Alter et ego (Carnet)

06 février 2015

Nous verrons bien...

Il faisait nuit. Il est monté, à pieds, par le chemin recouvert d'une épaisse couche de neige. Dans ce silence froid et absorbant je n'ai rien entendu, évidemment, et c'est à coup de boules de neige dans les vitrages qu'il a joyeusement manifesté son arrivée. De retour d'un court séjour au Liban mon fils passait me voir pour une soirée. Je l'attendais.

Il m'a dit être ravi de retrouver ces conditions hivernales qui lui rappellaient son enfance. Il est vrai que depuis plusieurs années il ne s'était pas trouvé là durant les épisodes neigeux.

Passé le court temps d'échange autour des contrastes météorologiques du moment, entre un vrai hiver alpin et celui, méditerraéen et ensoleillé, qui régnait sur Beyrouth, nous nous sommes installés autour du poële qui diffusait sa chaleur nécessaire. Conversation habituelle de remise à niveau par rapport à ce que chacun avait vécu depuis notre dernier temps partagé. Nous nous sommes attardés sur l'actualité libanaise, quelque peu secouée ces derniers jours tandis qu'il était là-bas. Le pays des cèdres à beau être relativement calme, le risque d'escalade avec le voisin israélien est dans tous les esprits dès que se produit la moindre anicroche sérieuse. Quant à la frontière avec la Syrie, elle est régulièrement zone de combats sporadiques.

Mon fils connaît bien mieux que moi le contexte complexe de ce secteur du proche-orient et nos conversations sont toujours passionnantes pour l'ignorant que je suis. Cette fois il m'expliqua plus en détail les rivalités et alliances qui se sont instaurées entre obédiences chiites et sunnites, qui ne suivent pas les distinctions que l'on serait enclin à faire entre groupes religieux. La notion de communauté d'intérêts étant parfois plus forte que l'appartenance religieuse, des musulmans peuvent ainsi lutter contre d'autres musulmans mais s'allier avec des chrétiens. Mon fils me raconta ce qui fait que le Hezbollah s'est allié avec Bachar El Hassad contre les rebelles syriens. Inévitablement son propos s'élargit à ce qui se passe actuellement en Irak, aux Kurdes qui luttent contre le sinistre groupe Etat Islamique, au rôle de la Turquie qui considère les Kurdes commes des terroristes, en passant par les soutiens de l'Iran chiite...  Des logiques aux intérêts entrecroisés, difficiles à appréhender pour l'européen que je suis.

J'aime beaucoup ces conversations au cours desquelles mon fils m'instruit. Je me transforme alors en élève avide d'en savoir davantage, apprenant bien mieux par son vécu que par une information généraliste désincarnée.

Plus tard, au cours du repas, nous avons abordé un autre de nos sujets de prédilection : l'avenir mondial. Mon fils a été très tôt un ardent defenseur de l'environnement, avec un comportement responsable vis à vis de son impact sur la planète. Ainsi il a commencé par refuser de prendre l'avion. Lorsqu'il est parti en Irlande pour faire ses études, il ne s'y est pas rendu en deux heures d'avion mais en deux jours de bus et de bateau ! Plus long et pas forcément moins cher. Mais il n'était pas question qu'il utilise un moyen de transport aussi nuisible au climat que l'avion ! Son entourage le taquinait, attendant le jour ou il "craquerait". Son comportement vertueux agaçait leur mauvaise conscience. Quand il a dû se rendre au Liban il a cherché à garder cette attitude vertueuse mais, le conflit Syrien empêchant le passage par voie terrestre, il a dû céder. Non sans tenter d'autres moyens de transport pour son retour : une fois en stop, une autre en moto.

Aujourd'hui il me dit avoir renoncé : il a pris conscience du côté dérisoire de son engagement. Notamment en voyant combien la plupart des gens se foutent totalement de l'impact de leurs activités sur la planète. En parcourant divers pays il a pu voir combien la conscience écologique n'était absolument pas une priorité. N'est même pas une idée ayant commencé à germer. Elle n'existe tout simplement pas !

