Alter et ego (Carnet)

03 mai 2020

Du temps à soi

Voila 47 jours que je prends tous mes repas seul, que je passe mes soirées seul, mes week-end seul, mes nuits seul. En suis-je triste ou affligé ? Aucunement ! Je pourrais même dire que je me délecte de cette solitude, que nulle "bonne raison" ne m'oblige à rompre. J'ignore durant combien de temps je pourrai tenir à ce régime avant de ressentir un manque mais je me sens encore loin de cette échéance.

Je sais que je ne suis pas seul dans ce cas, à retrouver le plaisir du temps à soi. A contrario je sais aussi que pour d'autres le confinement n'a rien d'un plaisir, malheureusement. Inégalités sociologiques et différences psychologiques.

Je fais partie de ceux qui se réjouissent du confinement et le mettent à profit pour vivre autrement, plus en accord avec leurs aspirations. À tel point que la prolongation de ce temps offert a enclenché une réflexion latente : et si je ne reprenais pas la "vie d'avant" ? Cette question se pose à l'échelle de la société - du moins dans une partie de la société française - avec une incitation à profiter de ce temps de fort ralentissement, de cette mise en suspens... pour ne pas reprendre la course suicidaire de l'humanité. C'est comme si l'on sentait confusément et communément qu'il y avait là un moment opportun, un kairos.

Bien que confiné je n'ai pas cessé de travailler, pouvant me livrer à cette occupation à distance grâce à la technologie numérique. Mais je l'ai fait autrement. À mon rythme. En pouvant m'en extraire à ma guise pour profiter de la nature qui m'entoure. Et c'est bien ce qui change tout : je peux me relier directement à ce qui me procure satisfaction et joie. Je peux instantanément aller écouter le chant d'un oiseau, exposer mon visage au soleil ou humer une brise parfumée. Je peux aller me promener quelques minutes dans la forêt qui jouxte ma maison, le temps d'une pause bénéfique. J'ai cette chance, que dis-je, cet inestimable privilège d'être relié à l'essentiel.

L'essentiel ? Mais les liens humains, alors, qu'en fais-tu ?

Eh bien, par un étonnant paradoxe, je reste très relié aux autres. Intellectuellement relié. Le numérique permet de pallier à la distance. Je n'avais jamais fait autant de réunions Zoom (visioconférence), que ce soit pour le travail, pour avancer dans des projets citoyens, pour suivre des webinaires... En fait je vois beaucoup de gens dans mes journées de solitude. Des gens que je connais et avec qui je peux parler. Je peux aussi écouter ou lire les pensées des autres. Bref, échanger, partager, me nourrir l'esprit. Tout comme "avant", si ce n'est davantage. Jamais seul, avec internet, écrivais-je jadis.

Oui mais... la présence, Pierre, la présence ! Le numérique ne peut pas remplacer la présence physique !

Non, il ne le peut pas. Mais depuis combien d'années ai-je "apprivoisé" ce mode de relation à distance ? Plus de vingt ans ! Je n'irai pas jusqu'à dire que j'en ai fait un art de vivre mais tout au moins ai-je trouvé une sorte d'équilibre dans l'alternance entre échanges à distance et échanges en présence. Cela m'est confortable. Ce sont deux mondes relationnels qui s'interpénètrent tout en gardant leurs particularités. Je passe de l'un à l'autre sans difficulté. Comme la plupart des gens, je suppose. 

Mais comment se fait-il que la présence physique ne te manque pas ?

Je pourrais me contenter de dire « c'est comme ça », mais j'aime bien comprendre le sens des choses (ou croire le comprendre...). Peut-être que la présence physique ne me manque pas parce qu'en temps "normal" cela m'est souvent inconfortable d'être corporellement présent. Un peu comme si mon être physique constituait une enveloppe gênante autour de mon être intérieur. Être là, exister en présence d'autrui, pour moi ne va pas de soi. C'est potentiellement une épreuve. Un stress.

C'est bizarre d'écrire ça. Et pas toujours vrai.

J'ai l'impression que pour supprimer ce stress j'ai besoin de me sentir totalement accepté. Le mot de "confiance" me vient en tête, comme bien souvent lorsque j'analyse mon rapport aux autres. Je me demande qu'elle blessure de confiance je traîne ainsi depuis... tellement longtemps.

Bref : me retrouver seul avec moi-même me "libère" donc de l'épreuve qui consiste à être en présence d'autrui. Seul, je me sens libre d'être moi-même. Et confiné c'est encore mieux : je sais que je suis seul pour longtemps et que personne ne viendra troubler cette bienheureuse et tranquille solitude.

Et pourtant... je sais bien que, d'un autre côté, c'est en présence d'autrui que je peux ressentir de purs moments de joie et d'émotion contenue. Des moments qui peuvent être aussi intense que ceux que je ressens en pleine solitude devant des paysages sauvages. Les joies simples que je vis dans mon quotidien solitaire n'atteindront jamais de comparables sommets. Sauf que ces sommets sont rares, demandent des circonstances exceptionnelles et, sans aucun doute, une part de mise à l'épreuve, de dépassement. Peut-être tiennent-ils leur intensité du dépassement, d'ailleurs ? Avoir eu le courage d'oser... et avoir rencontré la félicité [qui c'est celle-là ?].

Mais le temps de solitude qui se prolonge me permet aussi de m'investir sans compter dans des causes qu'il me semble absolument nécessaire de défendre. Je dispose ainsi de toute latitude pour me consacrer à ce qui me tient à coeur, y passer mes soirées ou des journées entières. Agir pour ses idées, se mettre en congruence, n'est-ce pas "être vivant" ?

D'un autre côté... je sens bien qu'être seul à porter une action ne me convient pas. Je n'y déploie pas vraiment mes ailes et pourrais m'y épuiser. Je ne me suis jamais senti aussi enthousiaste et volontaire que dans la solidarité d'actions communes. Seul, il m'est bien plus difficile d'avoir le courage d'oser...

