Alter et ego (Carnet)

20 mai 2012

La liberté du solitaire

Le lieu où je réside a quelque chose de paradisiaque. Non qu'il ressemble à quelque paysage de carte postale, tendance cocotiers et lagon turquoise, mais parce qu'il correspond très largement aux critères qui me sont importants : pas trop de monde aux alentours, un paysage à la fois champêtre et forestier qui porte, par vallonnements successifs, loin vers les montagnes. Calme et agréable, tout simplement. Certes je me sentirais sans doute encore mieux dans un cadre plus sauvage, mais je serais alors assurément loin des centres économiques... donc éloigné des sources sûres des revenus assurés. Je veux parler là du salariat. Car après avoir de nouveau goûté au confort appréciable de voir mon compte en banque enfler à chaque fin de mois, je constate qu'il aura largement compensé mon difficile renoncement à la "liberté" du travailleur indépendant que je fus quinze années durant.

Dans ce paysage rural, où je vivais donc quotidiennement mais chichement de mon activité antérieure, j'ai implanté une collection végétale qui a pris de l'ampleur. Cette petite forêt c'est mon parc, mon domaine, mon espace vital. Plusieurs hectares plantés d'arbres, isolément ou en bosquets, en préservant de vastes étendues de prairies où les hautes herbes ondulent sous le vent. Là, au contact du ciel, je sens l'espace et imagine d'autres immensités lointaines où mes voyages à venir pourraient me porter.

Je passe beaucoup de mon temps dans cette agreste nature. Je m'y promène, me laisser aller à penser, à rêver, me nourris du paysage bucolique, ressens les différentes ambiances ainsi créées, hume les atmosphères et les saisons. J'observe les détails et les silhouettes, les insectes et les oiseaux, les fleurs et les couleurs, et accessoirement photographie tout cela. C'est le bonheur accessible, à quelques pas. J'envisage aussi l'évolution de cet espace et les aménagements que je pourrais faire pour le rendre plus agréable aux rares curieux qui s'aventurent jusque-là. Modestes projets, à la mesure du temps que je pourrai leur allouer. Du temps, j'en consacre déjà beaucoup à l'entretien. Tondre, couper, tailler, débroussailler, éclaircir, abattre. L'exubérance végétale est considérable et foisonne plus vite que je ne peux la juguler seul. Viendra un jour où je ne parviendrai plus à entretenir tout cela correctement. Il faudra bien que je trouve des solutions pour être aidé. Cette aide m'est parfois proposée et jusque-là j'ai décliné l'offre, préférant mener les choses à ma façon. Mais ce pourrait être une occasion de partager à la fois l'esprit du lieu et des moments de convivialité. Travailler ensemble. Offrir à d'autres ce dont je suis la plupart du temps seul bénéficiaire. Être un peu moins solitaire...

Solitaire...

J'aime ma solitude mais je me rends bien compte que je ne saurais m'en satisfaire. J'en ai besoin pour me sentir bien et, en même temps, j'ai besoin d'échanges et de partage. Et pas seulement dans mon activité professionnelle.

Plus que de solitude, je crois que mon besoin est de me sentir libre. La sensation de liberté - qui n'a pas forcément de rapport direct avec la liberté réelle - c'est celle qui me permet d'agir en conformité avec mes aspirations. C'est à dire être ce que j'ai envie d'être. Agir à ma guise. La solitude me le permet souvent puisque je n'ai pas à restreindre mon champ de liberté face à autrui [un réflexe qu'il serait bon que je corrige...]. Mais pas toujours, parce que cette liberté me met face à... moi même. Libre d'agir, mais libre aussi de ne pas le faire. Seul, je ne peux compter que sur moi-même pour avancer, pour trouver l'énergie et la motivation nécessaires. La solitude m'est confortable... mais parfois un peu trop. La passivité, l'inertie, la flemme, l'oisiveté s'invitent facilement. En agissant selon mes envies je reporte les tâches qui me déplaisent. Je délaisse le ménage, par exemple, ne reprenant les choses en main que lorsque je vais avoir de la visite. Ne venez jamais chez moi à l'improviste, j'en serais mortifié !

Le confort de ma vie en solo a donc des contreparties : un risque de repli vers une vie sans trop de contraintes. Opter pour le confort de rester dans une vie confortable ! Mais est-elle satisfaisante à long terme ? Je veille jalousement à préserver ma liberté, mais ne risque t-elle pas de restreindre mon horizon ? Qu'y a t-il au delà de la bulle de liberté que je me suis octroyé ? J'ai voulu vivre selon mes envies, mais ai-je vraiment envie de vivre ainsi ?

Les réponses aux questions que je formule se dessinent immédiatement...

Je sens que je parviens au terme d'une période de ma vie. Dans ma démarche d'émancipation les grands questionnements existentiels se sont atténués jusqu'à rendre ma vie paisible. C'est très bien, mais rester sur cette lancée ne me conduit pas vers quelque chose d'attirant. Jusque là je n'ai pas connu l'ennui mais depuis quelques temps je le sens s'infiltrer dans mon existence. Désoeuvrement. Manque d'enthousiasme. Peu d'entrain. Je sens poindre une lassitude. Je me vois pris dans un léger marasme dont je n'identifie pas clairement l'origine mais qui touche à mon rapport aux autres. Oh, rien de grave encore, mais je suis attentif à ces signes : ce n'est pas ainsi que j'ai envie de vivre.

Je me demande si ces mortes-eaux ne proviennent pas d'un manque d'échange. Il y a longtemps que je n'ai pas fait de rencontre nouvelle, que je ne me suis pas frotté à l'altérité inconnue, faite de chair et d'émotions. Ce qui se passe sur ce blog, d'ailleurs soumis au même régime ronronnant, ne compensera jamais le déficit de réel. Et puis ici aussi est venu le temps d'un changement : mon envie d'écrire autrement est significative. Davantage que dans l'écriture, c'est dans mon rapport au lectorat que j'ai envie d'évoluer.

Au delà, je crois que c'est dans mon rapport aux autres que quelque chose peut changer.

Sortir de mes habitudes me demande une énergie, une volonté, une prise de risque. Bouger, rencontrer, voyager, découvrir. Oser. Seul c'est parfois difficile, même si à plusieurs ce n'est pas toujours simple (je garde en mémoire l'inaction due à des élans divergents). J'aime l'idée d'agir ensemble mais sans vouloir perdre ma liberté face à autrui. La solution : ne pas me diluer en l'autre. Ne pas m'éteindre ni me soumettre. Croire en moi, affirmer mes idées, défendre mes intérêts, poser mes limites.

Toujours la même histoire, en fait...

 

J'ai commencé ce texte en parlant de mon jardin. Quel rapport y a t-il avec sa conclusion ? Il est métaphorique : si je n'y prenais garde mon petit paradis pourrait se transformer en alibi pour ne pas aller au dehors. Il m'est facile d'être convaincu d'avoir des travaux d'entretien à faire pour rester confiné dans ce que j'apprécie. Et éviter ainsi la rencontre, la surprise, la déstabilisation...

 

 

 

 

 

 

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05 mai 2012

Le blog-couple

Aujourd'hui, si celui-ci n'existait pas, je ne créerais pas de blog. Ou alors d'un tout autre genre. Peut-être un blog photo, ou un blog thématique [des envies qui me démangent depuis longtemps...]. Mais ouvrir un blog pour raconter un itinéraire d'ouverture à soi et vers autrui... oups ! certainement pas. C'est un peu trop impliquant...