Nous avons longuement discuté sur ce monde et les perspectives que chacun de nous lui envisageons. Après avoir passé en revue l'accroissement démographique, la raréfaction des ressources naturelles, l'amenuisement des réseves de pétrole, la destruction des écosystèmes et la perte de biodiversité, le changement climatique annoncé et les réfugiés que cela entraînera... nous avons convenu que l'avenir ne paraît guère enthousiasmant. Notre différence de perception provient principalement de l'échéance envisagée. En effet, lui reporte à la seconde partie du 21eme siècle ce que je pressens comme beaucoup plus proche.

Une telle perspective, aussi sombre qu'incertaine, ne m'empêche pas, bien au contraire, de profiter pleinement de la chance qu'il m'est donné de vivre au sein de cette société qui, quoique imparfaite, me permet d'être en paix, libre, bien nourri et au chaud. Et je pense souvent à quel point mes contemporains et moi-même accordons de l'importance à des faits dérisoires en comparaison du chaos qui pourrait bien advenir de notre vivant.

Catastrophisme échevelé ou conscience lucide ?
Nous verrons bien...

 

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Vénérable chataîgnier, près de chez moi


01 février 2015

Arbres vénérables

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« Debout, face aux plus anciens et aux plus imposants monuments du vivant, tout me laisse croire que, à cette époque où nous cherchons à préserver l’environnement, les arbres vont de plus en plus s’affirmer par leur puissante symbolique. »

Beth Moon, photographe

 

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D'autres photos sur Kaizen (en français), via Bored Panda (en anglais, mais photos plus grandes), 

 

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30 janvier 2015

Traditions et (re)présentations

Coup de fil de mon fils (30 ans), qui prépare son mariage en septembre prochain : « est-ce que tu aurais envie d'inviter des amis à toi pour l'apéro du mariage ? ». Surpris, je lui avoue que cette idée ne m'avait même pas effleuré l'esprit ! Tout en le remerciant je lui explique que pour moi c'est leur mariage et que, puisque je n'en suis pas l'organisateur, mes amis n'ont aucune raison d'être présents. Ce n'est pas moi qui "marie mon fils". Je ne me sens plus du tout faire partie de cette coutume, en vigueur lors de mon propre mariage, qui voulait que chaque couple parental invitât ses amis. Une façon d'afficher un accomplissement ? Une réussite dans la normalité ? Bon, vu que les parents payaient le mariage, il aurait été malvenu de leur dire que leurs vieux potes ne nous intéressaient pas plus que ça...

Dans notre société, alors que le mariage est censé résulter d'un libre choix, je trouve un peu bizarre que des parents invitent leurs amis au mariage de leur enfant. Sauf si, bien sûr, lesdits amis sont presque assimilés à la famille et connus de tous. De la même façon je trouve surprenant que perdure cette tradition qui veut que le parent du sexe opposé "accompagne" son rejeton jusqu'à la personne qu'il ou elle a choisi. Avec mon épouse nous l'avions refusée... ce qui avait un peu peiné nos parents.

Donc, hormis le fait d'être présent en tant que père du marié, je considère être un invité comme les autres et viendrai seul.

Il en aurait été autrement si j'avais eu une compagne "officielle", évidemment. D'ailleurs mon fils hasarda, un peu hésitant « je pensais que, peut-être, Artémis... ». Sauf qu'Artémis et lui ne se connaissent pas et que, si la question d'une rencontre s'est déjà posée, elle ne s'est jamais concrétisée. Dans mon esprit le fait de partager avec elle, de temps en temps, soirées ou week-end ne nécessite pas qu'elle soit "présentée" au cercle de mes proches. Si cela doit se faire ce sera au hasard des circonstances. Le mariage de mon fils pourrait en être une, bien sûr, mais il y aurait une trop haute portée symbolique dans un évènement familial de cette envergure. Mon ex-femme sera certainement accompagnée de son conjoint de fait, ce qui me semble juste, mais moi je me considère toujours comme vivant "libre" et en solo. C'est mon statut. Il n'est donc pas question que mon entente avec Artémis, éminemment instable et temporaire bien qu'elle dure depuis plusieurs années, puisse être considérée comme une relation "officielle" par la nébuleuse familiale, à qui il aurait fallu "présenter" cette personne à mes côtés... Et la présenter sous quel vocable ? Une/mon amie/amante/copine ? Six possibilités et autant de représentations pour les interlocuteurs [sans qu'aucune des combinaisons de mots ne fasse consensus entre Artémis et moi]. Bref, ce serait trop compliqué ! Mes enfants savent à peu près ce qu'il en est, et c'est très bien ainsi, mais je n'ai pas envie que le cercle élargi se livre à des élucubrations sur mon retour dans la normalité du couple. Naon, je ne suis pas "en couple" ; Non, je n'ai pas "refait ma vie" ! Non, je ne me reconnais plus dans le modèle traditionnel de mon entourage amicalo-familial !

