Alter et ego (Carnet)

10 août 2022

Tracer la mémoire du présent

À l'unisson de la population française, je me suis mis en mode "vacances" : en août, je ne travaille que trois jours par semaine. Cela me permet d'augmenter notablement mon temps de liberté et, de là, d'ouvrir des espaces propices à la réflexion. Je renoue ainsi avec une pensée flottante, vers laquelle, par nature, je suis volontiers attiré. Ma vie habituelle ne laisse que peu de place à cette errance mentale.

Le temps libre me permet aussi de me livrer à des activités sans cesse repoussées. J'ai entrepris, par exemple, d'actualiser l'inventaire des arbres que j'ai plantés et vois grandir depuis près de trente ans. Approximativement un millier, peut-être davantage. S'agissant d'espèces peu communes, je suis le seul à pouvoir les identifier facilement. Il serait donc dommage de perdre ce savoir le jour où je ne pourrai plus le transmettre.

Ce faisant, j'anticipe les conséquences de ma disparition. Je fais aussi un pari sur l'avenir : supposer que lesdits arbres me survivent. Ce qui, auparavant, du fait de leur longévité naturelle, aurait tenu de l'évidence, n'est évidemment plus du tout certain. La grande sécheresse qui sévit actuellement dans tout le pays me le rappelle sans ménagement. Les conséquences du changement climatique deviennent clairement perceptibles. Il se pourrait donc que l'inventaire d'un patrimoine vivant devienne la future liste des disparus. Déjà certains arbres, pourtant vigoureux et prometteurs, n'ont pas résisté aux trois années sèches consécutives de 2018-2019-2020. Auparavant d'autres étaient morts durant l'épisode mémorable de 2003. Rayés de ma liste, j'en ai néanmoins conservé la trace. La sécheresse actuelle fera t-elle encore de nouvelles victimes ?

Cet inventaire je peux l'enrichir car je dispose des données concernant l'histoire de la plupart des arbres : l'origine des graines, l'année de germination, la date de plantation. Il me faut simplement - euphémisme - rapprocher des fichiers numériques distincts pour les mettre en concordance. Tâche fastidieuse et chronophage s'il en est, reportée depuis des années pour cette raison. En outre, pour quelques arbres singuliers, j'ai depuis plusieurs années effectué des mesures de croissance : diamètre du tronc et hauteur. Ainsi je pourrais, potentiellement, fournir une base d'observations assez complète... pour qui s'interesserait, éventuellement, à cette collection dendrologique (du grec "Dendron", "arbre").

 

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Inventaire papier sur fond de feuilles sèches

 

Pourquoi m'astreindre à cette fastidieuse compilation de données ? Cela tient propablement de la même logique que l'écriture diaristique : faire oeuvre de mémoire. Relier dans une chronologie les constats du présent. Conserver la trace d'une évolution, d'un parcours. La photographie, en partie, joue aussi ce rôle mémoriel. Il en va de même pour les correspondances.

Voila le genre de travaux (in)utiles auxquels je peux me livrer lorsque je dispose de temps. Les idées de manquent pas et, l'âge de la retraite approchant, cela m'ouvre une belle perspective pour me consacrer à ce qui m'importe. 

La retraite ? Ouais, j'y pense forcément. Mais j'hésite encore : m'y mettre dès que possible... ou continuer à travailler tant que je trouve satisfaction dans ce que je fais ? Indéniablement j'apprécie une partie de ma vie professionnelle, qui tient du défi continuel. Chargé de piloter une activité en croissance, mon rôle consiste à tenir la barre sous une double contrainte : sociale et économique. C'est stimulant, jamais ennuyeux. Par contre il manque une troisième contrainte - écologique - dont l'insuffisante prise en compte me frustre. Je ne sens pas autour de moi une dynamique à même de faire évoluer les choses en ce sens. Du moins pas assez rapidement et pas avec l'ampleur nécessaire. Cela rend mon investissement professionnel bancal.

Mais le milieu professionnel a un avantage : il me permet un travail collaboratif, donc relationnel. Il représente une grande part de ma vie sociale. C'est important, pour un solitaire comme moi, de bénéficier de telles interactions. Une fois retraité, je risque de me complaire dans la solitude et de me priver ainsi d'échanges. Certes, tant que je suis engagé dans la politique locale je serai encore amené à interagir...

Le temps dilaté dont je disposerai à la retraite, qui me donnera une liberté à laquelle j'aspire, me pose vaguement question : la vie en solo ne va t-elle pas manquer de partage ? Mais en fait cela ne m'inquiète pas vraiment : il sera toujours temps de m'ouvrir à de nouvelles explorations !

Si, toutefois, les conditions d'existence le permettent, mais ça c'est un autre sujet...

 

[pour l'occasion j'inaugure un nouveau "tag" : le mot "retraite"]

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31 juillet 2022

Lettres oubliées

L'été a commencé avant l'heure. Il a déjà trois mois et fin juillet ressemble à octobre. Des feuilles sèches gisent au sol, bien trop tôp pour la saison. L'eau manque pour les arbres, une fois de plus. L'herbe a une couleur de savane et craque sous les pieds. Les ruisseaux sont à sec. Plus haut les glaciers fondent. Ailleurs des forêts brûlent.

N'en parlons pas : pour beaucoup c'est le temps des vacances et il ne faudrait pas les gâcher avec des considérations anxiogènes. 

Pour moi c'est la trève estivale. Le temps des réunions est suspendu jusqu'en septembre et les actions collectives, aussi urgentes soient-elles, sont reportées à plus tard. Libéré de ces multiples sollicitations, je retrouve du temps pour moi. Je peux cogiter un peu, et même écrire.

