son demi-siècle d'existence. Toute la fratrie a fait le déplacement, ainsi que mes parents. Quelques représentants des deux générations suivantes sont présents. Question implication, les doyens ont passé le relais. Ils s'effacent peu à peu. Les quinquagénaires, encore en position dominante, constatent à leur tour que, depuis pas mal d'années, les trentenaires prennent place, font valloir leur point de vue, leurs divergences. Ils s'affirment, ont des opinions et les expriment. Imperceptiblement le cycle des générations continue sa course naturelle.

Un peu en retrait, comme à mon habitude, j'observe. J'écoute les conversations, y participant silencieusement. Je sens les petites tensions contenues qui parfois se déchargent. Entre conjoints, principalement. La scène familiale donne parfois des impressions de légitimité supérieure, d'alliés potentiels...

 

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Un village de la vallée perchée

 

Sur un rythme de farniente ponctué de menues activités agricoles, trois jours se sont écoulés paisiblement. Mes parents, cent-soixante ans à eux deux, veulent reprendre la route. Pour eux elle se fera avec une étape au milieu, histoire de ne pas trop solliciter leur résistance. Au moment du départ je les accompagne jusqu'à leur voiture. Mon fils est à mes côtés. Les autres sont occupés ailleurs.

Ma mère, attendrie, nous lance un « À bientôt les frangins ! »

- Les frangins ? lui réponds-je, amusé par cette confusion générationnelle à laquelle chacun de nous peut-être sujet

- Ben... vous n'êtes pas frangins ?

Avec mon fils, nous nous regardons. Là où n'importe qui aurait pris conscience de sa bévue, ma mère semble ne pas comprendre. Je la vois perplexe, hagarde, cherchant ce qui peut bien être incongru dans la situation.

- Frangins ? insisté-je sans plus savoir comment l'aider à percuter.

- ...

Les secondes s'éternisent, deviennent gênantes. Tout à coup elle comprend, grimace un peu, tourne la tête et disparaît dans la voiture. J'imagine sans peine sa tristesse, sa honte peut-être. Elle sait que sa mémoire lui joue des tours, le redoute, et cette fois-ci nous sommes quatre à constater que certains connexions neuronales marquent des défaillances nettement perceptibles.

Je sais que mes parents vieillissent. Je le vois. L'altération de leurs capacités ne fait aucun doute. Leur autonomie se restreint, même s'ils n'ont encore aucun signe de dépendance... hormis l'un envers l'autre. Toutefois la marge qui sépare les deux états se réduit comme peau de chagrin. Un jour, bientôt, l'un des deux basculera du côté d'un nécessaire accompagnement. L'autre risque fort de ne pouvoir assumer cette charge...

Il y a quelques semaines, avec ma soeur, nous avons pour la première fois évoqué clairement cet avenir proche. Elle s'en inquiète, à juste titre. De mon côté je dois bien reconnaître que mon optimisme cède peu à peu la place au réalisme : le répit ne durera pas éternellement.

 

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Ma soeur, en bergère

 

 

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17 juillet 2016

Pris dans les remous

Voila exactement un mois que je suis entré en abstinence médiatique, prolongeant ce qui, au départ, ne tenait que des circonstances (quelques jours de vacances). Depuis, j'ai réussi à ne presque rien savoir de l'actualité immédiate. Non sans vigilance : je ne m'étais pas rendu compte du bombardement d'actus que nous subissons continuellement ! Fuyant radio, journaux, et surtout télé, c'est par internet que mon espace de protection a continué d'être attaqué sans sommations, à coup de titres accrocheurs. Fort heureusement je n'ai ni Facebook ni Twitter pour en rajouter...

Les échos assourdis de quelques faits me sont aussi parvenus au gré des conversations, en face à face ou par blogs interposés. Sans trop me perturber...

Jusqu'à ce qu'un poste de radio assassin, au matin du 15 juillet, me prenne par surprise et brise ma sérénité : en quelques secondes le petit-déjeuner familial auquel j'allais me joindre, moment privilégié de dialogue et de tranquillité, était violenté par la brutalité des faits annoncés. Aussitôt j'ai fui dans le jardin, laissant là soeur et beau-frère, ne voulant pas en savoir davantage. Surtout éviter le sordide et l'émotionnel. Avec le nombre de victimes et la méthode utilisée j'en avais suffisamment entendu. Ensuite, au fur et à mesure du lever de chacun, l'info a été répétée par ceux qui savaient, puis brièvement commentée. Sans ostentation ni surenchère, heureusement. Au final, si je n'ai pas pu échapper totalement à ce dont je cherchais à me préserver, j'ai quand même évité le flot de "commentaires" journalistiques, les détails scabreux, et surtout les images dont j'imagine qu'elles ont pu être abondantes. 

 

Deux jours plus tard, de retour chez moi, en me reconnectant au monde d'internet, difficile d'éviter les remous du même évènement : des blogs en parlent, les commentateurs aussi. Preuve, s'il était nécessaire, de l'importance que peut prendre l'actu dans nos pensées, dans nos conversations. Alors j'ai évité de lire les blogs abordant le sujet d'actu du moment. Je n'y reviendrai qu'à petite dose...