Si tout de suite je me suis interrogé sur les motivations obscures de mon net refus, émis avant même d'en parler avec la potentielle intéressée, il m'a fallu un peu plus de temps pour réaliser que, si la vie avait pris un autre chemin, j'aurais certainement invité sans hésiter une autre amie...

Et là, finalement, je me dis que la décision de présenter l'ami(e) à la famille, ou pas, en dit long quant à l'avenir vers lequel on se projette.

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25 janvier 2015

Extraction

J'ai eu besoin d'approfondir mes connaissances sur l'Islam, ces derniers temps. Grand ignorant de cette religion, j'ai eu envie d'y voir un peu plus clair. J'ai tenté d'en comprendre les fondements et les principes pour trouver le sens que peuvent avoir certains comportements extrêmes. Si je peux comprendre le principe d'une religion, aidé en cela par le souvenir de mon éducation religieuse catholique, il m'est en revanche devenu impossible d'y adhérer de quelque manière que ce soit. Pour la simple raison qu'il me faudrait d'abord accepter que puisse exister une entité "divine", omnipotente et omnisciente. Or ma conscience est devenue totatement rétive à ce postulat de base. Dès lors toute religion me paraît être, par essence, fondamentalement aberrante. Je reconnais cependant qu'elles peuvent donner une ligne de conduite qui peut présenter des aspects hautement bénéfiques à tous. Mais y'a t-il besoin de faire appel au concept de "dieu" pour régir la vie des humains ? Je fais partie de ceux qui considèrent qu'une telle attitude est signe d'immaturité. Certes, vu le degré d'irresponsabilité globale d'une part croissante de l'humanité, il reste du chemin à faire vers la maturité. Toutefois je ne crois pas que ce soit en se fiant à des entités irréelles qu'on trouvera la voie... à supposer qu'il en existe une atteignable.

Quoi qu'il en soit je respecte les croyances de chacun en tant qu'axe constitutif de leur vision du monde, nécessaire à un équilibre personnel, voire collectif. Du moins tant que ces croyances-là ne cherchent pas à être imposées comme étant la seule vérité, la seule voie, ni n'imposent aux autres un "respect" des interdits ou obligations desdites croyances. C'est bien là tout le problème des fondamentalistes et intégristes de tout poil, quelle que soit leur religion. Leur laisser prendre une once de pouvoir c'est perdre en liberté, donc en responsabilité. C'est régresser.

La question religieuse, quoiqu'elle m'intéresse sociologiquement pour ce que des hommes en font, me met rapidement face aux limites indépassables de mon athéisme. Je finis rapidement par trouver que la coexistence de toutes ces croyances est, en pratique, terriblement compliquée. Sur ce plan l'athéisme ne résoud rien, d'ailleurs.

Face à ces questionnements autour de la complexité des rapports humains, j'ai repensé au calme exaltant que je trouve dans les déserts humains que constituent les grands espaces sauvages. Ou plus simplement, plus accessible, dans le rapport à la nature et aux éléments. Avec une envie de m'y réfugier...

 

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Un peu de mon espace de nature

 

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23 janvier 2015

Et maintenant, que vais-je faire ?

Overdose de mots dans la tonitruante déferlante médiatique qui nous a submergés. Après avoir exprimé les remous qui animaient mes pensées, soudain je me suis tu...  