Il y a quelques jours, la chaleur caniculaire rendant l'extérieur peu attirant en journée, j'ai choisi la fraîcheur de la maison afin d'effectuer quelques rangements. Du tri dans des dossiers et divers documents, plus ou moins en vrac, m'ont permis de jeter des kilos de paperasse périmée. Archiveur désordonné, je garde baucoup plus que nécessaire. Peut-être pour avoir le plaisir de retrouver des traces de ce qui fut. Sensations ou émotions se ravivent alors, au hasard des désempilements et des redécouvertes. Dans cette sédimentation documentaire je constate l'écoulement du temps. C'est ma petite archéologie personnelle

Dimanche, j'ai ainsi eu l'heureuse surprise de découvrir de précieux documents dont j'avais oublié l'existence. Des lettres, laissées par C., puis L., deux des femmes avec qui j'ai accepté, jadis, l'exploration conjointe des possibles. C'était à l'époque durant laquelle, circonspect mais curieux, j'étais plutôt ouvert aux rencontres sensibles et me laissais approcher assez facilement. Était-ce pour vérifier mon potentiel de séduction, fragilisé par une sévère déconvenue ? Tenté par des parenthèses à tonalité affective et sensuelle, mais sans attachement, j'évaluais encore mal les conséquences et les impasses auxquels ce cocktail hasardeux pouvait conduire.

La relecture des lettres enfouies et leurs touchantes confidences m'a ramené en arrière, ravivant instantanément ce qui s'était partagé à ce moment-là. Images et sensations, douceur et discussions, questionnements partagés. Il y avait du vraiment bon et du... plus compliqué. C'est celui-ci qui m'est revenu le plus nettement. Comme une gêne mal enfouie, prête à ressurgir. Car je sais avoir, malgré moi, causé tourments et chagrins en ne répondant pas à certains désirs. J'en garde une sensation de malaise et d'inachevé. Le flou et l'incertitude causés par mes hésitations rendaient, je le sais, mes intentions peu claires. Je n'en suis pas fier. Il aurait fallu du temps, de la patience, du dialogue... ou au contraire, peut-être, que je prenne des décisions tranchantes. Mais j'ai la patience de l'alchimiste, qui persévère sans pouvoir garantir que l'expérience tâtonnante donnera un résultat réciproquement satisfaisant. Je crois que la complexité, en elle-même, me stimule.

Pour quelqu'un qui recherche la simplicité c'est, pour le moins, paradoxal ! Mais en fait non : c'est un peu comme si j'avais besoin de tout mettre à plat. Clarifier. Décortiquer les doutes et les ambiguïtés, les lever pour établir une confiance et parvenir enfin à cette tranquille complicité dans laquelle je me sens libre d'être moi. Traverser la complexité pour atteindre la simplicité, en quelque sorte.

Ce mode de fonctionnement est peut-être singulier. Trahit-il une sensibilité exacerbée ? Ou un désir d'idéal ? Une prudence excessive ? Un besoin absolu de clarté ?

Quoi qu'il en soit, cette quête reste inaboutie.

Des années plus tard je reste porteur d'une vague honte, plus ou moins refoulée : mes hésitations ont causé de la souffrance. Mes explorations relationnelles, mes indécisions, les épisodes de malaise les accompagnant, ne correspondaient pas à ce que je pensais pouvoir échanger dans une relative légereté. J'imaginais un partage d'envies, réciproquement nourricier, équitable et compatible. Durable. Mais généralement ça ne durait pas bien longtemps. Dès lors que l'on investit une part émotionnelle, sensible, affective, voire sentimentale... on prend le risque de mettre en évidence inéquité et décalage d'attentes. De ceux-ci peut naître la douleur mordante de la non-réciprocité. Celle qui vient nous chercher profondément, nous tenailler, ravivant des besoins inassouvis issus de l'enfance. Mettant à jour des vulnérabilités insoupçonnées. Pour moi, qui suis sensible à la sensibilité d'autrui, accompagner ce genre de situation est extrêmement délicat et a pu me mettre en échec. Être présent sans faire mal devient forcément périlleux puisque au coeur d'un antagonisme : rester proche et attentionné tout en ne pouvant pas l'être autant qu'espéré. Je n'ai pas toujours su faire.

Ce n'est pas fondamentalement impossible puisque je réussis l'exploit de partager une relation affective complexe depuis une douzaine d'années. Elle est cependant, depuis son origine, dans une perpétuelle précarité et se vit bien davantage dans l'absence que dans la présence.

Hormis cela, perturbé par trop d'expériences suspendues, j'ai mis mes désirs de rencontre en sommeil. Je n'ai plus su - plus pu, plus voulu - m'ouvrir à de nouveaux possibles. Et de fait, depuis une dizaine d'années il n'y a plus eu de rencontres aussi poussées. Par défaut, je suis redevenu "unipartenaire". Non par conviction, mais par pragmatisme. Par simplification. Par résignation. Par amitié, aussi. Par fidélité.

C'est bien beau tout ça, mais la vie, elle est où là-dedans ?

Mes énergies vitales se sont projetées vers d'autres champs de découverte, de réflexion et d'action. Je me suis engagé pour la cause écologique, qui a bien besoin d'être soutenue. Dans ce militantisme à ma mesure je trouve un contraste d'enthousiasmes et de déceptions qui a l'immense mérite de ne blesser personne.

Et la joie ? Elle est où, la joie ?

