30 novembre 2009
Entrer en hiver
|
22 novembre 2009
Entre deux mondes
Bon, je laisse mes coups de gueule écologistes pour revenir à des sujets infiniment plus sérieux <== autodérision visant à favoriser une transition que j'assume mal, mais le texte qui suit avait été rédigé avant l'autre. Et puis, finalement, les deux sujets ont un certain lien...
Il y a quelques temps, en parlant d'ambivalence et dépendance, je prenais conscience de diverses dépendances : « Dépendance à l'expression publique et aux commentaires qui en découlent ! Dépendance à l'appréciation des autres... »
Depuis ça me titille...
Est-ce si simple ? [mais oui, vous savez bien que je me prends la tête pour des broutilles existentielles...] Certes, comme la plupart de mes congénères humains j'ai besoin de me sentir "reconnu", donc apprécié par au moins une partie des personnes que j'apprécie et "reconnais". Une reconnaissance entre pairs, en quelque sorte. Mais ça ce n'est pas un problème : je peux toujours trouver des personnes qui apprécieront ce que je suis/fais/dit, quel qu'en soit le sens, quels que soient les objectifs que je poursuis. Un des salariés que j'accompagne me le disait récemment avec ses mots : « je veux devenir caïd, pour être respecté par les autres caïds ». Là où ça en deviendrait un, de problème, c'est si je cachais ou reniais une part de moi en vue d'être apprécié. Il y aurait tromperie sur la marchandise. Vis à vis des autres, moindre mal, mais surtout vis à vis de moi, ce qui serait grave !
Bon en fait, euh... c'est un peu le cas, mais pas de façon délibérément volontaire et cyniquement assumée. Juste un habillage, un costume de scène pour me croire plus présentable. Je ne suis pas dépendant de l'appréciation des autres au point de me renier. Et d'autant moins quand il s'agit de ce qui constitue mes valeurs. Je crois que, pour ce qui est essentiel et fondamental, je reste "authentique". Ouf !
Pour ce qui est de la « dépendance à l'expression publique » [concept bizarre, d'ailleurs...], c'est plus subtil, de même que pour les commentaires. En fait j'ai surtout besoin d'échanger sur des sujets qui me préoccupent. Sans parler de véritable « dépendance », je me sais féru de discussions et échanges d'opinions. J'aime bien ça ! C'est une façon d'avancer, de me positionner, de me définir en rencontrant l'autre. Et puis ça me permet de ressentir des émotions, de vibrer, donc de détecter ce qui m'importe et me touche vraiment.
Mais pourquoi en public et sur internet ?
Internet c'est le côté pratique : c'est là, à disposition quand j'en ai envie. Un peu trop facilement, d'ailleurs...
Il n'y a pas que ça : est pratique aussi la liberté d'aller et de venir, de me manifester ou pas, de choisir les sujets de discussion/réflexion. Et puis j'habite à la campagne, un peu loin du monde et des possibilités de rencontre. Le monde à portée de main sans se bouger les fesses, c'est quand même vachement pratique !
Mais je pourrais tout aussi bien m'en tenir, sur internet, à des échanges privés. Comme à mes débuts. Or je constate que j'ai tendance à aller plus facilement vers le blog que vers mes mails. Sauf s'ils m'interpellent suffisamment pour que je les fasse passer en priorité. Avec internet je privilégie la conférence publique aux confidences privées. Probablement parce que ça m'évite de répéter les mêmes choses.
Surprenante préférence pour la scène publique, alors que dans la vie terrestre c'est le contraire ! Rattrapage de ma nature réservée ? Vengeance du timide que j'étais ? Peut-être bien... Sur internet je ne perds pas mes moyens, mes idées ont le temps de venir, je ne me hâte pas de vite conclure en ayant l'impression de prendre toute la place... Ouais, ici je me sens plus libre d'être moi-même que dans le monde sensoriel ! Donc apparemment plus "vrai"... ce qui est évidemment une aberration si on se réfère au réel. La réalité virtuelle ne fonctionne que dans ce monde à double fond, étroitement inféodé aux technologies artificielles. C'est toujours vertigineux de se lancer dans cette réflexion entre le réel et la réalité virtuelle. Ça me rappelle The Matrix...
Donc je serais "plus vrai" ici... Mouais... sauf que si on m'enlève internet mon existence se réduit immédiatement de cette part de réalité artificielle ! Atrophiée ma vie serait radicalement différente. C'est donc par rapport aux échanges par internet que je ressens une dépendance !
Sans le lien internet mes soirées seraient d'un ennui mortel ! Mes week-end pluvieux d'une solitude absolue ! Mon monde relationnel se restreindrait à mes relations de travail [bof !], quelques amis proches et ma famille. Les discussions seraient limitées à ce qui serait partageable avec ces personnes-là... Hum, pas enthousiasmant... Mon existence s'est amplifiée depuis que je me suis connecté aux échanges par écrit et à distance. Je crois pouvoir affirmer que sans le cordon internet je n'aurais pas divorcé... Je ne me serais pas posé autant de questions sur le couple et les relations. Je n'aurais peut-être pas changé d'orientation professionnelle. Je n'aurais pas rencontré toutes ces personnes qui m'ont ouvert l'esprit, qui m'ont permis d'avancer infiniment plus loin que mon cercle étroit de connaissances me l'aurait autorisé. Je n'aurais pas voyagé autant...
En bref, je ne serais pas devenu "moi" !
Bien sûr cette évolution s'est faite parce qu'il y avait aussi le réel : je ne suis pas enfermé dans un monde virtuel, loin de là. Ma pensée, qui navigue entre monde réel et monde "imaginaire" se nourrit de l'un et de l'autre. Mais, puisque je cherche à comprendre ce que je suis, je dois bien reconnaître que la double réalité me pose un petit problème identitaire : qui suis-je réellement ?