Maintenant la vague s'éloigne. Le vacarme s'atténue. Les gros titres spectaculaires sont passés au second plan, puis au troisième. Intégrés dans le flot de l'actu qui, c'est sa caractéristique, a toujours besoin de matière fraîche, ils s'y fondent.

J'ai continué à lire, à écouter. En silence. Passé le temps de l'urgence est venu celui des analyses plus fines. Elles ont enfin pu s'ouvrir à d'autres perspectives, entrer dans les détails et les nuances. De la masse des "Je suis Charlie", que d'aucuns on voulu croire cri unanime, à celle qui, en juste retour, à voulu s'en distinguer, la diffraction des points de vue s'est peu à peu déployée en un arc en ciel aux teintes chamarrées. Plus rien n'est aussi simple qu'on aurait pu être tenté de le croire. Ce qui paraissait venir de l'extérieur, forcément "mauvais", se révèle être un mal intérieur. Pis que ça : consubstantiel. Non seulement nous ne sommes pas Charlie, parce que bien peu d'entre nous en auraient le courage, mais ceux qui ont tenté de tuer ce qu'il représente sont un peu nous. Nés de nous, de notre société. Pas seulement à l'échelle de notre pays, mais aussi à celle du système économique mondial dont nous tirons profit.

Qu'allons-nous faire de tout cela ? Passé le temps de l'émotion, qu'est-ce que chacun de nous va faire de cet évènement et de la légitime vague d'indignation soulevée ? Que vais-je faire ?

Et que vais-je faire pour ce qui, partout dans le monde, m'indigne ?

 

_____________________

 

« Peut-être nous sommes-nous assis trop confortablement sur un socle qu’on croyait commun, solide, éternel ? Il s’appelait République et ses trois strapontins du nom de « Liberté, Égalité, Fraternité ». (...) Trois mots maigres à force de fainéantise et de lâcheté intellectuelle, trois mots devenus squelettes, plumes que le vent mauvais du temps qui passe a emportées. Trois mots qu’on a vendus, soldés pour un unique intérêt, la paix. Pas une paix de temps de guerre, une paix toute personnelle, un repos égoïste après abandon de la partie. »

Magyd Cherfi, "Appelez-nous français avant qu'on le devienne"

 

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18 janvier 2015

Une fenêtre s'est ouverte

..

« Le soulèvement moral de notre peuple – pas tout le peuple, ne délirons pas – est la plus merveilleuse des nouvelles. Ce mouvement des profondeurs ne saurait disparaître tout à fait, et il ne pourra, en toute hypothèse, conserver des formes aussi belles. Considérons que s’est ouverte une fenêtre, que des forces hostiles tenteront de refermer au plus vite. Ce serait donc l’heure idéale du tournant, mais je redoute que l’occasion historique d’avancer dans la seule direction possible – la fin de la tragédie écologique – ne soit encore gâchée par la petitesse des idées et des caractères.

Malgré cela, avançons, mes si chers amis. Premier impératif catégorique : luttons contre toutes les formes de régression, au premier rang desquelles le racisme, qui trouvera là de primordiales raisons de flamber. Sur ce terrain si difficile, parlons à tout le monde, sans exclusive, car le feu est aux portes. Cela signifie pour moi rechercher l’unité la plus large, y compris - par définition - avec des groupes et personnes éloignés du combat pour la vie.

(...)

Nul ne savait qu’il existe encore dans ce pays une société vivante et fraternelle. Amorphe en apparence, gorgée de pub et de télé, se battant à l’occasion pour un téléphone portable, obsédée par les écrans plats et les bagnoles dernier cri, la France vient de montrer le visage du bonheur commun. À la stupéfaction générale. La tragédie qui nous a frappés a réussi l’impossible : créer de l’harmonie avec les gestes et les mots de millions de personnes anonymes. Le grand fleuve rentrera dans son lit, mais on se souviendra que la crue régénératrice n’est jamais loin de l’étiage.

La meilleure part de nous vient de montrer ce qu’était la beauté. Ce qu’était la Beauté. »

 .

Extrait de " Mes si chers amis d'ici et d'ailleurs " - Fabrice Nicolino, 16 janvier 2015

Fabrice Nicolino, journaliste spécialisé dans le domaine de l'écologie, a été grièvement blessé lors de la tuerie de Charlie Hebdo.