Je comprends, bien sûr, le besoin d'exprimer son émotion, sa colère, son indignation, son abattement, sa tristesse. Je comprends aussi qu'on ressente le besoin de parler de ce qu'on ne parvient pas à admettre. Qu'on cherche des explications "rationnelles". Il m'est souvent arrivé de le faire, d'ailleurs, dans le passé. Mais à la longue cela me semble vain. Pour ma part je n'y vois plus d'utilité. Je ne cherche plus à comprendre : j'encaisse la brutalité des faits. En même temps je reste attentif aux évènements humainement significatifs et à leur impact sur notre société. Je me laisse le temps d'y réfléchir, de penser, d'accepter des réalités humaines qui dépassent mon entendement. Je me méfie des réactions à chaud, qui laissent croire que des solutions immédiates pourraient être apportées. En particulier lorsque celles-ci s'orientent vers la radicalité...

 

J'aurais voulu parler d'autre chose. Ce sera pour une prochaine fois.

 

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05 juillet 2016

En réalité

Mes escapades ont ceci de bénéfique qu'elles m'éloignent de toute source d'information. En m'immergeant dans les sensations du voyage je suis au contact direct de la réalité du lieu et de l'instant. La seule qui vaille, expurgée de projections imaginaires dans un ailleurs impalpable avec lequel je n'ai finalement aucun contact. Surinformée de futile et dérisoire, notre société occidentale nous conduit, par une sorte de dédoublement de personnalité, à vivre par procuration dans des univers que la plupart ne connaîtront ni ne côtoieront.

Quand je prends un peu de recul je me dis que nous sommes fous...

 

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Coupé de cet épandage toxique de nouvelles méthodiquement sélectionnées pour leur pouvoir sensationnaliste, j'ai retrouvé une réalité directe. Sans parasitage. Pas le moindre écho de ce qui pouvait se produire hors de mon périmètre d'exploration sensorielle. Les seules sources d'information étaient captée par mes sens, révélées par mes émotions. Et ce monde semblait tourner comme à son habitude. Ni les vagues, ni le vent, ni les goelands ne paraissaient être perturbés par quoi que ce soit. Mon univers se confondait avec le leur et tout allait très bien. Même les communautés humaines paraissaient paisibles, chacun vaquant à ses occupations.

 

 

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Et pendant ce temps je suis presque sûr que le monde était présenté au JT sous ses jours les plus inquiétants, laissant miroiter je ne sais quel sombre avenir...

Une fois revenu, trop heureux de ma liberté de rêver retrouvée, je me suis maintenu à l'écart de la rumeur fébrile du monde. J'ai voulu garder l'esprit serein. J'ai simplement repris travail et rythme de vie, me contentant de capter ce que mon environnement propose. Pour cela une méthode radicale : pas le moindre accès à l'information. J'ai banni la radio du matin et celle des trajets en voiture. Je préfère une musique calme. Sur internet je ne clique pas sur ce qui risquerait de rompre ma diète médiatique totale.

Après un peu plus de deux semaines je ne sais donc rien de ce qui a éventuellement pu mettre en émoi les sphères médiatiques et animer les conversations. Seules trois informations brutes sont parvenues jusqu'à moi : Brexit, résultat du referendum de Notre Dame des Landes, décès de Michel Rocard. Rien de plus. Informations sèches, reçues telles quelles, sans fioritures, sans développement, sans analyse. Seulement des faits. Je n'ai pas ressenti le besoin d'en savoir davantage.

 

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J'entends aussi depuis hier les échos lointains d'un barnum sportif en cours, et me réjouis d'être épargné par cette gabegie totalement dépourvue de sens. Une énorme bulle de vide, dont je me demande comment elle peut exister en mobilisant autant de temps et d'énergie. N'y a t-il rien de mieux à faire pour le bien-être de l'humanité ?

Non, vraiment, je me sens très bien sans infos...

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26 juin 2016

Revenir

L'esprit libre, partir. Changer d'horizon. Prendre le large.
Cap à l'ouest, jusqu'où finit la terre. Finis terrae

Aller au contact des éléments telluriques.
Les roches, le vent, les vagues. 

 

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Parcourir le sentier côtier, d'escarpements vertigineux en plages de sable blond.

 

 

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Admirer la vie qui, inlassablement, s'accroche aux milieux les plus hostiles sans se départir de beauté.

 

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Saisir la lumière que propose l'instant.

 

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Viser l'ultime pointe, là où le soleil disparaît le plus tard au solstice d'été.

 

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22h22

 

 

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Laisser venir la nuit tardive.

 

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 23h00

 

Avoir osé un voyage à deux. Un peu loin, un peu longtemps.
Quitter la solitude quelques jours durant. S'isoler de la rumeur du monde.

Presque l'oublier.

Et revenir.

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