J'ai de temps en temps la tentation de revenir franchement vers le réel. Réintégrer exclusivement dans le monde sensoriel, celui que l'on touche, voit, entend, goûte, sent et ressent. Mais si je pousse mon raisonnement un peu plus loin je me dis que la recherche du réel pourrait bien me mener vers un isolement accru, assorti d'un rapprochement avec la nature et les éléments. Parce que, si on y songe, les discussions et rencontres dans le monde réel sont aussi basées sur une importante part d'abstraction, donc de virtuel : le langage est déjà une réalité virtuelle. La pensée est une abstraction virtuelle, de même que les ressentis, pourtant bien "réels", de nos émotions.
Vertigineux, vous dis-je...
Vais-je continuer à alterner présence au monde réel et au monde virtuel ? Dois-je me forcer un peu à sortir de mon cadre de vie solitairement relié ? Parce que... je me rends bien compte que, mes enfants étant partis explorer le monde, je passe maintenant beaucoup de temps seul. Physiquement seul. L'envie de rencontrer, de discuter, de m'enrichir, de partager, se manifeste et pourrait prendre de l'ampleur. Mais comment faire ?
Dans la nature qui m'entoure je trouve de quoi largement combler mes besoins de reliance à la terre et aux éléments. Je m'y ressource et y puise une énergie, j'y maintiens mon équilibre et retrouve une conscience bien terre à terre, un "bon sens" qui m'est nécessaire. Je crois que je peux encore y découvrir beaucoup de satisfactions insuffisamment développées.
Est-ce que je peux trouver le même genre d'équilibrage parmi les humains ?
Je me demande un peu comment faire par rapport aux contacts réels. Je suis assez ambivalent par rapport au monde dans lequel je vis. J'ai tendance à le regarder de loin, m'en tenir à distance, parce qu'une grande part de ce que j'en vois me dérange, me perturbe. Être au contact du monde humain m'apporte parfois de belles satisfactions, mais aussi de lourdes déceptions. Sans doute ai-je à apprendre comment aller vers ce qui me procure un sentiment de bien-être, tout en me tenant à l'écart de ce qui me nuit. Privilégier l'échange avec ceux qui partagent des valeurs compatibles avec les miennes et me préserver des réalités personnelles qui s'y heurtent.
* * *
Le lien avec le sujet précédent serait cette dissociation que nous faisons entre le réel et le virtuel. Entre ce que nous savons et ce que nous ne voulons pas voir. « Nous ne croyons pas ce que nous savons », selon une formule dont j'ai oublié l'auteur.
Aveuglement
Je viens de regarder un complément d'images de Home, le film de Yann Arthus-Bertrand. Cet homme sait s'y prendre pour nous montrer les beautés de la terre, mais aussi les menaces énormes qui planent sur l'humanité. Images à couper le souffle, images à donner la nausée.
Je sais que cet homme est villipendé pour des raisons qui, finalement, n'ont qu'un intérêt dérisoire. Des personnes lui cherchent querelle et lui reprochent des broutilles en comparaison de l'enjeu qui nous concerne tous.
Je suis effaré par l'aveuglement et la bêtise de nombre de mes contemporains qui refusent obstinément de prendre vraiment en compte ce que l'on nous promet. Goguenards vis à vis de tout ce qui s'assemble autour du mot "écologie", ils se gaussent, doutent, critiquent, ergotent... mais refusent de voir l'évidence.
Mais dans quelle société vivons-nous pour ainsi faire fi des avertissements sans cesse plus alarmants ? Quel égocentrisme de nantis nous fait persister à foncer dans le mur ?
Dans quelques jours aura lieu la conférence de Copenhague, par laquelle pourraient être pris des engagements significatifs pour la planète. Qui sait en quoi cela consiste ? Qui s'en soucie ? Quels médias en parlent à la hauteur de l'importance que cela mérite ? Une pétition visant à recueillir un million de signatures à été initiée par onze ONG françaises [liste en bas de page]. A quelques semaines de l'ultimatum climatique, les signatures totalisent à peine plus du tiers du chiffre attendu.
En comparaison la défense du service public de la poste, face aux menaces qui pèsent sur lui, à recueilli 2,3 millions de votes et 5 millions de cartes ont été envoyées à Nicolas Sarkozy. Défendre le service public c'est important, mais qu'en est-il de la planète qui nous nourrit ? Qu'est-ce qui préoccupe le plus le pays dans lequel je vis ? Le statut de la poste ? Une main tricheuse pendant un match de foot ? L'arrestation de je ne sais quel criminel dont l'impact sur la société ne concerne directement que quelques personnes ? Ou l'avenir climatique de milliards d'humains ? Je m'interroge, vraiment, sur le sens des responsabilités et la conscience de mes semblables.
Voila près de trente ans que j'ai commencé à prendre conscience des enjeux écologiques et à modifier mes comportements en conséquence. Je me suis d'abord intéressé à l'échelle locale avant de mesurer l'ampleur des catastrophes humaines. Trente ans ! Alors quand je vois que nombre de mes contemporains refusent de s'en soucier et minimisent, voire réfutent les conclusions de milliers de scientifiques réunis autour des problèmes climatiques, je me demande combien de temps il faudra encore avant que, collectivement et de manière résolument déterminée, nous changions de comportement.
Les 11 ONG: WWF-France, Greenpeace France, Action contre la Faim, Care France, FIDH, Fondation Nicolas Hulot, Les amis de la terre, Médecins du Monde, Oxfam France Agir Ici, Réseau Action Climat, Secours Catholique
21 novembre 2009
L'énergie de la sérénité
C'est quand même bizarre... je raconte ma vie en public et vous êtes nombreux à suivre mes états d'âme. Habituellement discret, peu loquace, l'écrit me transforme en homme bavard sur lui-même. Spectacle infime d'un gars qui prend la vie un peu trop au sérieux... alors qu'il ne l'est pas, sérieux. Enfin si, quand même, mais pas tant que ça.
Mais.. qui suis-je vraiment ? La question a t-elle un sens alors que je me vois changeant, différent selon les situations et les personnes que je rencontre ? Être soi ne consiste t-il pas simplement à l'être dans l'instant ? Chercher à me connaître alors que je suis, par la nature même de la vie, variable, en mouvement, toujours en évolution... cela a t-il un sens ?