Bon, ma réflexion est absurde puisque je n'en serais pas là si je n'avais pas ouvert ce carnet. Il a incontestablement joué un rôle dans ce que je suis devenu. Se pose quand même la question de son utilité actuelle : là, maintenant, quel avantage ai-je à continuer ?

J'en vois principalement deux : la convivialité et la recherche

Entre vieux potes de blog et lectorat de la première heure, c'est un peu comme une famille. Depuis le temps qu'on partage nos écrits et notre intimité, on se connaît et se reconnaît, on s'apprécie ou se chipote. Des liens se sont tissés, des frictions ont laissé des traces, des sensibilités se sont révélées. Pour moi c'est très éclairant. Au fil du temps de nouveaux regards se sont agrégés, beaucoup d'autres ont disparu, mais à mes yeux ça reste "mes lecteurs". Dans ce microcosme en perpétuel renouvellement je vis quelque chose qui me touche et m'enrichit. Tour à tour conforté ou bousculé dans mes convictions, je me sens accompagné. D'une certaine façon je me sens exister dans ce monde immatériel. J'y ai trouvé une place et lui en ai accordé une. C'est un pan de ma vie qui a donc son importance et il me serait sans doute difficile d'en être brutalement sevré. Il y aurait manque. D'un autre côté l'aspect convivialité m'a toujours turlupiné : depuis que j'écris ici j'hésite entre proximité et distance, entre clins d'oeil complices et analyses qui se veulent empreintes de sérieux. Le mélange des genre, un peu douteux, suscite régulièrement mon hésitation. J'ai, par là même, quelque chose à découvrir de mon rapport au regard d'autrui...

L'autre avantage du blog qui dure c'est précisément de continuer à... découvrir. Ouvrir une trace en me confrontant à l'inconnu. Explorer pour trouver... je ne sais quoi. Une certaine liberté, probablement. Ah oui, c'est ça : une émancipation du regard d'autrui [le vôtre, en l'occurrence, ou ce que j'en imagine]. Ouais, j'aimerais bien écrire librement ici. Je n'y parviens pas vraiment alors j'insiste et persiste. J'ai envie de m'affranchir. Quand je lis celles et ceux qui semblent lâcher leurs écrits sans se soucier de ce que les lecteurs en penseront, je suis épaté. Je trouve ça très fort. Je remarque cependant que lesdits blogueurs, ceux que je sens "libres", ne répondent généralement pas en détail aux commentaires. Certains n'en reçoivent d'ailleurs quasiment pas. Du moins pas publiquement. En outre ces auteurs "libres" ne s'exposent pas vraiment sur le plan intime, mais plutôt sur celui des idées. C'est probablement autour de ces points que j'ai encore des limites à tracer : jusqu'où me dire sans me surexposer.

Ici la plupart des commentaires, fréquemment développés et réfléchis, me poussent à aller plus loin et peuvent conduire à des échanges approfondis. Ils sont témoignages, partage d'expérience et de ressentis. Alors je me dis que je dois bien y être pour quelque chose. En exposant mon parcours et mes convictions, puis en répondant longuement à chacun -ou presque- j'entretiens les échanges. C'est bien l'objectif de cet espace qui, par certains aspects, pourrait s'assimiler à un fil de discussion sur forum.

Mon souci c'est qu'avec le temps une forme de relation s'est développée. C'est à la fois un avantage et un inconvénient qui enrichit/parasite quelque peu la teneur des échanges impliquants. Car cette relation au long cours entre "vous", entité globale de lecteurs, et moi, n'est pas dénuée d'affects. Me vient l'image d'un couple au long cours...

La relation auteur-lecteurs, ou le blog vu comme un couple ?

C'est pour éviter les conflits dans cette relation, et me préserver, que j'ai été conduit à abandonner quelques sujets générateurs de polémiques. Or ceux-ci étaient au coeur de ma démarche d'écriture. Du coup je me retrouve avec une coquille vide. Un blog que je ne sais plus comment alimenter. C'est un peu comme si je ne savais plus comment me dire ni comment être...

La critique m'a fait taire.

Le constat est dérangeant : je me vois rester un peu trop sensible au regard des autres [du moins de certains autres...]. Je peux m'en préserver, bien sûr, mais n'est-ce pas une stratégie d'évitement ? Un repli tout à fait contraire à la liberté d'être à laquelle j'aspire ? Hmmm, la réponse est évidente...

Mine de rien, dans mes questionnements autour de ce blog, se retrouvent bien des éléments de mon rapport à l'autre, et en particulier dans les relations de proximité affective, a fortiori amoureuses...

L'évitement est-il une stratégie satisfaisante à long terme ? J'ai des doutes.

Alors la question est là : qu'est-ce que je gagne à continuer cette relation de blog-couple ? Exprimé dans l'autre sens : qu'est-ce qui m'empêche d'arrêter ?

La logique de continuité m'est la plus naturelle, mais est-elle la plus pertinente ? Si c'est pour me dissoudre... La rupture n'a t-elle pas des vertus ? En regardant l'interaction auteur-lecteur comme un couple, le choix qui est devant moi ne manque pas d'intérêt : poursuivre ou cesser ? Le changement par la rupture ou dans la continuité ? [on dirait une alternative présidentielle...].

A moins d'opter pour la pluralité ? Devenir polyblogueur...

Je me laisse le temps de décider :)

 

Ajout du 8 mai : le fil de commentaires éclaire avantageusement le sens de ce billet...

 

 
 Lepin
 

Quand la vague verte monte vers les sommets [non, hélas, ce n'est pas politique...]
Lépin-le-Lac (Savoie)

 

Posté par Couleur Pierre à 19:27 - - Commentaires [16] - Rétroliens [0]
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04 mai 2012

La fin de l'ébullition ?

Mon investissement bloguesque diminue drastiquement. Ma prolixité légendaire s'atténue en même temps que décroît la fréquence de mes écrits. Impression vague d'une vaine continuation. Un filon tari. Plus rien à extraire...

Faux : c'est mon rapport à l'écriture-réflexion-partage qui a changé. Qui change.

Envie de parler d'autre chose... mais de quoi ? Je me sens coincé dans mon identité. Il me suffirait de repartir à zéro, changer de nom. Pas envie. Ce serait tricher, me dissimuler.

Je viens de faire une tournée des blogs lointains. Visiter les anciens comparses, voir ce qu'ils sont devenus. Ouiiii, certain(e)s continuent à raconter quelque chose, de loin en loin. Ils existent encore. N'ont pas disparu. Ou sont revenus. Ne se sont pas effacés ou autodétruits. J'aime sentir cette persistance. [pourquoi ?]

Ce soir je n'ai pas laissé trace de mon passage chez eux. D'ailleurs je commente de moins en moins, de manière générale. Je laisse la place à d'autres qui ont quelque chose à dire. Des nouveaux venus. Des dynamiques, des passionné(e)s. Nous les "anciens", je nous trouve vieux. Out. Has been. Dépassé(e)s. Toujours les mêmes rengaines. Pas de surprises. Je reconnais chez mes blogueurs habituels les commentaires des uns et des autres dès les premiers mots, leur signature les confirme. Je suppose qu'il en va de même pour mes interventions...