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17 janvier 2015

Extrêmes et nuances

Quatre morts de plus. Hier, au Niger, quatre personnes sont mortes au cours d'une manifestation contre la dernière couverture de Charlie Hebdo. Une couverture qui, dans une partie du monde musulman, ravive la colère de personnes qui, vraisemblablement, ne l'ont pas vue mais ne tolèrent pas qu'il soit manqué de respect envers ce qu'ils considèrent comme sacré. 

Des extrêmistes ? Sans aucun doute. Mais eux ne se considèrent pas comme tels. Ils sont sûrs de la légitimité de leurs pensée, de leurs croyance, et fidèles à une interprétation qui ne saurait être remise en question. Même si nulle part le Coran ne mentionnerait le blasphème et que des pays comme l'Iran autorisent la représentation du prophète...

Face à eux d'autres extrêmistes : ceux qui considèrent que la liberté d'expression ne saurait subir la moindre pression. Pour eux tout peut être dit, écrit, dessiné. Tout, jusqu'à flirter avec les limites de ce que la loi républicaine et laïque interdit.

Deux approches radicalement inconciliables. La liberté de pensée opposée à la soumission de la pensée à une parole "divine". Des deux côtés il y a des gens prêts à mourir pour défendre leurs convictions profondes. Certains sont aussi prêts à tuer pour cela...

Dans le contexte actuel, fallait-il prendre le risque de persévérer à utiliser le crayon et la gomme pour défendre des idées, en sachant que cela pourrait être pris comme une nouvelle "provocation" ? Les avis divergent. D'un côté on pourrait dire qu'il est irresponsable de jeter de l'huile sur le feu dans une situation de passions exacerbées. D'un autre côté on peut penser que le moment est idéal pour affirmer cette liberté d'expression, fort du soutien massif exprimé en France et dans le monde. L'autocensure aurait signifié que la peur avait joué son rôle et que le terrorisme avait atteint son objectif : imposer ses croyances.

Entre ces positions extrêmes, toutes les nuances des personnes qui intègrent dans leur réflexion des éléments d'atténuation et de modération, de subtilité et de relativité. Elles représentent l'immense majorité avec, certainement, une sur-représentation des plus modérés, selon une courbe de Gauss. Au centre se situent tous les hésitants, observant les points de vue d'un côté et de l'autre, trouvant une part de vérité en chaque position mais une part seulement. Liberté d'expression, oui... mais peut-être pas sans limites.

 

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Dessin de Côté (Canada), pour Cartooning for peace

 

 

Je fais partie de cette majorité qui a été éduquée sous un régime laïc selon des principes de liberté et de respect. Deux valeurs fortes mais aux contours flous et qui se heurtent souvent. L'adage qui dit que « la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres » se montre vite inopérant. Alors, comme à chaque fois que des situations complexes m'interpellent, j'essaie de mieux comprendre ce qui a émergé dans un acte violent. Je lis beaucoup sur internet, de liens en liens. Je m'informe en explorant des sites, tels que celui-ci, par exemple, qui donne réponse à de nombreuses questions sur l'islam. J'en reste perplexe...

J'entends aussi les réponses sécuritaires et défensives que proposent certains politiques. Je leur préfère les interrogations sur la faillite de l'intégration, et l'appel que leurs lancent ceux qui se sentent ostracisés.

 


TRIBUNE RC SUITE ARTICLE FIGARO par reportercitoyen

 

Les situations de crise ont au moins cet avantage qu'elles poussent à la réflexion, à l'expression, au partage d'idées.

N'oublions pas pour autant ce qui se passe ailleurs sur notre planète...

 

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15 janvier 2015

La logique du symptôme

Observer les grands faits de société m'ouvre toujours une fenêtre sur la différence de perception d'avec autrui. Le dernier évènement en date est tout à fait éclairant à ce sujet. D'abord une stupeur paraissant unanime avec, au choix, effet de sidération ou mots superlatifs. Mais très vite ont résonné les échos de réjouissances morbides du côté des réseaux sociaux, et beaucoup de questions autour de la liberté d'expression face au respect des sensibilités.