Je crois... [je crains] d'avoir un besoin inextinguible de me sentir estimé. Mon attrait pour une solitude-refuge n'est peut-être qu'une façon de me soustraire à ce besoin, en me recentrant sur mes capacités à vivre de manière relativement autonome. J'ai souvent clamé n'avoir désormais besoin de personne en particulier, mais des autres en général. Je me demande dans quelle mesure ce ne serait pas une adaptation au contexte dans lequel les aléas de l'existence m'ont placé. Ce qui, en soi, est plutôt une bonne chose : je me satisfais de ce que la vie me propose.

 

[Ce billet un peu trop personnel va un peu dans tous les sens. J'ai tenté de relier des idées éparses... et je constate leurs dynamiques contraires.]

 

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19 avril 2020

Face à l'incertitude

« Je n'arrive pas à lire. Je parcours trois pages, je reviens en arrière... Je ne suis pas du tout en capacité de travailler normalement ». Ces mots ce sont ceux d'une éditrice qui, habituellement, se penche sur une moyenne de cinq manuscrits par semaine. Rapportés dans un article de Télérama, ils ravivent les propos incidents, lus ces derniers temps, de personnes constatant leur difficulté à s'extraire du contexte ambiant. Le fameux coronavirus qui nous confine ne contamine pas seulement les corps, il atteint aussi les esprits.

Ces mots ravivent mon propre constat, bien antérieur à la situation actuelle : je n'ai plus l'esprit à écrire. Pour ma part cela ressemble à une sidération à diffusion lente. Une sorte de contamination de la pensée devant l'impensable. Littéralement "impensable" : trop grand, trop multidirectionnel pour pouvoir être pensé.

Il y a une dizaine années je pouvais écrire quotidiennement et plutôt longuement. Ma difficulté consistait d'un côté à canaliser un peu ce flux, de l'autre à disposer du temps nécessaire à l'épanchement d'une inspiration continue. C'est bien simple, à une époque je considérais que l'écriture et mon existence se fertilisaient mutuellement. En quelque sorte j'en étais arrivé à "vivrécrire". Je ressentais le présent avec les mots et pensais simultanément les phrases que j'utiliserais plus tard pour décrire mes ressentis. J'analysais en temps réel mes émotions et, d'une certaine façon, les ressentais ainsi plus intensément. À tel point que j'en suis venu à me demander si cette sur-réalité correspondait bien la réalité...

Depuis maintenant des mois je n'écris plus que sporadiquement, tentant probablement de maintenir un semblant de lien avec cette partie du lectorat qui manifeste des signes d'intérêt. L'interaction n'est pas tout à fait morte mais elle ne tient que sous perfusion. Il suffirait que je cesse d'écrire pour que ne restent ici que les vestiges d'échanges qui furent pourtant riches et me passionnèrent en leur temps.

Que s'est-il passé ?

D'une part mes préoccupation d'origine ont changé. Nombre des questionnements qui avaient motivé mon inspiration ont trouvé réponse, ou ont été acceptés comme n'en ayant pas. Mon propre rapport à l'existence et à autrui s'est stabilisé. Je crois avoir accepté certaines limites inhérentes à ma personnalité et à mon mode de pensée. Les aléas de mon parcours de vie m'ont conduit à adopter une solitude épanouie, partiellement socialisée. Je navigue au mieux autour d'un équilibre qui me convient : à l'écart mais relié.

D'autre part - et c'est assurément ce point qui motive mon billet - j'ai progressivement pris conscience d'une finitude insoupçonnée et quelque peu vertigineuse : je fais pleinement partie de l'espèce animale la plus prédatrice et destructrice de tous les temps. Je fais même partie de la partie la plus en pointe dans la dégradation des milieux de vie. Le sien et celui de millions d'autres espèces, animales et végétales. Complice participant, pris dans "le piège de l'existence" humaine : croître et dominer. Et même si, sur un plan éthique, je désapprouve cette destinée humaine, en pratique mes comportements la cautionnent. C'est en cela que je suis "piégé" : les avantages que j'en retire me sont trop confortables pour que j'y renonce seul. Ou sans y être forcé par quelque rééquilbrage exogène... comme celui que la pandémie de coronavirus et ses conséquences économiques à long terme pourrait bien nous imposer.

Alors, voyez-vous, face à l'inconfortable conscience d'être incapable de cesser de détruire ce qui nous permet de vivre, les réflexions égocentrées perdent quelque peu de leur intérêt captivant.

Je n'ai pas la sagesse de simplement "Vivre au présent et l'écrire". Je ne parviens pas durablement à m'extraire du désir de savoir comment évoluent mes contemporains pour envisager l'avenir. Autrement dit : je ne parviens pas à faire abstraction des réactions du monde face à l'incertitude. Ni face aux certitudes, d'ailleurs. Je n'ai pas atteint le degré de détachement suffisant pour cela. Je crois que je rêve encore de voir l'homme changer...

 

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"Sauver la nature"
En hommage au photographe Gilbert Garcin, décédé le 17 avril 2020

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29 mars 2020

Au bord du fleuve en crue

Avertissement : la lecture de ce billet est déconseillée aux personnes avides de bonnes nouvelles, de positivisme exacerbé et de douces espérances.

Ah, mes amis, quelles vacances ! Un minimum de quinze jours supplémentaires nous sont généreusement octroyés... pendant que les personnels hospitaliers s'épuisent à travailler sans relâche dans les conditions harassantes de l'urgence et du débordement. Il en va de même pour ceux qui travaillent dans les secteurs indispensables, ces milliers de travailleurs obligés de se déplacer, d'être en contact avec les autres, de prendre le risque d'être contaminés... et, pour certains, d'en mourir.

Je parle - avec indécence, je vous l'accorde - de "vacances" parce que c'est ainsi que la situation est ressentie par les heureux privilégiés qui vivent à la campagne. Quand la nature est accessible en ouvrant simplement la porte, la contrainte du confinement n'est que relative. Et même si la pratique de la randonnée est interdite, personne ne viendra dans les champs ou sur les chemins vérifier le respect de cette consigne... pas aussi absurde qu'elle en à l'air : il serait injuste de laisser ouvertement les uns jouir d'une liberté de mouvement que les autres n'ont pas.

Ce méchant virus met en évidence les disparités sociales. Il y a ceux qui souffrent du confinement et ceux qui ne sont pas loin de s'en réjouir [égoïstement et à court terme].