Non, je ne suis pas désabusé. Juste lucide :)

Injuste aussi : il s'échange toujours de belles choses dans ce microcosme polymorphe. Il y a la même vitalité constamment renouvelée, mais moi je n'y trouve plus l'intensité que je ressentais autrefois. Inéluctable lassitude ?

J'ai envie d'échanges plus personnels... et en même temps je les évite. Je préfère les rapports directs, mais je m'en préserve. Allez comprendre...

Incohérent je suis.

Je crois qu'ici je cherche encore ce qui ne viendra plus que de moins en moins : le partage d'expériences, de ressentis, de cogitations. Un bouillonnement d'idées échangées, avec une impression d'avancer ensemble. Mais je ne sais plus quoi donner pour l'alimenter...

Peut-être que ce temps est révolu ?
Ou que je n'ai pas encore trouvé la suite à donner...

Bon, je fais part de mes cogitations mais elles n'ont que la valeur du présent. Il se peut que dans quelques temps je pense autrement, de façon un peu plus optimiste :)

 

 

 

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28 avril 2012

Sereine platitude

Ecrire m'a souvent permis de poser les jalons d'une pensée en recherche. Inversement j'ai maintes fois ressenti la nécessité de garder trace de pensées soudainement apparues, comme si elle pouvaient disparaître en n'étant pas inscrites. Je crois fermement au surcroît d'existence que procurent écriture et réflexion en symbiose.

Or depuis quelques mois il me semble que j'écris et pense moins. Par défaut de temps disponible, peut-être, par excès d'implication dans le travail aussi, mais surtout par défaut d'expériences fortes. Hors de l'agitation professionnelle ma vie s'écoule, fluide et sereine. Active mais sans réelle intensité émotionnelle. J'ai l'impression, de ce fait, qu'il y manque quelque chose.

Globalement heureux, je peux aisément affirmer que tout va bien... et en même temps ce calme pourrait bien être à l'origine du manque.

J'ai atteint les terres d'une sérénité convoitée. Relativement abrité des tumultes affectifs, le paysage laisse entrevoir une certaine... platitude. Une monotonie qui me surprend, finalement peu inspirante. Peu propice à la réflexion et à l'écriture.

Peut-être est-ce une invitation à changer de regard ? A regarder autrement le paysage que je parcours ?

 

PS : Je m'évade quelques jours. Soyez sages ;)

 

Posté par Couleur Pierre à 17:58 - - Commentaires [7] - Rétroliens [0]
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22 avril 2012

A voté

Je rentre du bureau de vote. Préposé à l'ouverture du petit clapet de comptage situé sur le dessus de la grande urne transparente, j'ai pu visualiser les visages de beaucoup de mes concitoyens. Vieux et jeunes, connus et inconnus, authentiques ruraux ou nouveaux péri-urbains. "A voté", et hop, un petit coup de tampon sur la carte électorale. Au suivant...  

Il fallait aller vite : une longue file d'attente s'est étirée durant tout le temps que j'ai passé là-bas. Je ne me souviens pas avoir connu une telle affluence. Est-ce le signe d'une forte participation ? Les analystes se régaleront à commenter les chiffres ce soir et chaque parti se félicitera de son score. Je sais déjà qu'il s'agira d'un rabachage sans aucun intérêt, vu et revu après chaque élection. Je ne regarderai donc pas...

D'ailleurs je n'ai rien regardé ni écouté de ces mois de campagne électorale. Je n'ai pas envie qu'on me dise que penser des candidats, ni d'entendre commenter les fameuse "petites phrases" qui font le miel de cette presse qui entend téléguider l'opinion. Mon opinion est faite depuis longtemps, confortée au fil des ans. Les idées auxquelles je crois, si elles ne sauraient être immuables, sont désormais fort stables. Je vote pour des idées plutôt que pour la candidature qui la porte... même si j'attache aussi de l'importance à ce que je perçois d'une personnalité, d'une façon d'être. Il y a une question de feeling.

Mon choix de société a été solidement réfléchi, bien qu'il garde une part subjective. Je sais très bien qu'il n'est pas majoritaire mais je persiste à l'exprimer par mon vote parce que c'est le seul qui me paraît non seulement en accord avec ma vision du monde, mes idéaux, mais surtout viable à long terme. Ce soir il sera repoussé encore une fois, parce que la société occidentale n'y est pas prête. Parce que cela demande de renoncer au mythe de la croissance illimitée et du toujours plus. Il n'empêche que je rêve souhaite, comme d'habitude, qu'un nombre important de votants aient exprimé le même choix que moi et que cela puisse enfin conduire au changement que je désire...

 

Posté par Couleur Pierre à 17:15 - - Commentaires [11] - Rétroliens [0]
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20 avril 2012

Surmenage

Léger passage à vide en ce moment. Les idées se font rares et ma pensée est en rade. Assez bizarrement j'ai même ressenti de l'ennui, hier soir. Une sensation vraiment inhabituelle pour moi puisque j'ai toujours quelque chose à faire, à vivre ou à partager. A tel point que je manque bien souvent de temps pour mettre en place ce que je désire !

Mais depuis quelques semaines une fatigue générale m'étreint. Mon "Ras le blog" n'est pas seulement provenu d'une tonalité critique de quelques commentateurs, mais du climat global qui règne actuellement sur mon existence. Disons que je n'avais pas envie de m'embêter avec des querelles futiles, pas d'énergie à y consacrer...

Ce qui m'épuise ? Mon travail. Un secteur de ma vie dont je ne parle pratiquement jamais parce que jusque-là il m'apportait  satisfaction. Je m'y implique beaucoup, parce que je crois en son utilité et que j'y prends plaisir, mais à la longue je constate qu'il me pompe pas mal d'énergie. Et cela forcément au détriment des autres piliers qui participent à mon équilibre de vie : relations, écriture, réflexion, nature... Le signal d'alerte s'est déclenché assez subitement, avec l'explosion soudaine -quoique prévue- de ma charge de travail. C'est le cycle saisonnier qui veut ça, mais cette fois c'est excessif. C'est trop. J'ai eu beau donner beaucoup, est venu un moment où je n'ai pu qu'accepter le fait que ça ne suffirait pas pour répondre à ce qui est attendu de moi. Même si j'y consacre davantage de temps. Je suis dépassé et en incapacité de faire mieux.

Mais il y a pire que la surcharge de travail : ma hiérarchie me soumet à ce qu'on appelle "injonctions paradoxales". Il m'est demandé de faire produire davantage et de façon plus performante... mais sans m'accorder les moyens nécessaires. D'augmenter la production sans augmenter le temps à y consacrer. C'est tout simplement impossible. Les décideurs sont trop éloignés de la réalité du terrain, ne se rendent pas compte de l'ampleur de ce qu'ils demandent. Il me faut donc les convaincre, argumenter, expliquer, chiffrer. Être précis mais sans y consacrer du temps. On me demande d'être organisé sans que je dispose d'outils adaptés, de m'engager sur un chiffre d'affaire annuel, forcément aléatoire... tout en stimulant les équipes qui, elles, sont confrontées à la réalité du terrain et tous ses impondérables. En fait on me demande d'agir comme un chef d'entreprise alors que je ne dispose pas du pouvoir de prendre les grandes décisions.