Qui suis-je ? Le saurais-je jamais ?
Ces questions me viennent parce que, selon les personnes que je cotoie, dans la vie et sur internet, je constate qu'on me perçoit tantôt comme un homme serein [voire sage...] tantôt comme une personne compliquée qui se "prend la tête" au lieu de vivre simplement [!!!]. Le grand écart de ces appréciations dépend des registres d'expression, des domaines abordés, et surtout du caractère des personnes qui les énoncent.
Mais moi, je me sens comment ?
Eh bien je me sens plutôt serein, et heureux de l'être, dans une vie qui, globalement, me convient ! C'est bien ça le plus important, non ? J'ai choisi de prendre un chemin qui me mène vers un apaisement généralisé et rien que ça contribue déjà à m'approcher de mon objectif. Bon... il est certain que j'y travaille. Je reconnais avoir consacré, cumulée sur des années, une énergie inouïe pour aller vers cette sérénité. Ouais... ça peut paraître paradoxal si la sérénité est vue comme étant une forme pérenne d'insouciance inactive... Mais ce n'est pas mon cas : je sais que ma sérénité n'est pas acquise et qu'il me faut "travailler" à son maintien tout autant que résister à pas mal de sollicitations qui pourraient m'en éloigner.
Ce que je suis, en réalité, tient de deux états contraires : serein et cogitant.
Le concept de sérénité m'était lointain auparavant, mais je le vivais déjà un peu sans le savoir. Je n'ai donc eu qu'à suivre une inclination naturelle en libérant quelques freins. Le travail a été efficace et a porté ses fruits, pour ceux qui m'étaient accessibles. D'autres, inatteignables, restent objet de convoitise. Je pensais pouvoir m'accomoder de cette frustration jusqu'à ce que, très récemment, je ressente physiquement un épuisement que je n'avais pas vraiment identifié jusque-là. Il était directement lié à ce autour de quoi j'écris et réfléchis, quête de réponses concentrée dans une quintessence : c'est quoi l'amour, c'est quoi l'amitié, c'est quoi le lien ?
Si ce n'est pas clair dans mes pensées, ça ne peut pas l'être lorsque j'ai à choisir. Alors souvent j'hésite... Mais j'ai constaté depuis longtemps que lorsque j'hésite entre des alternatives contradictoires je dépense une énergie considérable en patinage immobile. L'envie d'aller dans un sens et dans l'autre, alternativement, simultanément, m'épuisent... pour un résultat quasiment invisible à court terme. Ce n'est qu'à longue échéance que je peux constater les effets éclairants de cette confrontation interne. J'y gagne en assurance, en confiance en moi et c'est primordial. Mais coûteux...
Je crois que, bien souvent, la raison de mes hésitations et le temps qui m'est nécessaire pour me décider viennent de mon souci de l'autre. Je cherche un compromis satisfaisant entre mes besoins personnels et les siens, connus ou imaginés. Selon que je pense d'abord à l'autre ou d'abord à moi, le résultat peut être radicalement différent. Il y a donc une confrontation entre l'alter et l'ego. Négociation interne qui nécessite un temps de maturation. Accepter la différence d'autrui me demande de travailler sur mes limites, m'ouvrir à une autre façon d'être, tandis que ne penser qu'à moi serait assez simple et rapidement tranché...
Mais ce n'est pas ma façon de faire !
A une époque où tout doit se décider vite, je me sens souvent en décalage. Quand on me demande de me déterminer rapidement je me vois dans l'incapacité de le faire de façon sensée et équilibrée. Ce qui fait que, géralement, je laisse l'autre choisir... avec l'éventuelle insatisfaction que je peux ressentir. Cela a pu me coûter extrêmement cher. D'ailleurs le travail dont je parle découle largement de cette facture...
Je crois que vitesse et sérénité s'accordent assez mal. Je me sens infiniment mieux dans la lenteur que dans la précipitation. Je ne suis pressé que lorsque j'ai peur, cherchant au plus vite à être rassuré. Voila pourquoi désormais je m'épargne la peur en restant "à distance" de ce qui pourrait m'inquiéter. Ma sérénité s'accomode très mal de la pression.
Par rapport aux relations à connotation sentimentale et affective il n'aura échappé à personne que j'ai développé des peurs tenaces. Elles contrarient mon accès à une sérénité plus ample et sont l'objet d'un travail intérieur soutenu. J'y consacre encore une énergie importante, notamment par le biais des écrits que je vous propose en partage, tout en me réjouissant des effets bénéfiques qui en découlent. S'il m'arrive parfois d'être las de tant d'énergie consacrée à un cheminement dont je constate qu'il ne passera pas là où j'aurais aimé, je crois cependant qu'à la longue je verrai tous les avantages des détours involontaires auxquels j'aurais été contraint.
Aller vers la sérénité est un travail de longue haleine mais je crois qu'il en vaut vraiment la peine.
|
18 novembre 2009
Changer de regard
Je n'en ai pas parlé depuis longtemps mais je continue ma formation à l'accompagnement des personnes en difficulté relationnelle et affective. Bon, ça n'étonnera pas outre mesure vu autour de quoi se focalisent nombre de mes billets...
Il se trouve donc que, cette semaine, nous avons abordé pendant une journée « L'évolution de la notion de couple et de la famille ». Davantage qu'un apprentissage de savoirs théoriques il s'agissait d'un travail personnel et en groupe sur nos représentations, avec confontations de nos différents points de vue et interrogations sur le regard porté par la société. Je ne ferai pas ici un exposé de ce captivant sujet mais vais approfondir quelques pensées annexes qui me sont venues.