Dans les souvenirs, assurément, même si le passé n'est pas sa meilleure place. Au présent, si joie il y a, elle est dans la tranquillité du solitaire. Il s'agit davantage de contentement que de joie, d'ailleurs. Je me réjouis du modeste bonheur d'être épargné par le malheur. Et puis il y a ces moments partagés avec mes enfants, ma famille. Bien que solitaire, je ne suis pas seul. C'est ma chance !

Tout cela paraît sage, équilibré, satisfaisant. Reste à savoir si l'évitement de l'engagement relationnel est le meilleur choix à long terme.

 

[Et je me demande bien pourquoi j'ose encore aborder ce genre de sujet sur un blog en déréliction]

 

IMGP4703Plateau du Taillefer - Juillet 2022

 

 

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18 juin 2022

À part ça, tout va bien !

« À part ça, tout va bien ! » C'est la petite formule magique qui permet de désamorcer ce que l'on vient de poser en décrivant une situation insatisfaisante. Et parfois une suite d'évènements qui recèlent un fort potentiel d'épuisement mental ou de désagréments physiques.

Prendre ce contrepied indique, me semble t-il, la volonté de dépasser l'épreuve. De ne pas se laisser affaiblir. De continuer, malgré l'adversité, à voir la vie plus belle que moche, plus agréable que douloureuse. C'est peut-être un état d'esprit, ou bien un parti-pris. Fondamentalement c'est accepter l'idée que les difficultés font partie de l'existence et qu'il reste de la place pour se réjouir d'être vivant·e.

Il me plaît de sentir cette dualité, cette incertitude, dans laquelle je perçois une justesse, si ce n'est une justice. Une équité, qui découle simplement des aléas et de leur temporalité.

Pour quiconque a la chance d'accéder à un mode de vie qui permet d'aller au delà des besoins essentiels (se nourrir, être à l'abri, avoir des liens sociaux), chaque élément qui rend la vie plus confortable, plus agréable, contribue à cette sensation que « tout va bien ». Mais de là peut naître une dépendance : la perte d'un des éléments de confort est perçue comme douloureuse. De ce fait, il peut devenir impensable de déclarer, en toute conscience, que « tout va bien » si l'on ne sait pas relativiser l'importance des choses. Il suffit pourtant de se décentrer pour prendre conscience de la chance d'être né dans un pays d'abondance...

Le problème c'est qu'en prenant du recul, il y a d'innombrables raisons d'être affecté par autre chose que soi. Difficile de dire que « tout va bien » lorsqu'on élargit son champ de vision : misère, malheur et destruction y entrent. Il faut donc trouver la juste distance entre une vision autocentrée et une vision globale, tout en acceptant de n'avoir qu'un infime pouvoir d'action. Relativiser aussi dans le temps : ce n'est pas parce que quelque chose génère une difficulté à vivre maintenant que cela va durer.

Pour autant une difficulté, toute relative qu'elle soit, n'est pas à négliger. Elle peut générer un sentiment d'injustice, de tristesse, de frustration, de colère et une véritable douleur psychique. La relativisation est un dialogue de soi à soi, un processus d'acceptation dans lequel la personne concernée est la mieux à même de voir clair. Et il peut falloir du temps pour cela. Beaucoup de temps. Bien mal avisé serait celui qui voudrait décider pour autrui de la gravité d'un ressenti douloureux !

Il y a un mois, incité à donner signe de vie ici après deux mois sans écrire, je me suis laissé aller à disséminer des fragments d'explications, terminant avec un « à part ça, tout va bien ». Pour moi c'était une façon de dire sans dire, mais aussi de relativiser, et peut-être d'éviter d'entrer dans le détail d'une difficulté existentielle que précisément je relativise. Après tout, n'ai-je pas toutes les raisons d'être heureux ? Moi oui, certes, mais pour le reste ? En nommant quelques éléments d'insatisfaction, plus ou moins importants dans mon rapport à l'existence, j'entrouvrais une porte. Ce faisant je me donnais la possibilité de rompre un silence qui s'éternise.

Il s'éternise par manque de temps, principalement : en multipliant mes engagements altruistes je divise les moments propices à la réflexion. Et puis je peux le dire : je n'ai plus vraiment l'esprit à m'introspecter. Et encore moins par écrit. Ce que j'écris-là, en ce moment-même, me paraît... inutile. Je le fais sans doute par esprit de fidélité. Pour maintenir une forme de lien.

Honnêtement je trouve presque incongru [et laborieux] de tenter d'exprimer ce qui m'anime. Car ce qui m'importe, me touche, m'inquiète n'est pas vraiment partageable. D'une part je le ressens comme trop "sensible", d'autre part j'ai l'impression que ça ne résonnera avec personne. Ce n'est pas partageable ici mais ça ne l'est pas non plus ailleurs, excepté dans des cercles extrêmement restreints au sein desquels, même là, l'expression n'est pas aussi libre que ce dont j'ai besoin. Pour explorer mes profondeurs il aura fallu que me soit offerte l'opportunité d'entrer en confiance dans un registre vraiment intime pour que je découvre, par la parole, ce qu'à moi-même je cachais. Je sentais bien qu'il pourrait m'être utile d'aller scruter du côté des profondeurs émotionnelles mais je ne savais pas où trouver les conditions favorables. La proposition inattendue d'une psychologue de participer à la mise en place d'un protocole d'accompagnement concernant l'éco-anxiété m'aura ouvert cette porte. Je ne me sentais pas vraiment concerné mais le sujet m'intéressait suffisamment, depuis quelques années, pour que j'accepte de participer.