En lisant la description de ce fonctionnement vous imaginez peut-être que je travaille au sein d'une entreprise performante qui recherche la meilleure rentabilité pour rémunérer grassement ses actionnaires ? Détrompez-vous : je suis dans le milieu associatif social. Une petite structure, mais fortement hiérarchisée, qui est en charge de fournir un travail à des personnes en grande difficulté par rapport à l'emploi. Des personnes "en insertion", comme on dit, pour qui la notion de performance est loin d'être une priorité. Des personnes qui, pour la plupart, n'ont jamais travaillé dans notre domaine de compétence avant embauche et à qui nous devons donc apprendre à être productifs en quelques jours. L'enjeu est stimulant, mais demande un minimum de moyens. Et du temps. Or ce temps nous n'en disposons pas...

Mes fonctions dans cette association et mon implication font de moi le candidat parfait pour le surmenage, avec le risque non négligeable de glisser vers ce qu'on appelle "burn-out". Ou autrement dit "Syndrôme d'épuisement professionnel". Je sais que ce que j'accepte pour le moment serait dangereux pour ma santé si je le laissais s'installer à long terme. Le stress est quasiment en continu tout au long de la journée et de la semaine, avec des sollicitations permanentes pour gérer l'instant et l'avenir dans de multiples domaines. Déjà mon sommeil est de moins bonne qualité, avec des moments d'insomnie. Je conduis de façon plus nerveuse, supporte mal la lenteur des autres usagers de la route. Au travail j'ai souvent des difficultés à répondre à des stimulations multiples, la sensation que des connections ne se font pas instantanément. Je ne trouve pas les mots, les noms, j'oublie ce que j'étais en train de faire avant qu'on m'ait interrompu. Je suis comme un ordinateur dont la vitesse de réponse ralentit quand il effectue de nombreuses tâches simultanément.

Bref... tout cela m'épuise et se propage à l'ensemble de ma vie. Le soir venu je n'ai plus d'énergie, plus de pensées. Alors, certes, mon rapport à ce blog s'en ressent, mais ce n'est vraiment pas important. A ceci près que je vois en cela un signal d'alerte...

 

Posté par Couleur Pierre à 14:49 - - Commentaires [18] - Rétroliens [0]
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14 avril 2012

Ras l'blog

C'est arrivé comme ça, d'un coup. Je ne dirai pas « sans prévenir » parce qu'il y avait des signes avant coureurs. Des envies d'autre chose, une impression de tourner en rond. Une lassitude.

Combien d'années de blog ? Je n'en sais rien. Je ne compte plus. Comme ces vieux qui ne font plus attention à leur âge. Et comme celui qui a longtemps vécu se demande à quoi bon continuer, je m'interroge : à quoi (me) sert ce blog ? Est-ce que les satisfactions que j'en retire compensent les désagréments, dont le temps que j'y consacre n'est pas des moindres. Et puis il y a les critiques, les remarques acerbes. Il y en a peu, mais elles me marquent et je n'apprécie pas la tonalité polémique que cela induit.

 

« Qu'est-ce que je fous là ? » s'est demandé sur son blog Alainx. Ce qu'on fout là ? « C'est comme si on se regardait dans un miroir dans un bar très fréquenté, plutôt que seul(e) dans sa salle de bain. », lui a répondu Célestine. Cela, poursuit-elle, « nous aide, par une sorte d'alchimie assez étrange et difficile à expliquer, à traverser certains caps en ayant le regard d'un Autre. »

Le regard de l'Autre. Il m'a aidé et m'aide encore bien sûr. Une aide très significative dans la prise de conscience, autrefois. Occasionnellement encore, mais j'ai l'impression que c'est de plus en plus rare. Ou alors moins nécessaire. Moins... révélateur. Je ne ressens plus la fébrilité des échanges fertiles ni l'étonnement de la découverte. Je ne ressens plus que rarement l'émotion des mots pénétrants. Peut-être parce que je me livre moins, aussi ?  Mais, surtout, l'attente du regard de l'autre m'aliène. Je n'aime pas ça. Cela me ramène à une idée de dépendance...

Pourtant je me laisse encore guider, à travers vous, par des signes subtils. Des mots justes me touchent. Des appréciations m'encouragent. Vos idées parfois m'animent, me réveillent, me stimulent. Je sens alors que c'est une voie qui s'indique. Je perçois quelque chose de vrai, frais et vivifiant, mais qui ne peut ou ne veut s'écrire. C'est intérieur. Sensible. Délicat. Je ne me vois pas l'exposer ici. Crainte de le voir piétiné...

Dans ma recherche personnelle à travers l'altérité que vous, lecteurs-commentateurs, représentez, je me trouve parfois mais je me disperse souvent. La prudence vis à vis des remarques désobligeantes fait que je reste à distance de moi-même. Pas question d'aller trop loin dans la mise à nu, même si cette exposition fait apparaître des aspects que je connais mal. Pour cela ils m'intéressent : j'apprends de moi, donc de nous, humains. En même temps le strip-tease intime me fait perdre contact avec moi-même. Le regard critique de quelques uns, ou du moins ce que j'en imagine, me perturbe. Je ne me sens pas en confiance... et j'ai bien raison : un espace ouvert à tous n'est pas sûr.

Il y a à la fois trop de distance physique et trop de proximité qui s'exprime, ici. Pour la plupart je ne vous connais pas, ou très partiellement, ne vous visualise pas, mais avec ce que j'ai dévoilé de moi depuis des années vous pourriez avoir l'impression de me connaître. Sur cette impression, que je peux comprendre, certains s'autorisent une familiarité qui va au-delà de ce que je peux supporter sans dommages. C'est le piège de ces confidences à distance : croire que ce qui est dit donne un accès privilégié à l'intimité. C'est une erreur. Les confidences sont un flux de parole à sens unique. Elles ne donnent pas un droit de regard à celui qui les reçoit. Ce que l'un donne n'est que proposition à ouverture de la part de l'autre, dans un système d'échange : je te fais confiance en te donnant quelque chose de moi, et c'est la confiance que tu m'accorderas qui sera ma gratitude. Ou alors d'autres en bénéficieront ailleurs, plus tard...

Ce système d'échange devant un public varié et aux motivations diverses ne fonctionne qu'imparfaitement. Un blog n'est pas, et ne sera jamais, un groupe de parole. Par contre il peut en donner l'impression, et parfois les effets...

 

Ce dont je parle sur ce blog ne représente qu'une part très réduite de ce qui fait mon existence. Une part qui a son  importance, certes... mais surdimentionnée du simple fait que j'en parle beaucoup. Il y a distorsion et cela me gêne. Vous, lecteurs, pourriez croire que ma vie est focalisée sur le sujet quasi-exclusif de mes écrits : les relations affectives. Or, je l'ai souvent répété, ici est une sorte de laboratoire de pensée. J'élabore et confronte avec vous mes idées. Je cherche à les préciser en tâtonnant. Je "vous" accorde donc, comme à tout Autre, un rôle puisque ce qui se joue ici peut interférer dans mon parcours, mes choix de vie, mes orientations. Pour cette raison il m'importe que demeure sur ce blog un état d'esprit propice à une évolution en adéquation avec le chemin que je trace. 

Ce qui se passe ici n'est pas anodin.