Il est apparu, ça ne surprendra personne, que le paysage familial français s'est considérablement diversifié en quelques décennies. De la famille traditionnelle (couple marié monogame avec enfants sous régime patriarcal) on en est arrivé aujourd'hui aux cellules complexes enfants-parents sous divers régimes de recomposition du couple (devenu polygame par succession de relations). Enfin... quand je dis qu'on en est arrivé là je devrais dire que ces formes de familles pluristructurelles et à géométrie variable sont devenues suffisamment fréquentes pour faire partie du paysage. Ce qui n'empêche pas à la famille "traditionnelle" d'exister encore sans être anachronique ni ringarde.
Dans notre groupe de formation coexistent les deux types de familles et j'ai constaté que cela influait sur nos représentations profondes de la "normalité" (avec tous les guillemets d'usage !). À l'évidence nos préoccupations et interrogations différaient selon que l'on fasse partie de familles "traditionnelles" ou "recomposées". Il a aussi été question de la pression sociétale normative, du regard culturel et de la rapidité à laquelle ceux-ci évoluent. Évolution jugée "rapide" pour certains, "lente" pour d'autres.
C'est là que je me suis rendu compte que, bien qu'ayant quitté le modèle traditionnel j'en étais encore nettement imprégné. Je veux dire par là que, même si je me sens ouvert à la diversité des recompositions, cela reste une posture intellectuelle. Dans le fond de mon être le modèle traditionnel reste une référence forte. Un ancrage. Or il se trouve que j'ai été le premier de ma famille élargie à m'être séparé et à avoir divorcé. C'est pas rien comme transgression ! Même si "la société" avait ouvert la voie depuis longtemps, faire entrer cette évolution dans la famille n'a pas été évident à assumer. Mes parents se sont même demandés ce qu'ils avaient raté (!!) pour que ça arrive. Quant à moi... il m'a fallu beaucoup de temps pour "intégrer" la réalité de mon désengagement du couple. Viscéralement la démarche n'est pas vraiment achevée, je le constate fréquemment par des attitudes et réflexes conscients ou pas.
Mes nombreuses cogitations autour du couple, il y a quelques années, et sur les relations sentimentales, depuis pas mal de temps, sur ce blog, découlent de cette difficile "transgression" : j'ai été propulsé dans des situations qui n'étaient pas du tout dans la culture familiale, et pas du tout dans mes représentations personnelles. Parfois cela allait totalement à l'encontre de mes convictions profondes et de la valeur que j'accorde à l'engagement. Voila pourquoi, depuis plus de six ans je fais un important travail de déconstruction-reconstruction pour m'affranchir de certaines loyautés familiales et me sentir à l'aise dans mes choix et leurs conséquence.
Je pense que nombre de personnes qui me lisent n'imaginent pas à quel point il est difficile à un gars comme moi de changer de regard sur des valeurs personnelles investies d'une telle importance...
Cela dit l'évolution en profondeur opère lentement et j'intègre progressivement la réalité du divorce. Le mode d'emploi est assez simple : il suffit d'accepter que quelque chose ne soit plus.
En revanche le travail consistant à changer ma façon de me lier est beaucoup plus lent puisqu'il nécessite que je trouve une nouvelle voie. Il me faut découvrir ce qui me convient et que j'ignore encore. C'est cette exploration que je rapporte fréquemment sur ce blog, déclenchant parfois quelques réactions d'une part d'entre vous, visiblement consternés par les chemins que je prends.
En revenant de ma formation, hier, tandis que, comme à l'accoutumée, je laissais mes pensées librement errer, un lien s'est subitement établi entre les sujets de société de la journée et certaines des réactions suscitées par mon dernier billet. Mais oui bon sang, c'est évident ! La pression sociétale est à l'oeuvre ici-même ! Alors que j'essaie "d'inventer" ma façon de vivre les relations (= trouver ce qui me convient), il apparaît nettement des tentatives visant à me faire revenir vers attitudes plus conventionnelles. Non pas vis à vis du couple ou de la famille, mais par rapport à "la relation". Ce qu'est censé être une relation quand elles n'est pas, précisément, "de couple".
Ma façon de vivre mes relations, le "détachement" et la "distance" que je revendique, dérangent et font réagir. Comme si j'étais dans l'erreur, avec mes idées farfelues. Alors que je fais un état des lieux personnel, afin de faire le point sur mes représentations, je me vois rappellé à l'ordre : « une relation ce n'est pas ça, t'es rien qu'un égoïste qui ne pense qu'à toi, qui veut tout et qu'en a rien à foutre de la sensibilité des autres et en plus tu t'empêches de vivre vraiment et c'est triste ». Je caricature, mais ça ressemble à ça. Pourtant je ne parle que de ce que j'observe en moi, des choix que je fais en fonction de ce que je sens être porteur d'un bien-être personnel. Rien de très subversif, somme toute. Je ne menace pas la société, ni la famille, ni le couple, ni les relations. Je n'oblige pas davantage quiconque à me suivre. Je cherche seulement à me sentir libre et bien dans ma vie.
En fait ces réactions indiquent que mes mots et idées touchent à des représentations différentes des miennes. Je sens bien qu'il y a projection et qu'à travers mes mots c'est autre chose qui est lu, et surtout ressenti. Quelque chose qui concerne la personne qui réagit. D'autant plus que l'amour, l'amitié, les liens, sont des sujets sensibles....
Bon... le souci c'est que j'ai déjà des difficultés à m'émanciper de mes valeurs culturo-familiales et que ces remarques viennent de nouveau questionner les idées un peu atypiques que je reprécise régulièrement par écrit pour mieux les capter... Mais tant mieux : je crois que je cherchais un peu la controverse fertile en publiant mon billet dont je n'ignorais pas qu'il avait un petit côté "provocateur". J'aime bien ce qui génère de l'échange de points de vue...
Merci à ceux et celles qui se sont exprimés, parfois dans le désaccord mais toujours dans le respect et la courtoisie :o)
|
16 novembre 2009
Résolutions relationnelles
« On ne se voit plus beaucoup. J'ai peur qu'on se perde », m'a t-elle dit. Ah ben alors, en voila une idée ! Mais on ne se perd pas comme ça ! J'ai tenté de la rassurer en lui disant que de ne pas trouver, en ce moment, le temps de se voir ne changeait rien à ce qui existe. Mais je parlais pour moi, alors qu'elle a peut-être peur... d'elle.