Je m'informe beaucoup [trop ?] sur les conséquences de la pandémie. Je lis des articles de fond autant que des opinions plus ou moins argumentées, j'écoute les témoignages de réelles difficultés ou d'élans de solidarité. Je découvre tous les imprévus et l'ampleur des problèmes humains posés par le confinement (de l'isolement social à l'épuisement mental engendré par la promiscuité, en passant par l'accroissement des violences domestiques). Je vois enfler le mécontentement face à l'impréparation d'une crise... dont il est depuis l'origine difficile pour quiconque d'en évaluer l'intensité par avance. J'observe, non sans une fascination morbide, monter le nombre de pays contaminés, de cas déclarés, de morts. Je décortique les analyses et prospectives, tentant de me saisir de ce qui semble pertinent. Je scrute les risques d'amplification, si l'un des mailllons de la chaine logistique qui nous alimente venait à défaillir. Et je laisse tomber les diverses polémiques annexes qui dispersent l'attention, préférant me référer aux faits et aux risques.

J'ai l'impression d'être devant un fleuve en crue, charriant toute sorte d'informations, emportant peu à peu ce qui semblait bien ancré en ne cessant d'enfler. Et je regarde ce spectacle, héberlué. Sidéré. Fasciné.

Serait-ce maintenant ?

 

 

Ce minuscule virus serait-il l'élément déclencheur ? Nous aurait-il fait atteindre le point de déséquilibre qui va faire que tout s'écroule en cascade ? Le fameux "effet domino" qui initie la chute inéluctable de tout un système. D'aucuns l'envisagent sérieusement, tant l'interdépendance est constitutive de l'économie mondialisée. De toutes façons, que ce soit cette fois ou un peu plus tard, il y aura indubitablement un point de bascule. Indubitablement. Si ce n'est pas un virus, ce sera une catastrophe issue du changement climatique, l'épuisement d'une ressource essentielle, un effondrement de la finance. Peu importe par quel point le système va céder : un jour il sera "trop tard". Irréversiblement trop tard. Et ce ne sera pas faute d'avoir été mis en garde...

Oui, je sais : « ne pas faire peur », « ne pas être catastrophiste », « donner des raisons d'espérer ». Ben tiens... il n'y a aucune raison de s'inquiéter, voyons ! Au-cune ! Tout va si bien, partout. Nous allons éviter l'inévitable, penser très fort que nous y arriverons... et ça va fonctionner. Et nous défierons toutes les lois de la physique ! Haut les coeurs ! Si tous les gars du monde voulaient se donner la main...

Je ne sais pas si cette candeur m'effare, m'attriste ou m'effraie mais je sens bien qu'elle m'irrite. Je me garde toutefois de le signifier ouvertement, m'efforçant de ne pas heurter d'autres croyances. Chacun voit le chemin selon son expérience.

D'aucuns voient en cet évènement un "avertissement" et comptent bien le mettre à profit pour qu'enfin les orientations politiques changent en matière de climat, d'atteintes à la biodiversité, d'épuisement des ressources. Il y a, en France, une incitation à entrer en résistance climatique, co-signée par des scientifiques. Même si j'applaudis le principe, je crains, hélas, qu'il faille auparavant redescendre bien bas dans la destruction de l'illusion collective pour que cela ait la moindre chance d'être suivi d'effets. Et pour tout dire... je n'y crois plus. Comme le disent certains, on ne changera pas le système mais on devra changer de système. Changer de paradigme, en d'autres termes. Sauf que ça ne se change pas comme ça, un paradigme. Surtout quand il est avantageux pour ceux qui devraient l'abandonner...

Un paradigme aussi attrayant que celui de notre société de consommation illimitée des ressources ne se changera que par la contrainte, par obligation, par nécessité de survie. Donc très tard. Trop tard pour éviter beaucoup de souffrances, malheureusement.

Peut-être que ce minuscule SARS-CoV-2 a t-il enclenché ce qui va nous contraindre ?

 

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Confinement ?

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19 mars 2020

Un bénéfique ralentissement

En vacances forcées, pour cause de confinement, je suis censé télétravailler. J'ai cependant du mal à me concentrer : d'un oeil je suis l'évolution de la crise sanitaire; de l'autre je vois la douceur printanière, le soleil, la nature alentour qui appelle au dehors. Et puis le silence du ciel : presque plus d'avions ! Le confinement ne touche pas tout le monde de la même façon et j'ai bien conscience du privilège d'une vie à la campagne.

Je suis persuadé que ce ralentissement forcé a quelque chose de bénéfique. Il permet de constater que la vie ne s'arrête pas quand chaque acte demande à être réfléchi. Le confinement conduit à une sobriété dans les déplacements, les achats, les rencontres. Il ouvre à un autre rapport au monde, aux autres, au temps. Au silence.

C'est comme si la vie devenait plus... consistante.

Dans les milieux qui prônent la décroissance c'est un peu la fête : ce que personne ne parvenait à mettre en place, voilà qu'un minuscule virus réussit à l'imposer au monde entier en quelques semaines ! Toute l'économie est ralentie, la pollution est fortement réduite, les avions volent beaucoup moins et la circulation automobile correspond à celle des années 30. Pour la première fois nous répondons aux objectifs de la COP 21.

« Il ne faut pas faire peur aux gens », disait-on, il y a quelques jours encore, à celles et ceux qui, depuis longtemps, tentaient de mettre en évidence l'insoutenabilité de nos modes de vie. Ces Cassandre qui, en nombre croissant, annoncent depuis cinquante ans ce qui va arriver et que personne n'a envie d'entendre. Il y a un mois, 1000 scientifiques encourageaient carrément à la désobéissance civile !

Au début de l'épidémie de Covid-19, apparue chez les lointains Chinois, ça s'est passé comme ça : c'était loin, ça ne nous concernait pas vraiment, personne n'était touché "chez nous". Et puis, n'était-ce pas moins grave qu'une grippe ? Il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Et puis en France on est un peu rebelles et on allait pas arrêter de se faire la bise ou de se serrer la paluche, hein ?