Or je constate que, non seulement le temps que je consacre à écrire, puis répondre aux commentaires, absorbe une part non négligeable de mon temps mais, en plus, je me disperse. Je m'égare en suivant des chemins auxquels quelques uns d'entre vous me conduisent. Chemins qui, déjà arpentés ou ébauchés, ne m'intéressent plus. Alors hésitant entre le profond et le superficiel, entre deux eaux, je me laisse emporter, chahuter, disperser...

Lassitude ? Oui, j'en ai un peu ras le blog.

Fatigué d'écrire sur les mêmes sujets (en vue de convaincre qui ?), lassé de voir persister des polémiques qui tournent en rond. Depuis le temps que je témoigne du cheminement qui m'a conduit à passer de la relation de couple exclusif à une approche plus ouverte aux rencontres, je n'ai cessé de voir apparaître ce que j'appellerai, par agacement, des "gardiens des bonnes moeurs". C'est à dire des personnes qui ne peuvent s'empêcher de déclarer ce que serait vraiment l'amour et la vraie relation, voire le bon chemin que je devrais suivre. Et combien ma recherche de liberté serait vouée à la perdition. 

C'est d'un pénible !

Je ne peux pas leur en vouloir : exprimer des convictions c'est être soi. En cela ils ont raison de défendre ce en quoi ils croient. Mais bon, il y a des façons de faire qui passent mieux que d'autres...

Qu'est-ce qui peut susciter une telle tonalité ? Est-ce que ça vient de ma façon de me dire ou bien est-ce le sujet qui pose problème ?

Et puis je m'interroge : qu'est-ce qui m'a fait persister a écrire, depuis tant d'années, malgré le désagrément ressenti à me voir catalogué dans ce que je ne me sens pas être ?

D'abord une vision idéaliste : j'ai tendance à chercher l'accord des points de vue, ou du moins l'acceptation des différences. Les discordances ne m'effraient pas mais j'ai la faiblesse de croire que l'harmonie du "ensemble", que je préfère à l'opposition, est atteignable. Et je peux chercher longtemps à l'atteindre...

Je crois que lorsque je m'engage dans une de ces quêtes harmoniques je vais jusqu'au plus loin. J'ai besoin de m'exprimer jusqu'à trouver... une limite. L'obstacle qui me fera renoncer à atteindre mon improbable objectif. Un jour je me rends compte que je n'y parviendrai pas. Ou pas en ce lieu, pas avec ces personnes, pas sur ce sujet, pas à ce moment de ma vie. Alors j'abdique. Cette limite devient la mienne : je n'ai plus envie de poursuivre.

Ici elle m'apparaît au contact d'une frontière déjà maintes fois touchée : celle qui sépare l'exprimable de ce qu'il convient de cacher. Tout est exprimable, bien entendu, mais pas sans conséquences. Mes points de vue peuvent heurter, choquer, surprendre, et donc, forcément, faire réagir. Sur le principe je trouve cela tout à fait sain... à condition qu'on reste dans le débat d'idées. J'aime assez la controverse et la confrontation de points de vue. Malheureusement je vois, trop souvent, moins discuter des idées que juger celui qui les énonce. Et à partir de là ça dérape.

Si c'est moi que je vois jugé, critiqué, disqualifié, qui plus est publiquement, je me sens "attaqué" et vais chercher à me défendre. C'est idiot et vain. Pas toujours juste. Surtout en public, ou l'esprit de joute distrait le fond de la forme. C'est disperser une énergie qui pourrait être avantageusement utilisée ailleurs.

Je dois dire qu'à la longue je suis fatigué de me voir perçu par quelques un(e)s selon une image qui ne me correspond pas. Lassé de chercher à rétablir la vérité de ce que je pense et ressens. Agacé de voir toujours réapparaître les mêmes rengaines. Surtout quand ça vient de la part des mêmes personnes, parfois depuis des années, et davantage encore quand leurs propos pourraient paraître légitimés par leur parcours personnel ou leur connaissance - très partielle - du mien. Ça m'use.

 

Je me rends compte qu'avec le récit de mes explorations j'ai certainement touché à des sensibilités indépassables et des convictions profondes. Ma liberté d'expression se heurte donc à celle du lectorat commentateur. Si je ne veux pas me voir critiqué à travers mes idées... il me reste à changer de sujet. M'autocensurer, pour éviter les censeur(se)s face auxquel(le)s mes explications ressemblent trop à des justifications. Comme je le fais depuis longtemps avec mon entourage...

Un peu étonné, tout de même, je constate à quel point la sexualité garde, malgré sa libéralisation, des aspects tabous : hors de l'indéfinissable "amour" elle n'aurait point de salut. Sacralisée dans l'amour elle serait méprisable en dehors. Il m'a été suffisamment difficile de m'arracher à cet endoctrinement pour accepter de subir indéfiniment les assauts répétés de ceux qui s'y accrochent.

Oui, la sexualité amoureuse est magnifique et permet d'atteindre des dimensions insoupçonnées, mais elle peut aussi se vivre de façon tout à fait réjouissante, heureuse, respectueuse, dans d'autres modalités affectives. Ce n'est pas parce qu'il y a un seul Everest - que bien peu atteignent - que les autres sommets sont sans intérêt. Et tant pis pour ceux qui ne démordent pas de leurs croyances...

J'apprécie beaucoup les échanges avec ceux d'entre vous qui ne cherchent pas obstinément à me faire changer d'avis. Ces partages d'impressions, d'idées, de ressentis, de convictions, se sensibilités, nous enrichissent mutuellement. C'est ainsi que je le ressens et c'est ce que j'aime voir sur un blog. Mais trop souvent des pensées dogmatiques ferment l'échange. Elles ne respectent pas ceux qu'elles excluent. L'intégrisme dérisoire des petits ayatollahs du quotidien est une réalité... à laquelle je ne veux plus répondre. Certains dialogues sont stériles. Je suis las d'être régulièrement décrit comme je ne sais quel libertin sans scrupules, "librebaiseur" sans conscience et sans souci de l'autre. Ce que je décris autour d'un principe de liberté ne signifie pas que je fasse usage de cette liberté. Les possibilités que je veux sentir ne sont pas forcément des désirs que je voudrais systématiquement assouvir. En clair : avoir besoin de me sentir libre, afin de ne de ne pas renoncer d'avance à toute rencontre intime, n'implique pas que je suis en quête constante de multiplicité, ni que je suivrai toute opportunité. La pluralité relationnelle est une éventualité, pas un objectif. Il en va de même pour l'amitié sexualisée.

Le besoin que j'ai eu de m'émanciper des normes culturelles qui me maintenaient dans un carcan moral insupportable a abouti à leur destruction afin que je choisisse moi-même les limites qui me convenaient. Je supporte donc mal que quelques censeurs viennent me rappeler ces carcans. Qu'ils leurs soient nécessaires ne devrait pas les autoriser à s'ériger en moralistes.

Mais il paraît que la liberté fait peur...

Pourquoi est-ce que je traîne encore dans ces zones de frontières dont je me suis émancipé, me direz-vous, alors que je suis maintenant bien loin des territoires exigus que j'ai quitté ? Peut-être parce que j'ai voulu témoigner de mon chemin d'émancipation...

Le temps est probablement venu que je me décharge de cette mission :)

 

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Mue

Posté par Couleur Pierre à 13:04 - - Commentaires [12] - Rétroliens [0]
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07 avril 2012

Le besoin de limites

D'un côté il y a le jour, de l'autre il y a la nuit.