Peut-on se perdre à cause du temps qui espace les rencontres ? Oui, peut-être... Mais si on se perd... n'est-ce pas le signe qu'on ne ressent plus une envie relationnelle commune ? C'est la loi de l'évolution naturelle...
Position fataliste, hein ? Oui, ça m'arrive. De plus en plus. C'est bizarre d'ailleurs...
Pourtant je comprends bien ce qu'elle exprime. Je comprends son inquiétude pour en avoir beaucoup souffert, en d'autres temps. Jusqu'à la torture mentale, lorsque je me voyais seul face à ces interrogations cruelles, ne retrouvant la paix que par la réassurance d'une présence attentive. Terrible dépendance des signes d'attention (d'amour ?) de l'autre. Inquiétude envers un avenir redouté, nourrie par des traumatismes passés contaminant le présent...
Pouah ! quelle horreur ! Plus jamais ça !
Mais justement : je ne n'investis plus mes relations sentimentales ainsi. Je n'ai plus peur de les perdre. Attitude temporaire ou mutation profonde ? Je l'ignore. Pour le moment [depuis cinq ans] c'est comme ça. Indifférence ? Sûrement pas ! C'est même tout le contraire...
Si je sais bien comment j'en suis arrivé à cette stratégie autoprotectrice, en revanche je n'y suis pas encore vraiment habitué. Je m'interroge encore sur les orientations prises. Par rapport à ma durée de vie, longtemps inscrite dans une alliance de couple engagé "pour la vie", elles sont encore relativement récentes. Mes repères ont changé, certaines de mes valeurs ont été modifiées et d'autres se sont volatilisées. J'ai besoin de stabiliser tout ça. D'où mes réflexions récurrentes et intarissables autour de ces sujets ô combien passionnants.
Alors régulièrement j'écris des bilans de mes prises de conscience et résolutions, les infligeant proposant à mes lecteurs. Je n'invente évidemment rien, ne faisant que mettre mes propres mots sur ce que tant d'autres ont déjà décrit, mais je crois que l'écrire m'aide à préciser ce que je découvre, me permet de me définir et renforce la prise de conscience...
.
Lorsque je dévoile en confidences mon passé récent, décris un peu où j'en suis de ma vie, présente ma façon de vivre les relations, j'observe qu'une inflexion marquée tient lieu de frontière entre avant et après. Je m'en suis rendu compte en présentant mon arbre psychogénéalogique (génogramme), surpris par mon geste explicite traçant un trait radical lorsque j'évoquais ma vie relationnelle actuelle. À partir d'un évènement précis je n'ai plus regardé la vie de la même façon. Il y a eu un choc et un réveil traumatique. C'est comme si j'avais ouvert les yeux sous l'effet d'une intense douleur. Déchirure et nouvelle naissance sous un éclairage cru. « Bienvenue dans le monde réel ! ». Depuis cette époque je constate que, dans mes relations aux autres, je ne me suis plus lié comme auparavant. Il y a une nette différence dans mon rapport avec les personnes connues avant, sous un mode de fonctionnement qui reste globalement opérationnel encore aujourd'hui, et les liens établis après sur de toutes autres bases. Ce qui fait qu'actuellement les deux modes relationnels coexistent. Je ne parviens qu'imparfaitement, et très lentement, à modifier mon implication dans les relations d'avant qui le nécessitent...
Par contre pour tout ce qui est récent j'ai fait en sorte d'éviter de me trouver propulsé dans des situations dont je connais les conséquences néfastes sur mon bien-être.
« On ne construit pas son bonheur, on détruit ce qui y fait obstacle »
(Christian Buron)
Désormais je m'efforce de ne rien attendre dans mon rapport affectif et sentimental à autrui : moins j'aurai d'attentes et moins je me verrai dépendre de les voir satisfaites. J'évite ainsi bien des déceptions et frustrations, coûteuses en énergie. J'ai *seulement* besoin de me sentir libre pour me sentir en confiance, bien dans la relation. Libre d'être moi-même, c'est à dire accepté pour ce que je suis. Ce qui m'oblige aussi à accepter l'autre tel qu'il/elle est... Globalement j'ai appris à prendre les relations telles qu'elles se présentent et accepte assez aisément de les voir évoluer selon des aléas que je ne maîtrise pas. Bien que pas toujours simple à vivre puisque je reste sensible à l'affectif, la plupart du temps c'est beaucoup moins coûteux en énergie interne...
Je suis dans une logique d'économie d'énergie !
La contrepartie c'est que je ne "tiens" rien dans ces nouvelles relations et que je m'y implique peu. Souples et libres, elles pourraient s'étioler et disparaître si ce que j'apporte (ce que je suis) n'est plus considéré comme suffisant. J'aime assez cette incertitude : elle renvoie chacun à sa part de responsabilité dans le maintien du lien !
Je crois que l'acceptation de cette impermanence dans les relations fait partie de ce qu'on appelle le "lâcher prise" : rien ne dure à l'identique. Rien ne peut-être figé durablement. Rien n'est jamais acquis. Sauf la mort ! La mort réelle, physique, la seule qui soit irréversible.
À ce propos, apprendre à distinguer le réel, les faits, de l'interprétation subjective qui en est souvent donnée sous le vocable trompeur de réalité, insidieusement transformée par l'imaginaire, aura été une indispensable base de reconstruction.
.
Mon premier travail de rénovation post-traumatique a consisté à cultiver le présent, seul temps réellement vivant et vécu. J'ai compris que me projeter vers le futur suscitait en moi des craintes, pour ne pas dire de profondes angoisses par rapport à l'idée de perte, justement. Angoisses largement inconscientes, bien sûr.