Parallèlement l'actu s'est répandue comme une inondation, envahissant tout l'espace : bouleversement les programmes de diffusion audiovisuelle, tandis que les sites internet des médias papier diffusaient eux aussi de l'info en direct. Apparemment la tweetosphère s'est aussi emballée, pour le meilleur et le pire. Pour échapper à ce déferlement il aurait fallu que je me coupe de toute source d'information : internet, radio, télé...

Je l'avoue, je me suis laissé happer par ce raz de marée d'info en continu. D'autant plus que je ne travaillais pas ces jours-là... Il m'a finalement fallu décider de m'en couper, en allant dans une nature immuable, pour retrouver contact avec le monde réel (car la surenchère médiatique, par distorsion, crée une fausse réalité). Pourtant, dès que je me suis de nouveau trouvé à portée d'info, j'y ai replongé, aspiré dans une sorte de vertige incontrôlable : savoir, comprendre. Ce qui était arrivé n'avait pas de sens et je crois que ma pensée aspirait obstinément à en trouver un. Je me suis gavé d'articles, d'analyses, d'images en boucle, d'approximations et suppositions explicatives. Et une fois que l'épopée tragique fut terminé, j'ai de nouveau suivi cette histoire immédiate au dénouement désormais connu, qui peu à peu retrouvait ainsi une certaine logique narrative.

Ouf ! Tout le monde [disons "beaucoup de monde"] a respiré un bon coup après la mort de ces trois terroristes sans avenir. Moment cathartique, délivrance durant laquelle la plupart d'entre-nous, je suppose, a pu secrètement se réjouir de la mort d'un autre. Il y avait, en quelque sorte, un retour à une forme de "justice". Les victimes étaient "vengées"... même si cela ne les ramènerait pas à la vie.

Alors enfin la liesse populaire à pu s'exprimer, malgré le tragique de la situation et la béance des questions sociétales qui se sont ouvertes ou rouvertes. Ce que tant de gens ont fêté dans la joie et la tristesse, c'est peut-être autant leur révolte et leur tristesse que leur soulagement. Et il était d'autant plus facile de clamer « même pas peur ! » que les sinistres auteurs du crime polydirectionnel étaient définitivement hors d'état de nuire.

Le retournement de situation m'a mis un peu mal à l'aise. L'aspect festif du rassemblement parisien, quoique je le comprenne, m'a gêné. Il y avait à la fois quelque chose de puissant et beau dans cet émouvant mouvement, mais aussi, je le crains, des motivations ayant moins de panache. Pour certains il y avait ce désir bizarre, souvent exprimé, de pouvoir se dire « j'étais là en ce jour "historique" ». L'historicité en question naissant elle-même de l'importance du mouvement participatif, cela ouvre un nouvel abîme vertigineux sur notre soumission à la puissance médiatique. Car personne ne pourra nier que l'hypermédiatisation des faits et de l'émotion corrélée ont intensifié la participation. Quoi qu'il en soit il y eut ce rassemblement considérable et c'était signifiant... même si les motivations de chacun n'avaient peut-être que peu de points de concordance.

Je n'y ai pas participé physiquement, pour tout un tas de raisons personnelles incomplètement conscientisées mais, paradoxalement, je trouve bien que d'autres l'aient fait : ils ont suivi leur coeur et manifesté quelque chose du collectif. La portée symbolique est manifeste.

Je suis plus circonspect sur les suites, et notamment ce que j'ai appris ce matin : beaucoup de gens se sont levés très tôt pour être les premiers à faire la queue devant les kiosques afin d'avoir leur Charlie Hebdo. Trois millions d'exemplaires, record absoluépuisés en quelques heures ! Pour spectaculaire qu'il soit, quel est le sens de cet acte ? Je ne parviens pas à y voir la démarche solidaire que j'imaginais. Je ne peux m'empêcher de voir des pulsions nécrophiles dans le fait de vouloir être parmi les premiers à posséder le numéro écrit par les survivants. J'avoue que je ne comprends pas. Alors je glane ici et là les réflexions de chacun, pour élargir mon champ de perception.