Mais qui saurait dire où se situe la limite qui les sépare ? On pourrait aussi chercher où se situe la frontière entre l'enfant de l'adulte. Ou encore opposer le noir et le blanc.

Dans bien des situations il n'existe pas de limite précise entre deux pôles, comme un équateur qui délimiterait précisément deux hémisphères. Alors il a fallu inventer des nuances. Des mots intermédiaires, comme aurore et crépuscule. Des demi-mesures, comme adolescence et même des quarts de mesure, avec pré-adolescence et adulescence. Des graduations : gris... moyen, foncé, clair, très clair. Ou métis quand il s'agit de couleur de peau.

La vie, bien souvent, n'est pas faite d'oppositions mais de continuités.

Les peintres savent bien que certaines couleurs ne sauraient se définir autrement que par des entre-deux : indigo, turquoise, anis, vermillon, violine. Sur cette page un bleu-vert est la couleur dominante. Ne cherchez pas si c'est bleu ou vert, c'est les deux à la fois. C'est précisément cette impossible détermination qui me l'a fait choisir.

Je trouve beaucoup plus intéressantes les situation d'entre-deux parce qu'elles interrogent. Elles poussent à la réflexion. Elles permettent la confrontation de points de vue, donc une possibilité d'échange éclairant. Elles mettent en relief les détails qui échappent à la trop grande clarté.

Mais réfléchir c'est un peu compliqué. Ça demande du temps. Et la confrontation de points de vue davantage encore.

Alors, dans un souci de simplification, l'humain a eu besoin d'établir des repères, des références communes. Des lignes de partage. Blanc d'un côté, noir de l'autre. Parfois nécessaires, structurantes, indispensables à la vie en commun, les frontières peuvent se révéler être totalement inadaptées, stupides, compliquant les choses plutôt que les simplifiant. Et tant pis pour l'immense palette des nuances de gris, qui n'a aucune place dans les oppositions contrastées...

Les frontières divisent. C'est leur rôle. Elles limitent les esprits, les calibrent, les conditionnent. Prenez les saisons par exemple. Il y en a quatre qui, c'est bien connu, changent du... jour au lendemain. Un jour on est en hiver, le lendemain on est au printemps ! C'est comme ça. C'est un dogme. Personne n'y trouve à redire, sauf ceux qui, observant la nature, savent bien qu'on ne peut séparer arbitrairement le cycle en quatre épisodes...  Pourtant, il y a un peu plus de deux siècles, le calendrier révolutionnaire coupait l'année en... douze, selon le cycle (simplifié) de la nature sous climat tempéré : germinal, floréal, prairial...

Vous voulez d'autres exemples de l'inanité de certaines limites ? Essayez de demander autour de vous où chacun considère que commence l'infidélité... et vous aurez un aperçu de la difficulté de définir précisément des limites universelles. En d'autres temps, de façon plus tragique, certains ont tenté de tracer des limites en humains supérieurs et inférieurs...

Où veut-il en venir ? commencez-vous à vous demander... Et bien il se trouve qu'il a souvent été question, ici, de savoir ce qui séparerait indiscutablement l'amour de l'amitié. Cette épineuse question suscite systématiquement la controverse : y a t-il une limite claire, et où se situerait-elle ? Certains d'entre nous sauront définir précisément la limite supposée alors que d'autres ne parviendront pas à tracer de frontière. Ou la cherchent encore..

Si l'on se réfère à une logique binaire c'est simple : l'amour est sexualisé, l'amitié ne l'est pas. Sexe ou pas, voilà la frontière. C'est net et précis. Du moins... si on ne va pas trop dans les détails.

Parce que si on y entre on est sûr de trouver une ligne de frontière aussi large que l'aurore !

L'amour sans sexualité deviendrait automatiquement amitié (qu'en disent ceux qui ont perdu le désir ?). L'amitié entre conjoints serait impossible, sauf à devenir chastes. Et bien sûr la sexualité entre amis resterait une abomination ! Seul l'amour autorise une sexualité "noble et vertueuse". Il y a là de vagues relents religieux. Difficile de s'émanciper d'un siècle de conditionnement : amour = couple = sexualité.

Reste encore à définir ce qu'est "l'amour" et en quoi il est lié au désir, mais ce serait ouvrir un autre débat...

Pour ma part je ne vois pas en quoi amitié et sexualité seraient incompatibles. Je ne vois pas non plus pourquoi il faudrait  tracer des limites au désir et à l'affection. Ma pensée serait-elle déviante ? Manquerais-je de structuration mentale pour qu'on me rappelle régulièrement qu'il y a un cadre duquel je ne devrais pas sortir ? Est-ce à ce point dérangeant de voir quelqu'un explorer les entre-deux ? La répétition des mises en garde me questionne...

 

Et si nous acceptions l'idée que, non seulement nous n'avons pas tous les mêmes limites, mais surtout nous n'aurions pas le même besoin de limites ? Question de structuration mentale, de craintes du flou, de besoin de clarté et de classification. Ou par conformisme. Certains d'entre nous pensent nécessaires de tracer des séparations là où d'autres ont besoin qu'il n'y en ait pas. Ou pas tout le temps. Et notre besoin varierait selon le contexte, l'âge, les personnes, les lieux...

Entendons-nous bien : il y a des limites nécessaires, structurantes pour l'individu et la société. Celles-ci je ne les remets pas en cause. Mais il y en a d'autres qui sont d'inutiles corsets, véritables entraves à la créativité et à l'exploration. Des limites qui empêchent l'ouverture à la différence. Des limites dont je ne comprends pas le sens.

 

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Entre prairie et forêt, toute la diversité de la lisière
(hier matin, au jardin) 

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01 avril 2012

Absolument engagé

Il y a quelques semaines, alors que j'abordais une fois de plus ma façon de concevoir les relations "engageantes" (où l'on engage une part de soi), une lectrice a fait un commentaire pointant sur le manque d'engagement de ma position actuelle. J'ai alors compris à quel point il pouvait y avoir un décalage entre mes convictions profondes et ce que peuvent laisser penser mes écrits. A soutenir l'importance du sentiment de liberté on pourrait croire que je revendique celle du feu-follet. L'insouciance du papillon butineur insatiable de nouvelles fleurs.

Il ne s'agit pas de ça.

L'engagement est au coeur de mon existence. Il est le point pivot autour duquel s'articule ma vie. Il est comme un pendule intérieur qui assure ma verticalité. Je pourrais presque dire que je suis engagement.

Et c'est précisément parce que la notion d'engagement est si forte en moi que j'ai choisi de me positionner de façon moins... engageante. Ou plutôt de m'engager autrement. Car l'engagement trop vaste aura été le drame de mon existence, jusqu'à ce que je me voie écartelé par l'absence de limites. Vivre de façon moins largement engagée aura été un apprentissage après la déchirure ressentie par l'interruption de deux aventures qui avaient pour moi la plus haute importance.

Si je parle aussi souvent des relations duelles, si je cherche comment les vivre de façon épanouissante, c'est parce que c'est dans ce type de lien engageant que s'est produit la double fracture. Je voudrais introduire dans mon lien à l'autre la souplesse nécessaire pour qu'il n'y ait plus de nouvelle fracture. Quand un modèle ne marche pas, il ne reste qu'à en inventer un autre.