En seulement deux séances j'ai pu accéder à de nombreuses pistes liées à mon histoire personnelle. D'une part une forte sensibilité à la destruction de "la nature" ; d'autre part un lien puissant avec le passé émotionnel (vécu, ressenti...) et la transmission de celui-ci. Je porte en moi l'immense tristesse d'assister, impuissant, à un lent, silencieux, mais inexorable cataclysme.

Mais à part ça, tout va bien :)

 

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 Un autre été, quelque part dans ma région.

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25 mars 2022

Deuil anticipé

N'avoir été que brièvement affecté par le décès de ma mère m'a un peu étonné. Quelques jours seulement, et voilà, c'est passé. Le chagrin n'y est venu que par bouffées, à des moments où je réalisais par les sens qu'il n'y aurait jamais plus de retour en arrière. Que la perte était vraiment définitive. Comme si, en dehors de toute raison, j'avais gardé l'absurde espérance que quelque chose de la relation pourrait à nouveau être vécu "comme avant".

Il y a des années que je me préparais à cette mort, ayant bien souvent pensé, en quittant mes parents après une visite, que c'était peut-être la dernière fois que je voyais ma mère. En quelque sorte, le deuil était entamé depuis longtemps. Si bien que la mort n'a été que l'acte final du processus, comme le fruit qui, mûr, tombe de l'arbre.

Depuis quelques temps je me demandais quelle serait ma réaction lorsque ma mère mourrait. Il me semblait que j'aurais pu traverser ce moment sans verser une larme. Un peu honteux, presque inquiet d'être aussi détaché. En réalité l'émotion m'a assailli a plusieurs reprises, sans que je ne puisse, ni ne cherche, à la contrôler. Rassuré, en fait, d'être bel et bien sensible aux liens d'attachement. Sensible à la qualité de la relation que j'avais avec elle.

Et c'est bien parce que j'ai assisté à la lente dissolution de cette relation par essence singulière, avec une mère qui était devenue sur le tard proche confidente, me dévoilant ses états d'âme, ses tourments, ses remords, ses secrets, que j'ai pu entamer simultanément un travail de détachement à son égard. Elle a eu le temps de me confier ce qui lui tenait à coeur et ainsi d'alléger son esprit avant qu'il ne s'embrouille. Elle et moi avons eu le temps de nous dire ce qui nous était important, l'un et l'autre. Je ne me rendais pas compte que le temps infiniment lent de la dissolution relationnelle amorçait déjà un travail de deuil par anticipation.

Je pourrais presque dire que mon deuil est déjà terminé. Ma vie  a repris son cours.

Sauf qu'hier, en voyant des tulipes dans un jardin et des forsythias en fleurs, se sont discrètement ravivés des fragments de souvenirs très anciens, me ramenant à elle lorsque j'étais enfant. Ce soir, c'est en préparant mon repas, que m'est revenue sa façon d'écaler les oeufs...

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20 mars 2022

Un bonheur contrarié

Le printemps est là, qui m'appelle. Sensation physique et sensorielle. L'écriture est là, qui m'appelle aussi. Perception intellectuelle, émotionnelle, analytique. Nécessité. D'un côté la vie vivante, de l'autre la vie spirituelle, intérieure, profonde. L'instant présent cherche sa place alors que le passé et le futur prennent la leur, tout aussi importante. Affrontement de temporalités. Trouver le juste équilibre.

Je crois que mon rapport à l'existence se nourrit autant du vécu émotivo-sensoriel que de l'analyse des ressentis que celui-ci provoque. J'ai besoin des deux, qui se complètent et s'enrichissent mutuellement. C'est pourquoi je vais prendre le temps d'observer les pensées et sensations les plus marquantes de ces derniers jours et laisser venir ce qui se présente. Je suis persuadé que cela me permet de me préparer à ma propre finitude, que je veux voir arriver sereinement, en me permettant de vivre le présent sans angoisses existentielles occultées. Je reste adepte de la clarté, autant que j'en suis capable.

La façon dont mon être a traversé la mort de ma mère tend à me conforter dans cette approche : je l'ai très bien vécue. Pleinement, en toute conscience, dans un bel éventail d'émotions allant de la joie à la tristesse. Joie en me remémorant les moments partagés, tristesse en réalisant qu'avec elle ils ne reviendront plus. J'ai eu des années pour me préparer à cette séparation et j'étais prêt, autant qu'on puisse l'être, pour accueillir le surcroît émotionnel dû à la confrontation physique au réel. Celui qui passe par le concret, par le corps et les sens. Le corps de ma mère et le mien. Son corps inerte, mais vivant. Puis son corps inerte, mais sans respiration, sans vie.

J'ai eu la chance - le privilège - d'être le dernier à lui parler, à l'embrasser sur le front, à lui caresser le visage. Le soir, quand elle etait vivante, et le matin, quand elle ne l'était plus. Je pense qu'elle ne s'est rendue compte de rien, mais pour moi cette proximité finale était importante. Bien plus que je ne l'aurais imaginé. Un moment de pure sérénité, un moment de joie, malgré le chagrin qui m'inondait. Elle était enfin délivrée de son enfer.

Ma mère croyait à un au-delà et certainement cela l'a portée. Ce n'est pas mon cas. En parlant à sa dépouille encore tiède je ne faisais que prolonger, en toute conscience, l'illusion de notre connivence passée. Ultimes paroles et gestes de détachement. J'ai regardé son visage émacié, ai tenté de former un sourire sur ses lèvres sans y parvenir. « Ah, je n'arrive pas à te faire sourire, Maman ». J'ai eu un regard sur son ventre, duquel je suis né. Et puis voilà, j'ai fait le deuil de son corps, que je ne verrai plus. 