Après le temps du choc et de la sidération, de la délivrance, du rassemblement et des émotions, celui des analyses omnidirectionnelles bat son plein. J'y grapille des fragments d'explications, que j'assemble en éléments de compréhension afin d'éclairer la logique de ce qui parait insensé. Non sur l'acte en lui-même, mais sur le symptôme sociétal qu'il constitue et les conséquences qu'il engendre.

Il me faudra du temps. 

 

 

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11 janvier 2015

Après l'émotion

Hier 700.000 personnes se sont rassemblées dans diverses villes de France. Aujourd'hui un rassemblement "historique" est prévu à Paris, avec la participation de pas moins qu'une cinquantaine de représentants officiels de pays étrangers. Dans d'autres grandes villes de nouveaux rassemblements auront lieu et on peut prédire qu'au total plus d'un million de personnes auront ainsi exprimé ensemble... *quelque chose*. Mais quoi, exactement ? 

Les jours passent depuis l'évènement qui a suscité sidération, colère, tristesse. Quasi unanime au départ, l'émotion instantanée a rapidement montré des signes de dissention. Le "Je suis Charlie" initial, spontanément créé et repris en masse, a fait des émules : "Je ne suis pas Charlie", "Je suis juif", "Je suis policier". Chacun veut faire passer un message, ne pas être oublié, être traité sur un pied d'égalité. Là ou beaucoup se sentent solidaires, d'autres entendent se distinguer. Je crains fort que dans les tout prochains jours les fissures qui déjà sont apparues dans la belle unité de façade ne s'ouvrent en béances.

Mais pour l'heure l'unité prévaut encore : politiquement et confessionnellement, nationalement et internationalement.

Pour moi la question s'est posée : vais-je me joindre au rassemblement d'une des grandes villes proches... ou pas ? Ayant déja participé à un modeste rassemblement au lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo, la question du sens se pose pour une éventuelle réitération. Qu'aurais-je envie d'exprimer en me joignant à un mouvement encore plus grand ? Quel est le sens de ces rassemblements géants ? Que cherchent-ils à exprimer, à démontrer, à affirmer, à honorer ? Contre qui ? Pour quoi ?

Autant jeudi dernier je ressentais le besoin de m'associer aux autres, autant en ce dimanche ce besoin est absent. Je ne suis plus dans l'émotion "physique". Ma présence ne peut donc répondre qu'à un engagement réfléchi, appuyé sur des idées ou des principes forts. Il ne suffit pas d'être ensemble pour que ça ait un sens. 

Qu'aurais-je envie d'exprimer en me rendant à un de ces rassemblement ?

D'abord mon attachement à la liberté d'expression, dont Charlie Hebdo était le provoquant symbole. Pourtant certains des survivants de Charlie ne l'entendent pas ainsi, refusant cette symbolisation. Il est cependant évident que le symbole les dépasse, allant au delà de ce journal. Il ne s'agit pas seulement de l'assassinat groupé de dessinateurs d'un journal, mais de ce que cet acte représente. Le fait que ces dessinateurs étaient connus depuis longtemps n'a fait que donner une forte teneur émotionnelle à l'évènement, déclenchant une réaction massive. Charlie hebdo est en quelque sorte dépossédé de ce qu'il était en réalité : un journal provocateur et iconoclaste à l'esprit souvent potache.

Au delà de mon attachement à la liberté d'expression, c'est bien sûr la liberté de penser et même la liberté tout court que j'ai envie de "défendre". C'est donc contre ceux qui voudraient la restreindre que je pourrais manifester. Sauf que ces rassemblements n'auront aucun impact sur les plus radicaux d'entre eux, si ce n'est de leur montrer à quel point ils ont acquis un pouvoir de nuisance sur ceux qu'ils exècrent. Mais l'ampleur de la manifestation peut peut-être faire réfléchir ceux qui, se sentant exclus de la société, auraient la tentation de s'orienter vers des actions violentes ? On peut rêver...