L'extrait que j'ai cité du livre de Christiane Singer ("Eloge du mariage, de l'engagement et autres folies") m'a paru tout à fait éloquent par la contradiction qu'il recèle à mes yeux. Je m'y reconnais totalement, alors même que les notions d'époux et d'épouses y sont inutilement restrictives à mes yeux. J'ai d'ailleurs hésité à citer le passage complet tant cela me dérangeait. En même temps je ne pouvais que reconnaître que c'est dans cette idée d'engagement conjugal que je me suis situé des années durant et il était important que cela apparaisse. Quand bien même aujourd'hui je suis en désaccord avec cette restriction. Je crois que l'engagement peut aussi se trouver ailleurs.

Je l'ai souvent écrit : je me suis engagé dans le mariage "pour la vie". Ce n'était pas une vaine promesse mais un serment définitif. Quelques jours seulement après avoir déclaré mes sentiments à celle qui deviendrait mon épouse je savais déjà avec certitude que j'étais prêt à l'engagement. J'ai tenté de m'assurer qu'elle aussi portait le même regard sur ce que l'on ébauchait à peine, mais ma question à ce sujet ("Est-ce que pour toi c'est pour longtemps ?") l'a effrayée. Trop précoce. Son incertitude m'a étonné et blessé sans rassurer ma crainte. Pour aller plus loin, pour "m'engager" corps et âme dans la relation, j'aurais préféré d'avantage de conviction. J'aurais voulu sentir cette "folie" qui consiste à faire le pari irrévocable de l'engagement. J'ai cependant vite compris que toute insistance de ma part suscitait un raidissement et il m'a fallu faire preuve de patience et de persévérance pour qu'elle accepte, un an plus tard, non sans une certaine résistance, l'idée du mariage. Elle n'avait pas envie de cet engagement solennel qui, pour tout dire, l'effrayait. Le couple de ses parents, restés ensemble par devoir, ne l'y incitait pas. Ce n'est que par mon insistance tenace qu'elle y a consenti. Nous avions vingt ans...

Ce mariage nous l'avons vécu "classiquement" : amoureusement, fidèlement, parentalement. Nous étions l'un pour l'autre le meilleur ami, le confident et l'unique partenaire sexuel. Evidence.

Nous nous aimions, avions un dialogue permanent, un souci de l'autre, des projets communs. Jamais je n'avais imaginé y mettre fin, même si tout n'était pas idéal. Du côté de mon épouse-amie c'était moins clair et la menace du divorce a pu apparaître lors de disputes un peu fortes. A chaque fois que je l'ai entendue évoquer ce mot il y avait une onde de choc qui me parcourait, mais sans jamais entamer ma confiance absolue en la pérennité de notre couple. Mon propre engagement étant ferme, je n'entendais pas vraiment les signes de moindre engagement qu'émettait ainsi mon épouse. Je savais cependant que la faille existait.

La cohésion a tenu jusqu'à ce que, je l'ai souvent relaté, mes besoins d'échange et de partage intime avec d'autres que cette seule confidente m'attirent progressivement vers de nouveaux univers féminins. Quand je dis "partage intime" il n'était au départ question que de dialogue. Assez naturellement les premiers échanges se sont orientés vers l'intimité physique du couple, avec l'idée d'enrichir ce qui se passait dans le mien. Je restais bien dans un seul engagement. Même si, sans vraiment m'en rendre compte, en abordant ces sujets "intimes", j'étais en train de sortir d'une forme d'exclusivité : celle du dialogue intime, jusque-là réservé à la sphère du couple. Insidieusement je pénétrais dans l'univers d'autres femmes. Et ce que j'y découvrais m'intéressait beaucoup. Non seulement je comprenais mieux mon épouse, mais je comprenais mieux l'univers féminin. Je devenais aussi attentif à ces autres femmes, avec qui une connivence s'établissait inéluctablement. L'amitié s'est invitée, le désir aussi. Puis la séduction. Je me sentais désiré. Mon désir de nouvelles rencontres à la fois sentimentales et physiques était latent depuis toujours mais occulté, verrouillé, refusé, nié, fermement cadenassé. Sans doute sentais-je confusément que c'était trop attirant... Là, avec ces nouvelles rencontres, s'offrait un immense terrain d'exploration. Protégé par la distance, condition impérative, tout cela se faisait par écrit via internet ! Jusqu'à ce que le désir de rencontre réelle se manifeste. Pas pour un partage sexuel, mais pour mettre une présence sur ces amitiés de mots. C'était bien sûr prendre des risques, "tenter le diable", mais aussi m'autoriser l'exploration du monde. C'était tentant et j'ai osé. Jusque-là mon engagement restait intact.

En fait je crois que j'ai toujours été attiré par une certaine pluralité relationelle, mais mon besoin de me sentir aimé m'avait fait jeter mon dévolu sur une seule femme, aimante, dont j'ai longtemps voulu me garantir l'exclusivité affective.

Ce n'est que lorsque j'ai eu suffisamment confiance en moi que je n'ai plus eu besoin de cette exclusivité. Et c'est à partir de là que le processus d'ouverture s'est mis en place.

J'ai beaucoup réfléchi. Jusqu'où pouvais-je aller dans le partage avec d'autres femmes ? Où se situait la limite de l'acceptable et de l'intolérable ? Devant qui devais-je répondre de mes actes ? Est-ce que ce que je m'autorisais mettait en péril mon couple ? Le temps que j'ai pu passer à considérer la portée de mes agissements aura été considérable. Il se chiffre en années et mon journal en garde la trace.

Je n'ai pas réfléchi seul, mais accompagné par plusieurs confidentes, en parallèle ou successivement. Avec chacune d'elle j'ai évolué, progressé dans la conscience des enjeux du couple en général et de mon couple en particulier. J'ai remis à plat mes convictions, réévalué mon engagement, questionné mon rapport au couple.

L'engagement pris à vingt ans aura été constamment dans mes pensées. A quoi m'étais-je engagé précisément ? Je suis allé jusqu'à décortiquer le sens des mots pour découvrir dans quel piège j'avais été pris. Un énorme piège d'hypocrisie généralisée autour du terme "fidélité". C'est ainsi que j'ai compris que j'étais fidèle, mais non exclusif.

Cette distinction j'ai constaté que bien peu la faisaient. A ma grande surprise, il n'était pas davantage fait distinction entre aimer et désirer. Le couple, l'amour et la sexualité n'étaient qu'un conglomérat vu comme indissociable. Au début j'ai voulu expliquer, convaincre. Peine perdue : les représentations sont trop solidement ancrées et j'ai souvent vu mes propos salis par les projections culpabilisantes d'autrui.

Ma femme fait partie de ceux pour qui ces repères normatifs sont intangibles et elle n'est pas parvenue à me rejoindre dans la distinction que j'ai faite. Du moins elle ne l'a pas viscéralement acceptée, même si je pense qu'elle a fini par entendre ma sincérité. Sur ce point de désaccord fondamental nous n'avions d'autre choix que de mettre fin à notre engagement réciproque. C'est elle qui à voulu le divorce, mais c'est moi qui avais "failli" (?) à un engagement tacite d'exclusivité. Non écrit mais réputé l'être... La blessure a été profonde pour les deux, mais pour différentes raison. Chacun à vu l'autre se désengager. Pour elle j'avais rompu le contrat, pour moi c'est elle qui mettait fin à la relation. Nous avons cependant accepté cette divergence de point de vue et nous sommes séparés en bonne intelligence. Mais notre amitié s'y est éteinte : les confidences ne nous sont plus possibles. J'ai souffert de cette situation, elle aussi, probablement.