Ne pouvant pas faire abstraction totale du futur puisque c'est une perspective qui me permet d'avancer et de me fixer des objectifs, je pouvais néanmoins m'en abstraire dans la dimension émotionnelle qui m'angoissait: l'affectif.
Pour cela il me fallait impitoyablement éradiquer l'espérance, cette herbe folle qui repousse avec obstination en faisant rêver aux lendemains heureux.
Ça parait beau l'espérance, mais c'est aussi vain que la prière : s'en contenter ne mène à rien, s'en servir comme levier peut mener à de graves désillusions. L'espérance est un piège, un néant [ouais, je sais, j'exagère]. Je m'interdis donc [euh... sans vraiment y parvenir] d'espérer : je vis ce qui est là, immédiatement accessible. Tout au plus puis-je souhaiter, désirer, vouloir. À partir de là ce dont j'ai envie, ce vers quoi je veux aller, c'est à moi de le conquérir. Avec comme moteur quelque chose de plus fort que la passive espérance : une sorte de foi. Non pas une foi rattachée à une religion, mais une foi en ce qui à mes yeux est essentiel et que j'appellerais le mieux-être de l'humanité en marche. Quelque chose qui consiste à croire délibérément qu'il y a un sens à donner à l'existence. Un sens qui, d'une somme de mieux-être individuels va vers le mieux-être collectif. Je n'espère pas qu'il y aurait un sens : je choisis d'aller dans ce sens. J'oriente mes actes dans cette direction... qui est loin d'être clairement balisée. Et puis ça aussi ça demande de l'énergie, ce qui me pousse à choisir dans quoi je l'investis.
Prendre conscience que l'action était la seule façon d'obtenir ce que je voulais m'a permis, à l'inverse, de prendre conscience de mes limites : je ne peux pas agir sur les désirs de l'autre. Je ne peux qu'accepter cette limite de mon pouvoir. Pour cette raison je ne peux pas "aider" l'autre qui ne le demande pas. Prendre de la distance, pour ne pas "coller" à l'autre dans ses fluctuations, pour ne pas me laisser entraîner dans ses attentes ni ses épisodes sombres, m'est sans aucun doute le plus difficile apprentissage. Mais il est indispensable ! Trop souvent le mal-être de l'autre, auquel je suis sensible, m'atteint et me fait sombrer dans mon propre mal-être de sauveur impuissant. D'une certaine façon mes désirs de partage et de rencontre dépendent du désir réciproque de l'autre. C'est une forme de dépendance... dont je n'ai plus voulu être esclave. J'ai donc ressenti la nécessité de favoriser le détachement. Au sens de « se sentir libre dans le lien ».
Incidemment ce détachement préserve aussi l'autre de mes errements : n'attendant rien du lien je ne considère pas non plus que quoi que ce soit me soit dû. Chacun reste responsable de son bien-être. je suis responsable de ce que je ressens. Je suis responsable des orientations que je donne à ma vie. Et l'autre est responsable de ses choix, de ses ressentis. Utile pour ne pas rester dans une position de victime...
Ma responsabilité et ma liberté sont indissolublement liées.
Tout cela fonctionne plutôt bien maintenant, hormis en ce qui concerne quelques relations d'avant vis à vis desquelles je dois encore travailler sur mon implication. Au stade où j'en suis de mon cheminement je me rends compte que je dois aller farfouiller du côté de cet avant pour voir comment m'en détacher davantage.
Un mot m'a servi de déclic en lisant un commentaire ici : nostalgie. J'ai compris que j'avais besoin de quitter ces terres infertiles. Si le passé m'a nourri, s'il fructifie toujours en moi, il est cependant révolu et je ne retrouverai pas ce que j'y ai vécu. Pas davantage dans les bonheurs que dans les malheurs. Parce que revenir en arrière est impossible, je ne repasserai jamais par le même endroit. Alors plutôt que de regretter un passé qui s'éloigne inexorablement et ne reviendra pas je peux n'en garder que les enseignements : me souvenir de ce qui a été bon et ne l'a pas été. En extrapoler ce que je ne veux plus vivre et oeuvrer pour ce que je voudrais voir se renouveller. Non pas à l'identique, mais en fonction de ce que je suis maintenant, avec ce que je vis au présent. Puiser dans le passé ce qui me permet de mieux vivre au présent.
La nostalgie, culte du passé, est sans autre issue heureuse que le détachement. Être heureux de ce que j'ai vécu et, en même temps, accepter que ce ne soit plus est le seul chemin de libération.
Dans mon travail de défrichage reste à élaguer le puissant arbre de la loyauté et ses ramifications : la fidélité, la confiance, la fiabilité, l'honnêteté, la droiture, la sincérité, la franchise, etc. Tout ce qui favorise la véritable rencontre des êtres ou les sépare dans le sentiment amer de la trahison ou de l'abandon.
J'en suis là, en ce moment, à m'interroger sur ma loyauté [autre terme cité dans un commentaire et qui m'a servi de déclic]. À qui, à quoi suis-je loyal ? Non pas seulement au présent mais en filiation directe d'un passé inconscient. Qu'est-ce qui fait que j'attache autant d'importance à diverses formes de fidélité ? Qu'est-ce qui à fait que je ne veuille pas "abandonner" ? Mes loyautés inconscientes ne me conduisent-elles pas à trahir dans d'autres domaines ?
Le champ des questions qui s'ouvrent et vaste et va probablement me demander un long temps de maturation.
* * *
J'ajouterai finalement une règle de conduite toute simple qu'il me faudra bien m'approprier : quand je me pose des questions sur l'autre, plutôt que de laisser mon imagination supposer des réponses il est préférable de les lui demander.
14 novembre 2009
L'éloquence du silence
Le silence, dans mon existence, est un vieux compagnon de route. Je suis entré en silence à l'adolescence, période de souffrance et de solitude. Je suis revenu à la vie lorsque j'ai rencontré celle avec qui j'allais sceller une alliance de couple. La parole et l'écoute allaient installer une communication libératrice et épanouissante pour chacun, autour d'un dialogue fécond. De mutique et solitaire je suis devenu, avec elle et seulement elle, disert, parfois bavard, au sein du pacte de confiance qui s'était installé. J'ai d'ailleurs cessé d'écrire quelques mois plus tard...