Quelques heures plus tard la fratrie et quelques uns de nos enfants étions chez mon père, qui lui n'a pas voulu la voir décédée. L'ambiance était plutôt rieuse, bien que les larmes puissent jaillir de temps en temps. Et là je me suis rendu compte de ce fait étonnant : ma mère ne manquait pas. Il n'y avait pas du tout l'impression de "place vide". Au contraire, c'est comme si nous pouvions enfin vivre ce moment, libérés, sans nous demander si cette pauvre vieille femme privée de parole ne se sentait pas trop exclue. Et de fait elle l'était, parce que son esprit ne pouvait plus vraiment nous suivre. Ces derniers mois la voir ainsi, aphasique, l'esprit vagabond, les mouvements absurdes, était une souffrance pour tous.

Une semaine est passée, entre son décès et ses funérailles. Dans ce délai la vie a repris son cours normal, lesté par la charge des préparatifs. Charge limitée puisque ma mère avait laissé un cahier contenant toutes les consignes utiles : des textes religieux qu'elle aimait bien, des musiques, son choix de l'incinération et le numéro de la concession au colombarium. D'ailleur j'ai pensé qu'il serait bon que je m'occupe de ce genre de choses pour ma propre fin...

Le jour des obsèques a eu un côté festif : toute la famille s'est retrouvée pour un pique-nique à côté de l'église, juste avant la cérémonie. Les rires fusaient, tandis qu'avec ma soeur nous réglions les derniers préparatifs. Seul mon père manquait, bouleversé au point d'en être malade. C'est donc sans lui que nous avons suivi l'entrée du cercueil dans l'église. Sans émotion, pour ma part. Dans l'église j'étais juste à côté de cette boite, choisie parmi les plus simple. Pour moi c'était vraiment une caisse de bois recouverte de fleurs à son goût. Certes avec le corps de ma mère à l'intérieur, mais dont la réalité était presque abstraite. Pour moi le deuil de son corps était déjà loin. D'ailleurs cette cérémonie ne me touchait pas vraiment, si ce n'est par le nombre de personnes, parfois venues de loin pour assister aux obsèques. Et puis jusqu'au dernier moment il avait fallu accueillir les gens, terminer les derniers réglages avec le prêtre... Pas vraiment le temps de me mettre en habits de tristesse, même si des bouffées d'émotion me sont venues en voyant des visages venus du passé, quelque peu vieillis.

Par contre, lorsque j'ai pris la parole pour présenter la défunte, lisant le texte que j'avais préparé, l'émotion est revenue jusqu'à me submerger. Et pas n'importe où : en lisant certains éléments de sa biographie que, pourtant, j'avais lus et relus la veille sans difficulté. Or les émotions indiquent quelque chose d'important pour qui veut bien s'y attarder. En particulier si elles apparaissent et disparaissent selon les idées ou les mots énoncés.

Dans mon texte j'ai choisi de commencer le récit de vie par son enfance, nommant les morts qui l'avaient accompagnée. Pourquoi ce choix ? Probablement parce que, sans m'en rendre compte, je relatais ce qui avait du sens pour elle. Ou plutôt : ce que moi je considérais avoir du sens pour elle, nourri par le récit qu'elle m'en avait fait depuis toujours. La mort très précoce de son frère malade, âgé de huit ans, avait hanté ses parents. Ils en avaient fait un demi-dieu à côté duquel ma mère, née plus tard, ne pouvait pas rivaliser. Petite fille forcément en échec de perfection, presque coupable d'être vivante et rabrouée quand elle l'était trop, elle a souffert d'avoir cette place d'impossible substitution. Comment cette hypensensible a t-elle construit sa personnalité dans ces conditions ? Quelles injonctions de perfection, de discrétion, a t-elle engrammé dans sa psychologie ?

Il y a quelques années, durant un travail de psychogénéalogie, j'avais été surpris de ressentir une très forte émotion autour de son frère mort, qu'elle-même n'a pratiquement pas connu et qui, jusque-là, n'était pour moi qu'un personnage secondaire. J'ai compris que se jouait là quelque chose de vraiment important, sans que j'en comprenne le sens. Et là, en lisant mon texte dans l'église, j'ai buté sur la même émotion venue des profondeurs de mon inconscient en lisant le prénom de ce frère mort.

J'ai buté aussi sur le prénom de H., sa mère, brutalement décédée un mois après que mes parents se soient rencontrés. Pour ma mère, cela arrêtait net le temps de légereté et d'insouciance qu'elle venait de découvrir. Un peu comme si, après avoir tant espéré le bonheur, il lui était déjà oté. J'ai buté sur le décès de sa grand-mère trois mois plus tard, interrompant brutalement le voyage de noces de mes parents. C'est sur cette succession de morts, qui ont tant marqué ma mère, que l'émotions m'a submergé. En racontant brièvement l'histoire d'une vie à tous ces gens, dans l'église, je portais la souffrance qu'elle m'avait transmise à ce sujet. C'est comme si, à travers mes mots et ma voix, s'exprimaient les douleurs qu'elle avait portées durant toute son existence.

Pourquoi ai-je choisi d'en parler, alors que j'aurais pu mettre en avant bien d'autres choses ? Je l'ignore. Mon inconscient a guidé mon récit.