Malgré cela il m'aura encore fallu du temps, après la séparation, pour ne plus me sentir encore engagé avec elle. Le divorce, acte civil, n'aura eu que peu d'emprise sur l'engagement moral que j'avais contracté près de trente ans plus tôt. Je ne pense pas que mon épouse s'en soit rendue compte. En fait il aura fallu l'arrivée d'un autre homme auprès d'elle pour que je me sente vraiment "désengagé" à son égard. Je l'ai constaté cet hiver, lors d'une excursion familiale réunissant pour la première fois enfants, parents... et ce compagnon désormais bien implanté : il avait la prévenance que j'avais autrefois envers mon épouse. Je ne pouvais que m'effacer : elle était en de bonnes mains. Elle avait un nouveau protecteur. Impression bizarre. Non qu'un autre homme ait pris cette place dans sa vie, mais que la place que j'avais si longtemps eue auprès d'elle était supplantée : elle n'avait plus besoin de moi. C'était huit ans après la séparation...

Aujourd'hui je porte encore le poids de mes actes. Ceux qui ont conduit mon épouse à mettre fin à notre mariage. Je ne pourrai jamais "réparer" ce que je ressens à la fois comme une trahison et un acte vital. J'ai choisi la vie mais les conséquences auront "tué" une autre vie : celle d'un couple.

Voilà pourquoi, après avoir longtemps défendu l'engagement du mariage, je ne veux plus y souscrire.

 

Je ne saurais achever ce texte parti en roue libre autour de la notion d'engagement sans évoquer brièvement l'autre engagement relationnel majeur de mon existence : celui dans lequel je suis entré librement aux côtés de mon amie-amoureuse, coéquipière, âme-soeur, complice de recherche et de désir. Un engagement à la fois fou et profondément mesuré, paradoxal : celui de la liberté. Un engagement irrépressible venu du plus profond de mon être. Un souffle plus fort que ce que je pouvais vivre alors, tout encombré que j'étais de représentations amoureuses frelatées, qui m'a dépassé par son ampleur. Mon engagement, pataud et surdimentionné, a peut-être paru effrayant parce que trop grand ? Trop absolu ? Trop fou ? Multidirectionnel et maladroit, inadapté, je ne saurais, encore aujourd'hui, en déterminer précisément l'étendue et la consistance. Ni la durée. Ce que je sais c'est qu'il n'a cessé de me pousser au surpassement, afin de le respecter.

J'y reste seul.

L'engagement demeure, mais je l'ai adapté à la réalité de trajectoires divergentes. Il constitue le socle sur lequel j'ai établi de nouvelles bases relationnelles, à partir desquelles j'ai désormais choisi de m'engager autrement. Mes engagements je les ai envers moi-même, en restant fidèle à mes convictions, et envers l'autre en les lui disant. Cet engagement d'authenticité me fait privilégier l'ouverture, l'écoute, la liberté et son corollaire : la responsabilité.

Cette façon d'être engagé en relation "libre et responsable" n'est assurément ni plus simple ni plus légère que celle qui consiste à s'engager "par amour". Elle est différente. C'est pourquoi je n'apprécie que modérément qu'on me renvoie à une supposée facilité dans la voie que j'ai choisie :)

Mais après tout chacun pense ce qu'il veut...

 

Posté par Couleur Pierre à 23:19 - - Commentaires [21] - Rétroliens [0]
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La magie des rencontres

« L'énigme qu'est l'autre recule comme l'horizon à chaque pas que tu fais vers lui.
L'autre est la frontière que la Vie a dressée devant toi, afin que tu ne sois pas perverti par ta toute-puissance.

Ce que Dieu dit à l'Océan dans le livre de Job en lui montrant les plages et les falaises : Jusqu'ici iront tes flots, pas plus loin !, il le dit à l'Epoux en lui montrant l'Epouse, à l'Epouse en lui montrant l'Epoux. En plaçant la femme devant l'homme et l'homme devant la femme, il leur assigne à tous les deux leurs limites.

Ici commence le royaume de l'altérité dans lequel on ne pénètre pas. Tes vagues viendront battre aux falaises et se rouler sur les plages et de ce jeu furieux et tendre vous vivrez, de ce murmure, de ce fracas, de ce mugissement qui ne cessent pas. Mais ne rêve pas de révoquer la dualité. La fusion de Deux en Un est oeuvre divine. Il n'est que l'Eros qui nous y fasse furtivement goûter. Et la mort.

Si la première des fidélités nous la devons à la Vie qui est en nous, c'est bien d'une vigilance de chaque instant qu'il faut faire preuve. Tout, sur cette terre, si nous n'en prenons soin, est soumis à la lente dégradation de l'entropie. 
Quand l'homme cesse de se chercher au delà de lui-même, de se lancer, de se porter en avant, alors l'eau qui le compose stagne et croupit. L'élan qui cesse de circuler dans le corps agit comme un poison.
Ces êtres de dialogue, de partage et de mouvance que nous sommes, vivent de la magie des rencontres, meurent de leur absence. Chaque rencontre nous réinvente illico - que ce soit celle d'un paysage, d'un objet d'art, d'un arbre, d'un chat ou d'un enfant, d'un ami ou d'un inconnu. Un être neuf surgit alors de moi et laisse derrière lui celui qu'un instant plus tôt je croyais être. La rencontre fait résonner en moi des modes et des tons que je n'avais pas perçus jusqu'alors. C'est par la rencontre que dans cet amas diffus, cette nébuleuse que par commodité j'appelle moi, s'éclairent et se regroupent les constellations.
Pareille richesse ne se peut épuiser en une seule relation aussi privilégiée, aussi forte soit-elle. Bien davantage : c'est la plénitude tout à l'entour qui profite à cette union première et la nourrit.
Si l'un des époux ne supporte pas que l'autre vibre, vie et aime en dehors de sa présence, s'il se met à rêver d'être la seule source de son bonheur, il peut avoir au moins une certitude : celle de devenir très vite la seule source de son malheur.

(...)

Par un mystère, impossible à élucider, ce sont précisément toutes les rencontres d'une vie qui nous font peu à peu advenir. Chaque rencontre ardente détient une pièce biscornue du puzzle qui finira par me composer une vie et qui, avec la multiplication des pièces disposées, va lentement, dans un dégradé de couleurs, laisser apparaître les grands contours, les grands thèmes de ma destinée. Et ce sont les autres qui me livent - souvent à leur insu - la clef de mon énigme.
Dans chaque rencontre se révèle un aspect de mon être, un visage secret nage à ma rencontre dans l'eau du miroir. Les rencontres me mettent en mémoire une modalité d'être, une totalité oubliée.
Elles me cherchent, me trouvent sous les masques. Souvent elles me délivrent.
Quand je dis « rencontre ardente », je pense à toute la gamme possible de relations entre deux êtres, à toutes les modulations existantes dont celle particulière d'amants ne constitue que l'inflexion extrême. »

Christiane Singer, "Éloge du mariage, de l'engagement et autres folies" 

Posté par Couleur Pierre à 00:54 - - Commentaires [7] - Rétroliens [0]
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