Quand le flux des mots entre nous se bloquait, tarissant la source de l'échange, je souffrais profondément du silence qui prenait place. C'était toujours parce qu'il y avait incompréhension. L'apport des confidences cessait, me renvoyant à un sentiment de solitude et d'impuissance. Quand je me sens proche de quelqu'un les silences lourds, ceux qui ne sont pas de simples moments de paix intérieure, me perturbent beaucoup. Ils m'inquiètent.
J'ai plusieurs fois écrit sur le silence, quand je l'ai vécu comme une déficit de paroles. J'y voyais une absence de sens. « Le sens du silence » titre d'un de mes textes, est une des requêtes les plus fréquentes pour les internautes que Google convie ici.
Et puis la vie et ses aléas m'ont poussé vers une existence assez solitaire. Le silence y prend une grande place : il est des jours où je ne prononce pas un mot, parce que je ne rencontre personne. Mon récent voyage au Québec à été très silencieux, hormis quelques discussions au hasard des rencontres et une soirée de jasette passée avec une amie de longue date.
J'apprécie le silence. Je m'y laisse souvent aller et le recherche fréquemment. Il me permet de me retrouver ou de rester dans une vie intérieure active lorsque la présence des autres me distrait, est pesante, ou trop en décalage avec ce que je me sens être. Je pense, je ressens, j'observe. Mais je parle peu.
Dans mes relations affectives et amicales je passe aisément de la parole au silence, selon que l'autre soit là ou pas. En présence je parle, parfois longuement mais, lorsque la distance géographique nous sépare, je me satisfais très bien de l'étirement des périodes de silence. Je vais peu vers les autres, même quand j'apprécie ces personnes. Peut-être parce que je suis "bien avec moi-même" et que la solitude permet à ma pensée en mouvement d'évoluer librement. En apparence, du moins, parce que je sais bien que cette liberté ressemble à celle du bocal de poisson rouge : un circuit fermé. Je sais bien que c'est la rencontre de l'autre qui m'ouvre l'esprit, fait surgir des pensées insoupçonnées, m'apporte des éclairages nouveaux, me permet de valider mes pensées ou de les mettre à l'épreuve d'une autre réalité. L'autre élargit mon horizon, me déstabilise, m'enrichit.
Aller peu vers l'autre, rester silencieux dans la distance, inquiète parfois les personnes avec qui je suis en lien. Je ne m'en rends pas toujours compte et suis désolé si je sens que cela pèse. Je tente alors de répondre au plus vite, montrant que je suis toujours accessible. Du moment qu'il ne m'est pas fait reproche de ce silence, ou que je ne sens pas d'attentes auxquelles je sais ne pas être en capacité de répondre...
Aujourd'hui je réalise que mes silence, parce qu'ils ne donnent aucun sens à l'autre de ce qui se passe en moi, laissent place à son imaginaire. Comme les silences de l'autre ont pu favoriser mon imaginaire, pour le meilleur parfois et souvent pour le pire. Les inquiétudes et le silence ne font pas bon ménage. Les questions qui restent sans réponse, en ne donnant pas de sens, prennent une forme d'éloquence.
L'éloquence des silences est pourtant délicate à interpréter. Un silence peut être refus de communication, indifférence, colère, mal-être... ou simple repli intérieur. Temps de conscientisation ou de repos. Le dialogue de soi à soi demande que le silence se fasse avec l'extérieur. La recherche personnelle, la quête de sens, l'appel aux ressources profondes ne se fait pas en communiquant avec l'autre. Il en est de même lorsqu'on soigne ses blessures.
Ce que le silence exprime c'est que le dialogue, à ce moment, n'est pas. Mais il peut reprendre dans l'instant qui suit, pour peu que l'autre exprime son besoin de communication. Ou du moins il peut être rompu pour dire qu'il correspond à un besoin d'isolement temporaire.
Silence et relation ont quelque chose d'antinomique...
|
12 novembre 2009
La vie est une pute...
Il y a quelques jours nous devions décider, avec mes collègues, du renouvellement du contrat de travail de Dany. Tête brûlée ayant déjà goûté aux plaisirs de l'incarcération, Dany, 23 ans, est actuellement en semi-liberté. Équipé d'un "bracelet" de surveillance il est astreint à rester chez lui en dehors de ses horaires de travail. Cette alternative à l'incarcération est censée lui donner une chance de s'en sortir. Mais Dany semble avoir un peu trop compté sur la chance et l'argent facile puisqu'il doit passer une nouvelle fois en jugement dans quelques semaines pour « attaque à main armée » - avec arme factice - d'un tout petit commerce . Qu'il ait ou non un contrat de travail, signe d'une volonté de réinsertion, peut influer sur son retour en prison.
Ces considérations judiciaire n'ont, théoriquement, rien à voir avec le travail et seule l'implication professionnelle de Dany devrait entrer en considération. Oui mais voila... son implication à longtemps laissé à désirer, alliée à une forte contestation, de l'absentéisme, beaucoup de bavardages qui perturbent le travail en équipe. C'est notre rôle que de tenir compte de ce genre de difficultés, quand on travaille avec des personnes en insertion par le travail, mais le nôtre aussi de maintenir un cadre et des limites, absolument nécessaires. Plusieurs fois mis en garde Dany a fait des efforts, puis à pris l'engagement écrit d'être présent chaque jour et de s'impliquer davantage. C'était la condition de son renouvellement, avec l'idée de lui donner sa chance. Une fois la décision prise, fort de cette assurance de rester, Dany s'est octroyé deux jours d'absence pourtant clairement refusés par l'équipe d'encadrement parce que, tout simplement, Dany n'avait pas envie de faire un travail qui lui déplaisait.