Sauf que cette insouciance a conduit, à la date où j'écris ce billet, à 200.000 cas déclarés dans le monde (beaucoup plus, si on pouvait compter tous ceux qui ne sont pas répertoriés) et déjà 8000 morts. Il y en aura un beaucoup plus grand nombre, c'est certain. Notamment parce que les gouvernements ont tardé à réagir à la mesure de ce qui s'annonçait. Probablement parce que les gouvernants eux-mêmes sont comme nous : incrédules devant l'impensable. Se croyant invulnérables. Et puis parce qu'il ne fallait pas trop bousculer les populations ni désorganiser l'économie. Résultat : devant l'ampleur de la crise il a quand même fallu réagir radicalement et en venir - tardivement - aux seules solutions efficaces. Et tant pis pour l'économie, dont on peut se demander comment elle se remettra d'un tel arrêt.

Il faudrait être aveugle pour ne pas faire de parallèle entre cette crise mal gérée et l'accroissement constant des déséquilibres planétaires. D'un côté un virus à la propagation fulgurante, de l'autre une somme de problèmes interconnectés dont la résolution est sans cesse repoussée à plus tard, malgré l'urgence, malgré les alarmes... et auxquels nous aurons inéluctablement à faire face : changement climatique et surconsommation des ressources naturelles. En quelque sorte ce Coronavirus permet de "tester" le système... et de constater l'impréparation de nos sociétés. Expérience grandeur nature : en quelques jours des pénuries apparaissent, risquant de bloquer tout le système de soins. Nous ne sommes pas prêts à gérer une crise majeure temporaire, nous le sommes encore moins à faire face à un processus irréversible de décroissance énergétique, donc économique. Personne n'a envie d'en arriver là... mais comme c'est inévitable nous y serons confrontés de manière plus brutale que si nous anticipions le ralentissement généralisé.

Mais... « il ne faut pas faire peur aux gens ».

 

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C'est vrai : la peur n'est pas toujours mobilisatrice, ou pas dans le bon sens. On le voit, elle peut susciter des réflexes de "sauve qui peut" et de grand égoïsme. D'un autre côté l'impréparation est un excellent incubateur de peurs incontrôlables. Ici il ne s'agit "que" d'un virus qui nous confine pour quelques semaines ou quelques mois. Une phase temporaire au delà de laquelle chacun peut s'imaginer qu'aussitôt les restrictions de circulations levées la vie reprendra "comme avant". Sauf qu'il ne faudrait pas qu'elle reprenne, hormis sur le plan social et de l'économie essentielle. Je rêve que ce coup de semonce serve d'avertissement et permette une prise de conscience. Mais ce n'est qu'un rêve...

À la toute petite échelle d'une commune nous avons proposé un projet qui prenait en compte ce qu'on appelle la résilience : la capacité à se remettre d'un choc. La résilience ça se prépare, ça s'anticipe, ça s'élabore en commun en se basant sur diverses formes de solidarité, de partage et d'altruisme. Malheureusement c'est le non-projet du status quo et de la défense des petits intérêts locaux qui l'a emporté. Je fais partie des élus... mais minoritaires. Je n'aurai donc pas accès aux postes décisionnels.

Après un moment de découragement, de profonde tristesse et de déception, j'ai pensé à tout laisser tomber. J'ai pensé à démissionner illico, laissant notre commune aux mains des rétrogrades majoritaires. Et puis non, finalement. Encouragés par nos co-lisitiers, ceux qui avaient porté avec nous un projet solidaire, participatif, environnemental, nous serons quatre pour aiguillonner les "on est chez nous". Et du mouvement qui s'était constitué autour de notre beau projet... pourrait bien naître un collectif citoyen prêt à l'action.

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15 mars 2020

Quelques heures d'attente

Plus d'une année s'est écoulée depuis la première rencontre. Neuf mois depuis la première réunion. Et depuis trois mois nous étions "à fond" dans la préparation de cette élection municipale. Nous avons élaboré notre projet participatif, tendance "Transition et protection du cadre de vie" (surtout éviter le mot "écologie", qui fait trop peur à certains...), nous sommes allés à la rencontres des habitants, avons dialogué, écouté, proposé.
Depuis une semaine c'était la dernière ligne droite, avec une réunion publique... deux jours avant qu'elles soient limitées à 100 personnes pour cause d'épidémie. De toutes façons nous n'avons pas atteint ce nombre, probablement parce que la crainte était déjà là, véhiculée par un climat anxiogène.

Depuis quelques jours ma légèreté relativiste commençait à être ébranlée par ce que je lisais de diverses sources. Cette épidémie semblait plus sérieuse que ce que j'imaginais, du simple fait des exponentielles de propagation. On a toujours du mal à se représenter une exponentielle.

Et puis jeudi, cette annonce que les municipales pourraient être reportées. Ce qui impliquerait de recommencer tout le processus, dans un délai inconnu... dont rien ne disait qu'il serait plus favorable à la tenue d'un scrutin électoral. Élections finalement maintenues, mais dans un contexte bien plus rigoureux. Et hier soir, annonce de la fermeture des commerces et de nombreux autres lieux. Certaines voix reviennent à la charge pour demander de reporter les élections, qu'il serait iresponsable de maintenir. En même temps, d'autres s'agglutinent dans les magasins pour faire des stocks d'égoïsme décomplexé.

Quelques voix compétentes s'élèvent pour dire que ce n'est que le début et que ça va empirer, suivant la même trajectoire que l'Italie. Il va y avoir des morts, beaucoup, parce qu'on n'a pas été confinés assez tôt et que beaucoup continuent en toute insouciance à se faire la bise ou se serrer la main. Or chaque jour de retard dans la prise de mesures de distanciation, c'est 40% de morts en plus. Chaque jour de retard...

D'autres voix, à peine audibles dans la cacophonie ambiante, essaient de rappeler que ce chaos ne donne qu'une pâle idée de ce que sera la désorganisation de notre très vulnérable société mondialisée quand les effets du changement clmatique, ou la réduction du flux de pétrole, ou l'effondrement du système économique, ou l'interaction de tout cela à la fois se manifestera.

Est-ce que la crise actuelle du Coronavirus, dont on commence à mesurer les effets sur l'économie et l'humain, permettra de prendre conscience de notre extrême vulnérabilité ?