J'ai buté aussi sur une phrase précise, citée directement d'après ses écrits à elle : « j'envoie comme un défi à la mort en devenant enceinte ». Je suis né exactement neuf mois après leur mariage, premier porteur de son aspiration à la vie. Cinq ans plus tard les quatre enfants de la fratrie étaient nés ! Encore un an plus tard, son père, qu'elle adorait, décédait. Ma mère se retrouvait ultime représentante de sa lignée. Tout cela alors qu'elle n'avait pas encore trente ans.

Dès qu'elle fut mère elle se consacra à l'épanouissement et au bonheur de ses enfants, concrétisant son rêve de petite fille trop seule, à la joie de vivre empêchée par une grand-mère acariâtre, véritable matriarche régentant autoritairement le couple veule de ses très doux parents. C'était Cosette, cette histoire ! Alors nous, ses enfants, avons été une revanche sur la tristesse de son enfance. Son vrai bonheur.

Sans doute le tableau aurait-il pu devenir idéal si, du côté conjugal, elle aussi avait pu s'épanouir et accéder à la pleine joie de vivre à laquelle elle aspirait. Ce ne fut hélas pas le cas et il est certain qu'elle a souffert de voir son bonheur contrarié par un mari autoritaire et trop souvent cassant, inapte à exprimer sa sensibilité, handicapé relationnel et affectif. Mais dont la force de cractère était rassurante.

Ma tristesse venait sans doute de revoir défiler cette vie presque heureuse, qu'elle n'a pas eu la force de conquérir totalement en s'affirmant face à mon père. J'ai parfois trouvé ma mère lâche de n'avoir pas osé s'émanciper, lorsque nous avions quitté la maison. Je sais cependant qu'elle a fait ce qu'elle a pu et à tenté de trouver une sérénité accessible, à sa portée. Elle a aussi tenu à respecter des valeurs morales qui lui semblaient intangibles.

Quant à moi, je considère depuis longtemps que mon propre chemin d'émancipation conjugale ne résulte pas d'un total hasard...

 

Et pour poursuivre dans les liens de cause à effet, je comprends mieux pourquoi le suicide de Solange, qui incarnait pour moi « la joie de vivre », m'a tellement touché. Et pourquoi ma grande inquiétude quant au fragile bonheur de l'humanité, idéal dont la perspective semble toujours plus inatteignable, affecte si fort mon rapport à l'existence.

 

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18 mars 2022

Après

J'aurais beaucoup à écrire. Trop, même, pour savoir par où commencer.
Alors je pose le tout, à peu près dans l'ordre :

J'ai régulièrement évoqué ici, depuis des années, la perte et la finitude. D'abord autour des ruptures relationnelles, puis progressivement sous l'angle de la destruction des conditions d'habitabilité terrestres. Incidemment j'ai aussi abordé la finitude de nos existences, notamment en constatant la dégradation physique et mentale de ma mère, atteinte par la maladie de Parkinson [qui ne se réduit pas, loin de là, à un tremblement des mains : ma mère n'avait aucune trace de ce symptôme]. Puis il y a eu le suicide de Solange.

Le lendemain de son enterrement était lancée l'opération d'invasion de l'Ukraine, mettant fin à la paix européenne. Touché par cet évènement destructeur j'ai commencé à écrire une ébauche de réflexion, restée en suspens. Publiée seulement aujourd'hui (en gardant la date d'origine), elle reste inaboutie car ouvrant un trop large spectre d'émotions dues à la survenue brutale de la mort à grande échelle alors que, d'un autre côté, la mort lente de l'écosystème terrestre ne suscite aucune réaction internationale efficace. Après mes réflexions sur la perte lente, que l'on a le temps de voir venir, et celle, brutale, qui ne prévient pas, cela faisait trois textes successifs sur diverses variations de la finitude. Visiblement j'étais préoccupé par le sujet.

Et puis il y a eu irruption du réel à effet immédiat et prioritaire : la perspective de la mort, proche - aux deux sens du terme - après aggravation soudaine de l'état de santé de ma mère. Un sommeil anormalement profond et durable, avec impossibilité de l'en sortir. C'est à moi qu'est revenue la responsabilité d'appeler les urgences, sachant bien que cela pouvait mener vers une issue fatale, autant redoutée qu'espérée. Hospitalisation, perfusion, mise sous oxygène. Temps d'incertitude. Cela a duré six jours.

J'ai été le premier à savoir que son calvaire avait pris fin et à la voir sans vie. J'ai tenté d'écrire autour de ce moment si particulier, sans vraiment y parvenir. Le texte, inachevé, est finalement lui aussi publié en différé pour respecter la chronologie des faits. Je le garde parce qu'il relate ce qui, paradoxalement, représente un bon moment. J'ai eu le privilège immense de le partager seul avec elle et ainsi pouvoir me détacher, par les sens, par mon corps, de son corps.

Désormais je suis dans l'après. Après le décès et tous les bouleversements que cela représente, quand bien même nous y étions tous préparés. Après les démarches funéraires. Après les obsèques. Après l'incinération.

Ce matin, dernier acte symbolique concernant son corps, nous avons déposé l'urne contenant ses cendres au colombarium, prêt pour les recevoir depuis... un quart de siècle (mes parents étaient prévoyants).

 

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13 mars 2022

Un dernier café avec toi

- Voulez-vous un café ?
- Oui, je veux bien, merci.

Elle me laisse quelques instants et je retourne voir ma mère sur son lit, débarassée de ses perfusions et de son masque à oxygène, devenus inutiles. Elle paraît apaisée, tout comme durant cette nuit que j'ai passée à ses côtés. Elle respirait alors calmement, sans bruit, de plus en plus profondément endormie sous l'effet conjugué de la morphine et d'un sédatif.