Cette entorse manifeste aux engagements qu'il avait pris nous fit craindre que Dany s'autorise un comportement des plus libres pour les six mois à venir, durée de son nouveau contrat. Or ce n'est pas acceptable, tant pour l'exécution du travail, l'exemple donné aux autres, et le respect de limites qui ne peuvent être bafouées sans conséquence. Il a donc été décidé de remettre en question le renouvellement de contrat. En a découlé une longue discussion au sein de l'équipe d'encadrement.
Situation délicate puisque nous savions que de notre décision dépendait peut-être le retour en prison de Dany. Partisans du respect des limites et adeptes d'une nouvelle "dernière chance" ont échangé leurs points de vue. Manque de chance pour Dany : certains de mes collègues connaissaient la commerçante, âgée, qu'il avait "braquée" et réagissaient avec une partialité émotionnelle revendiquée. Le débat a été difficile et je me sentais assez mal à l'aise d'avoir un rôle qui s'assimilait à celui de juges, ce qui n'aurait pas dû être le cas.
Finalement au nom du respect des limites, qui est effectivement une des pierres angulaires pour "tenir" et soutenir un public en difficulté, souvent en manque de repères, il a été décidé que le non respect des engagements de Dany justifiait que son renouvellement soit annulé. Pour ma part j'étais très mitigé.
Le hasard des présences a fait que ce soit au partisan de l'ultime dernière chance et à moi-même de lui annoncer qu'il n'en bénéficierait pas. Malaise d'être les porte-paroles d'une décision collégiale qui n'avait pas nos faveurs...
Dany a écouté la sentence, d'abord imperturbablement, semblant acquiescer en hochant la tête. Il reconnaissait sa faute, mais n'en avait pas imaginé les conséquences. Puis il a laissé sortir son amertume : il avait fait des efforts et considérait qu'ils n'étaient pas reconnus. Il argumenta alors que d'avoir tenté de travailler n'avait servi à rien si c'était pour être ainsi jeté et qu'il n'avait qu'à retourner dans les trafics divers qui lui rapportaient « 200 euros par jour » auparavant. Je lui rappelai que les mises en gardes avaient été nombreuses, que nous avions souvent discuté avec lui et écouté sa façon de voir. Il se plaça alors en victime persécutée, imaginant que nous avions fait exprès de trouver un prétexte pour le rejeter et le renvoyer à son statut d'exclu. Sa haine de la société explosa en une phrase, visiblement bien rôdée : « la vie est une pute et il faut la baiser chaque matin ! ». J'ai tenté de lui rappeller que c'était bien lui qui avait transgressé ses engagements, comme il avait transgressé les lois, et qu'il était donc responsable de ce qui lui arrivait, mais Dany déjà se levait, visiblement dégoûté de la vie...
Avec mon collègue nous nous sommes regardés, encore plus mal à l'aise qu'en entrant. Visiblement Dany ne se rend pas compte de l'importance du respect de règles de vie en commun, applicables dans le cadre du travail. Mais surtout Dany nous a montré son mal-être, son sentiment que la vie ne l'épargne pas et que la société ne cesse de lui appuyer sur la tête alors qu'il fait des efforts...
Ébranlés, nous nous sommes ouverts à nos collègues de notre doute : fallait-il vraiment prendre le risque de renvoyer Dany vers la prison ? Ne pouvions nous pas lui offrir encore une chance ? Au moins celle de ne pas retourner vers ce vivier d'exclusion-rejet de la société qu'est la prison ? La discussion a été vive, entre ceux qui ont vu en face la détresse de Dany et ceux qui affirmaient que nous cherchions surtout à nous donner bonne conscience.
Il ne s'agissait pas de bonne conscience, mais d'humanité.
Finalement c'est ce côté qui l'a emporté et Dany restera avec nous. Au moins jusqu'à son prochain jugement. Nous aurons fait ce que nous pouvions pour lui donner, encore une fois, une chance. Il en a bien besoin...
11 novembre 2009
Le pantalon rouge
Mon grand-père n'a pas fait très longtemps la Grande Guerre, dont nous fêtons aujourd'hui l'armistice. Portant le pantalon rouge il a été blessé dès les premiers jours et laissé pour mort. Devenu prisonnier, envoyé dans un premier camp, transféré ensuite dans un autre en Allemagne ou en Pologne, il y resta jusqu'à la fin de la guerre.
Outre une valeur historique ces dessins, presque centenaires, sont aussi, en ce qui me concerne, porteurs d'un autre message : la subjectivité d'un regard porté sur une réalité qui aurait pu être perçue comme tragique. Incontestablement mon grand-père à voulu garder, ou transmettre, quelque chose qu'il ressentait comme positif. Il avait alors une vingtaine d'années... |
|
|
09 novembre 2009
Ruptures d'amitié
| « Je sais des amitiés fortes, vraies quand elles étaient, qui ne sont plus. Le pourquoi du comment est difficile à cerner. Tout au plus, je crois, arrive-t-on parfois à émettre des hypothèses sur les raisons de la rupture. Et une première difficulté est là, quand l'amitié était, tout pouvait être entre dit. Quand on est en rupture, on ne peut plus tout se dire ... et donc on se réduit à supposer. La deuxième difficulté est d'avoir la lucidité de se poser les vraies questions et encore plus de se construire les vraies réponses sur la responsabilité de la rupture. Je ne parle pas ici de culpabilité, de faute ou de je ne sais quoi. Je parle de cette réponse à donner au pourquoi? Sans concession, ni hargne que ce soit vis-à-vis de soi, de l'autre ou des autres qui sont intervenus dans la relation brisée (c'est, à mon avis, souvent dans un subtile mélange d'une relation à deux avec interférence que se fonde la rupture). La troisième difficulté est de revivre sans cette amitié... et c'est parfois cette difficulté qui est la plus grande. On se sent amputé d'une part de soi-même, d'une part profonde de soi-même et notre image à nos propres yeux en est altérée pour toujours... Je crois, en tous cas ... » Commentaire de fc, lu chez Coumarine - "La mauvaise rencontre" |