Et puis il y a la question de la laïcité, de la démocratie, de la république... des notions que j'utilise assez peu, considérant, sans doute avec un peu trop d'insouciance, qu'elles sont solidement acquises. Oui, pour montrer mon attachement à tout cela je pourrais aller me joindre à une grande marche d"Union nationale". Et pourtant je n'y crois pas vraiment. Je ne crois pas que c'est à ce niveau que les choses changeront. Une fois rentré de la manif, il en restera quoi ? Je crois beaucoup plus à un travail au quotidien, sur la durée. Un travail de fourmi consistant à prendre davantage la parole pour contrer ceux qui, par approximations et simplification, utilisant un "bon sens" aux relents populistes, contribuent à semer des graines de discorde et d'exclusion. Je préfère agir pour le "vivre ensemble", à ma mesure, que simplement "être ensemble" ponctuellement. Même si je me réjouis de voir cette mobilisation qui, déjà, à montré qu'elle était considérable et reproduite en divers lieux de la planète. J'ai été ému par cette solidarité lointaine qui, à mon étonnement, a un peu pansé une blessure dont je n'avais pas conscience.

Mais moi, que pourrais-je faire tout seul dans une foule immense d'anonymes ?

 

Ajout du 14 janvier :

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09 janvier 2015

Ensemble

Hier, pour une minute de silence, un rassemblement a eu lieu dans la petite ville où je travaille. Nous y sommes allés en petit groupe, en rejoignant d'autres vers le lieu prévu. En voyant converger ces centaines de personnes désireuses d'exprimer leur attachement à nos valeurs de liberté et de démocratie, j'ai senti une émotion forte me monter aux yeux. C'était beau, cette unité ! Au fronton de la mairie devant laquelle nous nous sommes retrouvés, ces mots me faisaient face : "Liberté, égalité, fraternité". Ils revêtaient une importance toute particulière à cet instant. Au terme du temps de recueillement un émouvant applaudissement s'est répandu...

Cela s'est passé partout en France.

S'il y a bien quelque chose que ces terroristes fanatisés ont réussi, c'est à nous rassembler. Tous ensemble, sans distinction d'appartenance politique, de couleur ou de religion, un magnifique élan de réprobation et de dégoût, puissant et spontané, s'est soulevé en France et au delà. Il montre l'attachement viscéral des citoyens à des valeurs de liberté et de solidarité.

S'il y a bien quelque chose que ces sombres criminels ont raté, c'est à tuer la liberté d'expression. Ils ont tué des hommes, mais pas leurs idées. Au contraire, il les ont vivifiées. Charlie Hebdo est devenu plus rayonnant que jamais, maintenant largement connu à travers le monde. "L'esprit Charlie" s'est diffusé partout, faisant prendre conscience de l'importance de l'impertinence et de l'irrévérence. L'abominable provocation que, par les armes, des extrêmistes ont tenté d'imposer aux dessinateurs libre penseurs et iconoclastes s'est retournée contre eux. Ils voulaient imposer leur vision du monde et faire peur ? une vague sans précédent de dessins venus du monde entier s'est répandue sur internet ! Et les fameuses caricatures "interdites" ont été dupliquées à l'infini. Saluons notamment l'entente de douze journaux québecois pour les publier ensemble.

S'il y a quelque chose que nous ne devons pas laisser réussir à ces insensés obscurantistes, morts "pour rien", c'est à susciter la peur qu'ils voulaient éveiller. C'est pourquoi, plus que jamais, il est essentiel de ne retenir d'eux que le fanatisme, la violence, l'abjection, le crime... sans associer aucunement ces déviances avec la religion de laquelle ils se réclamaient. Ils n'en représentaient que la face la plus hideuse, à l'opposé des valeurs de paix en lesquelles tant d'autres se reconnaissent. Chacun de nous, ne laissons pas proférer par des esprits simplificateurs des amalgames douteux. Soyons vigilants en ne tolérant pas que de tels propos soient tenus sans leur opposer une résistance farouche. Informons nous pour répondre pied à pied à chaque "argument" fallacieux tendant à tout confondre pour susciter des réflexes de peur aux conséquences délétères.

 

 

 

Posté par Couleur Pierre à 19:31 - - Commentaires [28] - Permalien [#]
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