Sans savoir qu'elle adviendrait aussi tôt, cette question de vulnérabilité je l'ai portée tout au long de nos réunions de travail, rappelant régulièrement qu'il fallait penser à la résilience de notre territoire, notamment sur le plan alimentaire. On n'a souvent fait comprendre que j'étais trop alarmiste, voire catastrophiste (comme Cassandre...), et qu'il ne fallait pas faire peur aux électeurs. J'ai validé le fait de passer sous silence cet aspect des choses, parce que le plus important était d'être élu. Strétégie politique. Bien sûr, ce que je sais m'a quelque fois échappé et j'ai dû adoucir encore plus mon discours. Le neutraliser. Rester dans l'acceptable. Laisser dire que faire des petits pas c'était déjà bien et que l'on ne pouvait pas tout changer du jour au lendemain.

Et bien si, on peut, comme on le voit en ce moment. Sauf qu'on le peut parce que c'est encore perçu comme provisoire, dans l'attente d'un retour à la normale. Or ce dont je parle est de renoncer à cette "normalité" intenable sur le long terme.

Dans quelques heures, nous saurons si nos idées ont convaincu une majorité d'habitants. Dans quelques heures je saurai si je peux enfin parler clairement de ce qu'est notre avenir. Même s'il peut faire peur.

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06 février 2020

Prendre de la place

Qu'est-ce qui, un jour, m'a poussé à livrer par écrit mes réflexions et ressentis autocentrés ? Qu'est-ce qui, des milliers de pages et des années plus tard, a fait tarir ce flux ? Pour la première question la réponse me semble évidente : il y avait autrefois un besoin, qui a trouvé un exutoire a sa convenance. La seconde question me renvoie vers quelque chose de beaucoup plus nébuleux... mais ne se pose pas vraiment : c'est ainsi. Je pourrais simplement dire que le besoin n'est plus là et que j'en prends acte.

Quand même... je crois qu'il y a aussi une question de disponibilité. De priorité donnée à autre chose de plus en adéquation avec ce que je suis. Mes élans se sont orientés vers d'autres formes de lien aux autres, plus concrètes que virtuelles. Mon ego s'est sans doute suffisamment affermi pour que je ne lui prête plus guère attention. Ou peut-être ai-je pris conscience qu'il y avait des enjeux un peu plus importants et que j'avais en quelque sorte un devoir moral de les prendre en compte.

Bref : après m'être engagé dans une association, je me suis engagé en politique.

Alors que je voyais arriver avec un certain soulagement la fin de mon deuxième mandat de conseiller municipal, entrevoyant déjà une liberté retrouvée que j'allais pouvoir mettre à profit dans ma tranquille solitude... je me suis finalement engagé plus entièrement dans l'aventure. Parce que c'est le moment, parce que j'ai des convictions, parce qu'il y a un combat planétaire à mener. Je n'ai même pas hésité : nous étions trois à vouloir aller dans une certaine direction et c'était notre chemin. Un an plus tard, ayant fédéré autour de nous dix-huit personnes enthousiasmées par notre approche participative, nous voyons approcher l'échéance qui nous mettra en capacité de défendre notre vision... ou nous relèguera sur les bancs stériles de l'opposition.

Quoi qu'il en soit je ne serai pas maire. Je n'ai pas le charisme nécessaire pour cela. Je n'ai pas cette capacité à aller vers les gens, à parler avec aisance, à prendre une place pour laquelle ma légitimité me poserait indéfiniment et profondément question. Je n'aime pas être en tête, ni sous les projecteurs, et j'ai très vite décliné la proposition. J'ai reconnu en un de mes équipiers une personnalité plus à même de remplir la fonction. Par contre je me sens bien en équipe, prêt à y prendre des responsabilités. J'ai besoin de collégialité.

Je ne serai donc pas maire... mais peut-être davantage que cela, en termes de capacité d'inflexion. L'échelon communal, en termes d'actions, reste assez restreint. Par contre, au niveau de l'intercommunalité, le pouvoir d'influer sur des trajectoires me semble plus déterminant. C'est là que je me sens pouvoir prendre place. C'est fort de cette convicition que j'ai accepté la double invitation à y représenter la commune et à exercer des responsabilités, si le sort m'est favorable. Parce qu'à ma connaissance, parmi tous ceux que j'ai vu aux postes de décision locaux, je n'ai croisé personne d'aussi déterminé que moi. Pour une fois... je ne vois personne de mieux placé, de plus légitime que moi pour défendre les idées qui me tiennent à coeur et à corps. Finalement il y a encore bien trop peu de personnes suffisamment lucides aux postes décisionnels et il revient donc à ceux qui acceptent de regarder la réalité en face de se positionner. Et de s'engager. Ma conviction me porte et me pousse à surpasser mes craintes. Elle bat en brêche mes doutes et le procès perpétuel en illégitimité qui gouverne mon parcours. Je ne suis jamais aussi fort que lorsque je crois que le moment est venu de m'engager.

C'est donc avec confiance et détermination que j'envisage de prendre des responsabilités... tout en étant conscient de mes limites. Je ne serai pas à l'aise pour prendre la parole, pour assumer un rôle de leader, pour faire face à la contestation qu'immanquablement je rencontrerai. Je reste sensible aux affects, j'ai besoin de me sentir soutenu dans les idées que je défends pour un collectif. Cette vulnérabilité fait partie de moi. C'est à la fois une faille et un atout, parce que je sais pas faire autrement que d'être sincère.

J'ignore si les résultats du vote permettront que je prenne cette place mais s'il advenait que je sois le plus à même de défendre ce qui me semble légitime et juste, il me sera peut-être nécessaire de renforcer un ego resté un peu fragile. C'est en partie grâce à l'écriture que j'ai structuré une estime de moi défaillante, il se pourrait que je sois bientôt confronté à une réalité plus tangible. Je vais sans doute devoir apprendre à parler en public, ce qui demande de... s'autoriser à prendre de la place. À se mettre en avant pour être écouté et suivi.

Je me demande dans quoi je me suis lancé...