L'infirmière revient avec le café et me laisse seul dans la chambre. Je reviens auprès de ma mère et lui évoque l'aube naissante, que je vois par la fenêtre sur fond de montagnes enneigées. Le ciel est clair, il fait très beau. Dans les couloirs tout est calme, le monde des vivants ne s'est pas encore réveillé. Je regarde ce jour qui se lève et qu'elle ne verra pas. Je reviens vers elle, lui caresse le visage, lui embrasse le front. « Tu te refroidis, Maman ».

Ce jeudi 10 mars, à 6h15, l'infirmière m'a réveillé « Monsieur... voilà, votre maman est partie ». « Ah ? Oui, merci », fis-je en me redressant. C'était attendu. Et même espéré. Trois quarts d'heure plus tôt je m'étais approché pour vérifier : elle respirait encore. Je songeais déjà à la nouvelle journée de calvaire qu'elle et nous allions peut-être passer, comme la veille.

Depuis quelques jours chacun de nous avait pu passer plusieurs heures avec elle et partager ce moment si particulier avec celles et ceux qui étaient présents. Chacun avait pu lui parler - sans être sûr qu'elle entendait. Elle avait réussi à dire quelques mots, à peine audibles, avant de replonger dans cette sorte de coma, un profond sommeil qui lui maintenait les yeux mi-clos. Nous avions insisté auprès de l'équipe médicale : pas d'acharnement. Là où beaucoup tiennent à ce que la médecine sauve, nous demandions le contraire.

Durant ces quelques jours nous nous sommes relayés auprès d'elle, souvent en nombre. Nous avons parlé, nous avons ri, avons évoqué "l'après" qui déjà se dessinait. Entendait-elle ? Sentait-elle notre présence ? Quelle conscience avait-elle de ce qui se vivait là, elle dont le regard fixe semblait vide ? De rares fois, sortant de son immobilisme à cause d'une respiration manquante, elle a ouvert les yeux en grand, suivant du regard celui ou celle qui lui parlait. Elle semblait alors capter la situation. Elle semblait vivre. Le reste du temps cela ressemblait à la mort en sursis. 

 

[ébauche inachevée]

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03 mars 2022

Proche et lointain

Télescopage temporel, différences d'échelles, permutation dans l'ordre des priorités. Je constate, ces derniers temps, une exacerbation des affects qui m'animent.

Dans le très proche, il y a d'un côté l'effacement lent et progressif de ma mère, qui se meurt à petit feu ; de l'autre la disparition brutale et volontaire de notre collègue qui s'est donné la mort. Contraste. Deux façons d'accepter la finitude de l'existence.

Plus loin, il y a l'irruption brutale et volontaire de la guerre en Ukraine, avec le cortège de brisures, de douleurs, de bouleversements infligés à sa population. La violence, la mort, la peur. Encore plus loin, en parallèle, infiniment moins spectaculaire, une nouvelle alerte, répétée invariablement, concernant la catastrophe climatique et écologique en cours, dont le traitement est reporté à plus tard, empirant sa gravité et éloignant la perspective d'y échapper. La mort lente, sans violence. Trop lente et trop lointaine pour susciter l'effroi.

La priorité va à l'immédiat, bien sûr... alors même que c'est la raréfaction des ressources qui pourrait bien être une des causes de cette guerre.

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16 février 2022

Détermination

Sait-on jamais ce qui nous anime ?

J'ai connu Solange il y a une douzaine d'année, quand elle fut recrutée chez le même employeur que moi. Jolie jeune femme, très dynamique et souriante, j'ai découvert sa personnalité au fil du temps. Je l'ai vue évoluer, s'affirmer, prendre des responsabilités, monter des projets. Sa détermination, son assurance, son élégance, faisaient mon admiration. Très enjouée, toujours de bonne humeur, son rire sonore et contagieux, tel une signature vocale, attestait de sa présence dans les parages. Solange était appréciée tant pour sa personnalité toujours positive que pour ses compétences professionnelles. Elle avait cependant fini par se sentir un peu à l'étroit à son poste, aurait aimé un peu plus de responsabilité et reconnaissance pour le dynamisme qu'elle mettait au service de notre employeur commun.

L'automne dernier elle a annoncé son départ, certaine d'avoir trouvé ailleurs de quoi s'épanouir. Bien que j'en fus un peu attristé, j'estimais qu'elle faisait un bon choix : suivre son envie ; se donner les moyens de ses ambitions. J'aimais bien Solange et, si j'avais eu les faveurs de son regard, peut-être n'y aurais-je pas résisté. Au moment de la quitter, lors de son pot de départ, dans un geste d'affection un peu malhabile, j'ai mis mes mains sur ses hanches... parce qu'il me paraissait incongru de la prendre dans mes bras.

Solange partie, son rire n'a plus retenti. Au début ce silence se remarquait, et puis on s'est habitués. De loin en loin j'ai eu de ses nouvelles de la part de collègues qui avaient gardé un lien étroit avec elle. C'est ainsi que j'ai su qu'assez rapidement Solange avait regretté son départ. Chez son nouvel employeur l'ambiance était pesante. Je n'en savais guère plus, n'ayant pas cherché à garder de lien avec elle - je ne m'attache plus aux gens qui partent. S'il nous était arrivé de partager quelques impromptus de conversation, tous les deux seuls en fin de journée, nous n'avions jamais été significativement proches. Disons qu'il y avait entre nous une aimable confiance et une appréciation mutuelle.