 

« Mais de l'amour quand même puisqu'en offrir est un devoir
à tous ces gens qui s'égarent sur le chemin du "Avoir"
Amour pour toi camarade, je sais que tu fais ce que tu peux
que le monde est malade et que tu voudrais qu'il aiile mieux
mais voilà, ça implique des sacrifices, des choix de vie
et de comprendre que demain se construit aujourd'hui
c'est quand on aime et quand on donne qu'alors on s'enrichit
j'écris l'amour avec le A de anarchie »

 

 

Kalune - Amour 

 

 

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01 novembre 2019

Une note d'espoir

En prenant de la distance avec l'écriture j'ai libéré un temps que j'utilise à m'informer abondamment et laisser ma conscience s'imprégner de ce que je sais. J'ai aussi laissé émerger les axes que j'allais suivre, tant pour ce qui me concerne que ce qui concerne mon rapport au monde. Il y en a au moins trois : me préparer à ce qui s'annonce (psychologiquement et pratiquement), informer qui veut bien écouter, agir "politiquement".

Pour ce qui est de me préparer, c'est un travail de fond, donc considérable. Déconstruction de ma vision de l'avenir, recomposition de mon imaginaire, mise en action personnelle d'une réduction continue de mon empreinte écologique.

Informer, je le fais par différents canaux dans les sphères dans lesquels j'ai pris place : principalement au travail, dans la municipalité à laquelle je participe, et au sein d'une association dédiée au thème qui m'occupe.

Agir politiquement, outre ce sur quoi j'ai déjà pu influer depuis ma toute petite place de conseiller municipal au sein d'une intercommunalité, c'est m'engager une nouvelle fois dans l'aventure élective (alors que je me réjouissais d'arrêter bientôt...). Cette fois avec un projet résolument engagé dans ce qui me tient à coeur et la volonté de peser sur les choix de l'intercommunalité.

Dans ces trois axes je me heurte à la force pesante et puissante de l'inertie. La mienne tout d'abord : il m'est difficile de changer rapidement dans un monde qui ne change qu'avec une extrême lenteur. Face aux autres, ensuite : il m'est difficile de tenter d'informer en me cognant sans cesse à l'insouciance, à l'inconscience, au scepticisme, y compris parmi ceux qui se disent sensibles à la cause écologique. Il m'est tout aussi difficile de me taire et de me sentir, là encore, en grand décalage avec la plupart des gens.

Si j'étais seul, je crois que je me sentirais dépassé par l'ampleur du déni général. Heureusement je peux échanger sur le sujet avec d'autres "lucides", proches ou pas. Partager sans susciter dénégations ou minimisations. Sans se voir considérés comme des "pessimistes" ou "catastophistes" obnubilés par des sujets sinistres. Divers réseaux conviviaux se sont constitués, qui nous permettent d'observer l'immobilisme et tenter d'en comprendre les mécanismes. Notre perplexité et notre sentiment d'impuissance s'allègent dans le partage, et même une certaine jovialité.

 

De plus en plus c'est la dimension psychologique du déni qui retient mon attention. Avec cette intrigante question : qu'est-ce qui fait que l'on ne croie pas ce que l'on sait ? Avec, en corollaire, une autre question, loin d'être superflue : est-ce utile de savoir ? Est-ce que la connaissance change les comportements ? Si la réponse est négative, à quoi bon informer ? Ou, autrement dit : faut-il chercher à éveiller les consciences de ceux qui n'y sont pas prêts ? Ou de ceux qui ne veulent pas savoir ? Comme je ne veux pas forcer les gens, il me faudrait susciter leur curiosité, induire leur envie de s'informer... et éventuellement être prêts à accueillir l'inquiétude qui ne manquera pas d'apparaître.

 

Au terme de conférences dressant le constat sombre de l'état du monde, sourd forcément une inquiétude dans l'auditoire non averti. Pour peu qu'ait été introduite un peu de prospective en considérant l'accélération continue du processus de destruction de la biosphère, une part de l'assistance se sent lourdement plombée. Comme étourdie après un coup de massue. Intervient alors, quasi systématiquement, l'inévitable appel à l'aide : « J'ai l'impression, après vous avoir écouté, qu'il n'y a pas d'espoir... ». De même, lorsqu'un journaliste interroge quelque auteur ou scientifique sur le même thème, l'entrevue ne saurait se terminer sans une quelconque version de cette phrase à visée délivrante :« Pour conclure, donnez nous une note d'espoir ».

Le constat étant trop rude, il s'agit trouver une échappatoire. En quelque sorte, effacer immédiatement ce qui vient de percuter la pensée. Retrouver au plus tôt l'insouciance qui préside à nos vies.

Mais de quel espoir s'agit-il ?

En filigrane il apparaît clairement : l'espoir que l'on puisse échapper à ce qui vient d'être décrit comme inéluctable. Étonnante propension de l'humain à ne pas vouloir savoir ce qui le menace. Puissant mécanisme protecteur du déni de réalité qui permet de sous-entendre, sans en percevoir l'absurdité : « j'ai bien entendu ce que vous nous avez dit [et, parce que ça me fait peur], dites-moi maintenant que ce n'est pas vrai ».

Récemment confronté à ce genre de réaction, j'ai voulu revenir sur le terme "espoir". Au simple fait de sa formulation dans ma phrase, j'ai vu des sourires illuminer les visages. Alors j'ai demandé quel espoir était attendu. Si c'était celui de continuer comme avant... alors cet espoir serait forcément déçu, tôt ou tard. Par contre, s'il s'agit d'espérer quelque chose de bénéfique et d'agir en ce sens... alors oui, il y a des pistes d'action. En quelque sorte, l'espoir ne vaut que s'il pousse à l'action.

 

L'étymologie du terme "espérer" signifie : « attendre quelque chose comme devant se réaliser »Espererar, en espagnol, a d'ailleurs conservé le sens de "attendre". En français il a un double sens subtilement différent :

1. « Attendre avec confiance un bien que l'on désire; considérer comme possible et probable sa réalisation; considérer comme certaine une chose dont on n'est pas scientifiquement, objectivement sûr. »

2. « Avoir confiance dans l'avenir, dans la vie; entrevoir que la vie ne se termine pas dans le néant mais qu'il y a survie de l'individu (par la descendance, la vie future); entrevoir une issue favorable à la situation actuelle »

Quand il est demandé des raisons d'espérer, ou cette fameuse "note d'espoir", c'est clairement la deuxième option qui est sous-entendue. Quelque chose de nettement moins certain que la première définition. « Attendre avec confiance » indique un haut degré de certitude, alors qu'avoir simplement « confiance dans l'avenir » laisse entendre que c'est un pari.

Pour ma part, je me méfie de ma proposension à espérer. Je ne veux la relier qu'à une action. Certes il y a l'espoir de réussir... mais pas sans implication personnelle. En cela je fais ma part... acceptant qu'elle ne pourra contribuer qu'en partie au résultat attendu. Et pour ce qui concerne le futur de nos vies, je sais que mes actions devront être jour après jour plus engagées. Ce sera sans fin parce que l'objectif à atteindre nécessite d'ores et déjà des efforts constants et de plus en plus exigeants.

Honnêtement... il m'est devenu difficile de rester impassible quand je me trouve face à des personnes qui, sans plus d'implication, affirment qu'elles préfèrent rester optimistes, qu'elles veulent garder espoir ou considèrent que l'homme trouvera bien une solution.

 

 

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 Vercors, un automne ensoleillé (2016)

 

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06 octobre 2019

Là-bas

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Si j'avais suivi mon envie de nature, de liberté et de dépaysement, actuellement je serais à 6000 km plus à l'ouest. De l'autre côté de l'Atlantique, quelque part au milieu des érables, des pins blancs ou des sapinettes. Je respirerais le parfum sucré des forêts de là-bas, je m'enivrerais de grands espace et de solitude. J'écouterais le silence des lacs ou le grondement des cascades. J'observerais la migration criarde des oies des neiges, le plongeon des fous de Bassan, je guetterais le souffle d'un rorqual et croiserais peut-être un orignal.

 

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6 octobre 2017 - Charlevoix

 

Oui mais voilà : un seul voyage là-bas représente la totalité de la part à laquelle j'ai "droit" en tant qu'humain pour ne pas épuiser les ressources planétaires. Or j'ai besoin de manger, de me chauffer, de me déplacer... et rien que pour ça, même en m'efforçant de rester dans une relative sobriété, je dépasse déjà d'au moins un facteur 2 ma part de planète.

Alors j'ai rompu avec le rythme que j'avais choisi de ne pas dépasser : pas plus d'une année sur deux. Depuis dix ans.

Cette année je ne suis pas parti. Question de cohérence.

Mais c'est un renoncement qui me coûte. J'avais pris goût à ces voyages d'un luxe modeste d'occidental aisé. À cette "évasion" confortable et sans risques à l'écart de mes congénères humains. Je dois choisir d'autres directions, moins lointaines. Moins familières aussi. Le Québec, c'était un peu "chez moi", depuis le temps que je le parcours et en découvre l'esprit.

Je ne sais pas s'y j'y retournerai.

 

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25 mai 2019

Le temps ne recule pas

Quelques mots énigmatiques, en commentaire d'un de mes billets : « Il te faut juste ne pas oublier un principe fondamental : le temps ne recule pas ! ». Sans doute ces mots m'ont-ils d'autant plus interpellé qu'ils provenaient d'une personne qui, visiblement, m'a connu de près. J'ai instantanément pensé à une amie particulière dont je n'ai plus de nouvelles depuis des années*.

« Le temps ne recule pas ! ». Comment ai-je pu laisser croire, il y a longtemps, que je pouvais considérer autre chose que cette fatale évidence ? De quel passé pouvait bien provenir ce rappel qu'aujourd'hui je ne voudrais, en aucune façon, contredire ?

Petit retour en arrière : je pense être entré, depuis maintenant pas mal d'années, dans une forme de réalisme - voire de fatalisme - qui me fait considérer avec une grande certitude que ce qui est... est. Que ce qui advient ne doit rien au hasard. Que rien ne dure ni ne cesse sans une volonté [consciente ou pas] qu'il en soit ainsi. Bon, le "rien" serait sans doute à nuancer, comme tout ce qui est absolutiste, mais l'idée générale est là : ce qui est résulte de circonstances qu'il serait vain de remettre en question. Surtout pas à coup de « et s'il en avait été autrement ? ». Donc oui, assurément, le temps ne recule pas et, la plupart du temps, on ne peut pas "revenir en arrière". Cependant, si cela est vrai dans de nombreux domaines... ce ne l'est pas dans tous. Les pierres du Parthénon et des pyramides d'Egypte reviendront à la terre dont elles ont été extraites, tout comme la forêt à reconquis les anciennes cités Mayas. Par contre, il y aura toujours des traces de ce qui est advenu... même s'il y a "retour en arrière". On ne peut revenir à un état initial sans qu'il ne subsiste l'empreinte états antérieurs.

Notre planète en sait quelque chose.

Plus trivialement et à échelle de temps plus courte, on peut se fâcher avec quelqu'un puis, après explications, retrouver une bonne entente. Parfois même meilleure, plus confiante, plus authentique, plus équilibrée. D'une certaine façon il peut y avoir dégradation relationnelle temporaire et retour à un état semblable à "avant"... mais différemment. De la même façon on peut avoir vécu intensément une relation, la voir péricliter face à divers aléas, et revenir à un état proche de l'état antérieur : une vie sans l'autre. Sauf qu'entretemps l'autre a laissé une empreinte qui auparavant n'existait pas. Dans ces cas quelque chose a bien "reculé", mais assurément pas le temps. Je pense être très au clair avec cela.

Je pourrais aussi prendre l'exemple de la vieillesse : retour à un état de dépendance, de vulnérabilité. Recul des capacités d'autonomie, perte des facultés intellectuelles et physiques. Tout comme la graine germe dans l'humus, devient arbre, qui finit par mourir et retourner à l'état d'humus.

Accepter l'irréversibilité du temps, mais pas des faits ni des actes, fait partie du travail d'acceptation de la fin de toute chose.

Chacun doit apprendre cette leçon de vie pour accepter la perte. "Vivre c'est perdre". Tout perdre, jusqu'à la mort des siens, puis notre propre finitude.