Lundi, j'apprends incidemment que Solange a décidé de revenir chez nous ! Super ! Je suis vraiment content de la savoir de retour, tant pour la perspective de renouer avec sa jovialité communicative que parce que cela lui permet de retrouver un meilleur équilibre professionnel. Car dans la foulée j'apprends qu'elle aura de nouvelles fonctions, avec des responsabilité à sa mesure. Des tractations ont eu lieu depuis quelques jours et l'équipe de direction comme ses anciens collègues se réjouissent de ce retour. Ce sera en avril.

Joie de courte durée.

Ce même lundi, tard dans la soirée, Solange a renoncé. À tout.
Elle a mis fin a ses jours.

 

Nous l'avons appris le lendemain matin. Stupéfaits. Sidérés. Incrédules.
Solange ? Mais ce n'est pas possible ! Pas elle ! Pas quelqu'un d'aussi joyeux et solide qu'elle !

Mon cerveau ne parvenait pas à enregistrer l'incroyable choc de cette tragédie. Comme un mécanisme déréglé qui bloque et débloque en continu, avant-arrière, sans parvenir à aller dans le seul sens possible : accepter le réel. L'inacceptable réalité.

Au fur et à mesure que la sinistre nouvelle se propageait parmi nous, les visages blêmissaient. 

Murmures et conciliabules. L'une avait été avec elle au restaurant trois jours avant, pour préparer ce retour. Tout allait bien et le projet s'élaborait avec enthousiasme. Une autre l'avait eue au téléphone quelques heures seulement avant l'acte fatal : bonne humeur et rire habituels. Pas le moindre signe, au contraire, puisque là encore il était question des préparatifs au retour prochain.

Chez son employeur actuel aucune alerte non plus. Elle a quitté le bureau en fin de journée, avec ses collègues.

Incompréhension. Qu'est-ce qui peut pousser une personne avec cette force de caractère, mettant en oeuvre activement un projet qui l'enthousiasmait, à décider de se placer sur la trajectoire d'un train ? Choix radical et sans échappatoire. Déterminé. Désespérement courageux.


Ses failles, personne ne les a perçues. Son énergie bouillonnante et son rire tellement expressif n'étaient-ils pas une façon de conjurer une détresse totalement dissimulée ? Elle a choisi d'y mettre un terme seule, sans prévenir personne, sans demander d'aide. Elle a juste laissé un mot dans sa voiture.

Depuis peu jeune grand-mère et enchantée de l'être, elle adorait ses filles.

Sait-on jamais ce qui nous anime ?

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06 février 2022

En voie de disparition

Avec une infinie lenteur l'esprit de ma mère s'éteint. Sans bruit, sans heurt, la vie la quitte. Organiquement son corps fonctionne encore, mais ce qui était l'essence de sa vie s'en va. Elle perd inexorablement la motricité, la parole, la pensée (quoique sur ce point il est difficile de savoir ce qu'il en est). Elle n'est pas morte mais elle n'existe plus vraiment. Les moments d'échange, de plus en plus fugaces, ne cessent de se raréfier. La vie s'efface, la relation s'estompe. Que reste t-il d'une vie humaine sans relation à l'autre ?

J'ignore le degré de conscience qu'elle peut avoir de sa situation. Je me demande comment elle fait pour supporter d'être ainsi, chaque jour, davantage dépossédée d'elle-même. Constater sa propre anihilation. 

De mon côté j'apprivoise cet effacement progressif. Disparition lente, dilution oméopathique. Perte sans brutalité ni radicalité, à peine perceptible, en douceur. Comme des fils de soie qui cèdent.

Bizarrement, je crois que ce très lent détachement correspond exactement à mon rythme d'acceptation.

Mourir lentement, comme un vieil arbre qui, dépérissant durant des années, voit la vie régresser en lui. Comme un amour qui, sans être nourri en retour, finit par s'éteindre.

Est-ce que la fin est plus acceptable si elle vient lentement ?

Je me souviens des injonctions qui me furent faites, autrefois : coupe ! tranche ! Autrement dit : tue ! Vite, abrège les souffrances ! La mort pour retrouver la vie ? Une autre vie ? Je ne crois résolument pas à la vie après la mort. Ce qui meurt ne revient jamais et c'est pourquoi j'ai besoin de temps. Pour accepter la fin de ce qui a été vivant. J'ai besoin de temps pour honorer ce qui fut vie, partage, sensations, beauté, vibrations.

 

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Un peu partout, en silence, lentement, loin des yeux et loin du coeur, le vivant se meurt. Massivement. Des biotopes sont massacrés, anéantis, sans que quiconque ne s'en émeuve. La rumeur de milliards d'apocalypses diffuses est inaudible. D'autres lieux, subissant un sort comparables mais humanisés, entrainent parfois des résistances farouches ou de lointaines indignations éphémères. Hélas, on n'arrête pas longtemps la destruction en marche. Ou bien elle se reporte ailleurs. Pour que l'homme vive, il faut que nature meure. Discrètement de préférence. On n'aime pas voir la mort en face. On laisse faire la sale besogne à quelques uns, qui se tuent à la tâche, pour que d'autres puissent continuer à courir après le mythe du bonheur « parce que j'y ai droit ».

Triste course vers la mort de l'irremplaçable vie.

Il me faudra bien le reste de ma vie pour accepter l'incommensurable perte en cours. Et cependant vivre ! Et se réjouir de chaque instant de sursis.

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