Depuis quelques années, comme d'autres "conscients-lucides", je dois faire face à une autre perte. Peut-être encore plus profondément bouleversante. Plus vertigineuse, assurément. Une perte que je pourrais qualifier de "grand retour en arrière", quoique je ne sois pas certain qu'il n'y ait pas quelque chose à gagner dans ce "recul". Nous, héritiers de la culture occidentale, devons renoncer au mythe du "progrès", ou plus exactement au confort invraisemblable que nous avons obtenu à coup de destructions et pillages au détriment de la biodiversité et des hommes que nous exploitons et asservissons. Notre modèle de civilisation n'est pas durable. Notre société est mortelle... et nous allons la voir décliner.

Je crois que le travail d'acceptation que j'ai dû faire quant à l'irréversibilité de certaines situations relationnelles m'a en quelque sorte "préparé" à accepter l'inéluctable. Nous allons perdre ce que nous chérissons. Précisément parce que nous ne voulons pas y renoncer : notre liberté et nos servitudes. D'où ce "fatalisme" que j'ai mentionné plus haut. Ce qui n'empêche pas la lutte, mais sans croire ni rêver qu'elle puisse suffire. Ce qui est est. Ce qui advient ne résulte pas du hasard mais de nos choix.

 

 * Le fait de ne plus avoir de nouvelles, ni d'en donner, résulte typiquement des non-hasards qui font qu'une relation s'étiole peu à peu... sans pour autant être un processus à jamais irréversible.

20 ans

Je n'aurai jamais plus 18 ans...

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01 mai 2019

Ne plus se mentir

Trois mois se sont écoulés depuis ma dernière publication. J'en oublie presque l'existence de ce blog en déshérence. Ancien compagnon de route, il a longtemps représenté un équivalent virtuel d'ami, ou de cercle d'amis, à la fois confident et répondant plus ou moins fiable. Un peu comme un miroir déformé aux reflets changeants. J'écrivais ce que j'avais besoin d'exprimer, l'écran me laissant d'abord seul face à moi-même [et à ma représentation du lectorat !], puis je lisais vos réactions de lecteurs après la mise en ligne. Une sorte de dialogue en différé, parfois débat d'idées ou confrontation de représentations, à la fois intime et public. La plupart du temps bienveillant mais pas toujours. S'exposer, c'est prendre le risque de recevoir autre chose que ce qu'on espère. Se sentir compris ou, au contraire, plus seul qu'on le croyait. Conforté ou déstabilisé. Réjoui ou attristé.

Les années passent et, à la longue, je crois que je me retrouve face à une forme de solitude en écriture. À tort ou à raison, je ne me suis plus senti "porté" par suffisamment de retours positifs. Ni négatifs, d'ailleurs. J'ai simplement constaté que mes préoccupations n'avaient pas beaucoup d'écho. Ou moins qu'auparavant. Ou pas autant que ce dont j'avais besoin, dans une période de mutation profonde de mes représentations. Et réciproquement, ce que je lisais chez les autres m'a de moins en moins touché.

Décalage, divergence, éloignement...

Là, en cet instant, je constate que l'inspiration me mène vers ce retour un peu triste [désenchanté ?]. Je n'avais aucune idée de vers quoi les mots me porteraient en commençant mon texte, si ce n'est ce constat d'éloignement : je suis loin. Vous êtes loin. Ce "vous" généralisant étant la perception globale et subjective que j'ai de mon lectorat, plus ou moins incarné, imaginé, fantasmé émotionnellement et spirituellement. Mais je m'empresse de dire que cette distance n'est pas propre à ce qui nous a "reliés" des années durant : je ressens la même chose avec toute personne qui n'exprime pas clairement son inquiétude... face aux bouleversements écologiques en cours et à venir. Car c'est bien de cela dont il s'agit. Tout mon rapport à l'existence, au monde, aux autres, est désormais teinté par cette inquiétude sourde : l'amélioration continue des conditions de vie ne durera pas. Nous persistons à outrepasser les limites planétaires et le monde tel que nous le connaissons actuellement est en sursis. Notre mode de vie, si confortable mais tellement destructeur du vivant, n'est pas soutenable.

Ayant cette conscience, il m'est de plus en plus difficile d'interagir avec celles et ceux qui ne s'en soucient guère ou préfèrent ne pas en parler. Ou qui considèrent que ce n'est qu'un sujet comme un autre. Ou qui s'imaginent que si chacun fait quelques efforts pas trop contraignants le problème disparaîtra. Ou pire : qui minimisent, voire nient l'ampleur du "problème".

Où que ce soit, je ne cherche à convaincre personne, tant cela touche à l'équilibre profond de chacun, mais je ne saurais faire semblant de ne pas savoir. "Ne plus se mentir", comme le clame le percutant opuscule de Jean-Marc Gancille.

Du coup mon cercle relationnel a évolué et se transforme. J'ai investi de nouveaux groupes, entrepris des actions, ne cesse de faire des rencontres. J'échange, je discute, j'élabore. J'écoute et lis beaucoup, participe à des conférences. En pleine reconfiguration de ma pensée ("décolonisation de l'imaginaire"), je m'informe inlassablement... et n'écris donc plus dans l'isolement. J'ai besoin de confronter sans cesse ma réflexion en mouvement à d'autres façons de voir.

Ce processus de pensée foisonnante est éminemment vivant, contrasté, émotionnellement soutenu, parfois presque euphorisant malgré le sujet... une fois que le même constat est partagé. Mais il est très mobilisateur en temps et en énergie, au détriment de modes de sociabilisation plus... insouciants.

 

ne-plus-se-mentir

« Ce livre est pour celles et ceux qui savent que la planète nous survivra quoi qu'il advienne et que l'humanité ne sera pas sauvée à coup de voeux pieux, de petits pas "qui vont dans le bon sens" et de petits gestes bien intentionnés au quotidien »

« Nous ne pouvons plus ignorer notre responsabilité individuelle dans le délabrement du monde. Toxicodépendants de la consommation, nous sommes de plus en plus conscients qu'elle nous conduit à notre perte mais perdurons à l'encourager pour le bien-être illusoire et le confort qu'elle procure. »

« Il nous faut mesurer et intégrer pleinement l'ampleur de la catastrophe et la gravité de l'écocide en cours afin d'apporter des réponses à la hauteur des enjeux. Les gestes symboliques, les initiatives anecdotiques, les issues qui n'en sont pas, la confiance dans le politique ou la responsabilité sociale des multinationales - en un mot l'écologie de réassurance - ne sont pas à la hauteur. »

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