Dans les obscures profondeurs de mon imaginaire - ou de mes représentations - il y a ceci : l'amour comme l'amitié sont faits pour durer. Belle connerie utopie, n'est-ce pas ? C'était le postulat de base, le socle sur lequel j'ai essayé, tant bien que mal, de bâtir mon univers affectif et sentimental. Pendant un certain temps j'ai cru que ça marchait, au moins pour partie, mais fort logiquement les méandres de mon parcours de vie n'ont pas manqué de me mettre face à la réalité : l'amour comme l'amitié sont volatils et largement inmaîtrisables. Ils apparaissent sans qu'on s'y attende, vont, viennent et virevoltent, et peuvent s'envoler brusquement. Ces oiseaux-là sont avant tout épris de liberté. Or on n'attache pas la liberté.

Attachement et liberté, deux termes apparemment antinomiques que, comme vous je suppose, j'apprends inlassablement à conjuguer.

Pour corser le tout il semble aussi que je fasse partie des personnes dotées d'une sensibilité exacerbée sur le plan affectif. Comportement inné ou développé dans l'enfance, peu importe : je suis façonné ainsi. Et si à l'âge de la maturité je le suis resté, il est probable que j'aurai perpétuellement besoin d'être rassuré sur l'importance que chaque autre m'accorde. Faute de quoi je tends à m'effacer... donc à confirmer ce que je redoute ! Heureusement que l'on m'accorde quand même de l'importance [il faut croire que j'en ai...], malgré ma discrétion. Cela me permet de trouver une petite place en ce monde hétéroclite. 

Porté par cette logique, oser aller vers l'autre est à chaque fois un défi. Il est d'autant plus grand que j'accorde de l'importance à cet autre et au regard qu'il pourrait m'accorder, lui attribuant un pouvoir sur ma place existentielle. Je prends conscience, là, de l'importance de s'entourer des "bonnes personnes"...

Mon univers relationnel est donc construit selon une hypersensibilité au regard d'autrui, parfois à son affection, et confronté alors à une implacable réalité : l'affectivité, et plus encore les sentiments, sont instables. Autrement dit ma quête de réassurance sur le plan affectif ne peut qu'être heurtée par une inquiétante réalité : la réassurance ne saurait durer. Elle est perpétuellement menacée de disparition, voire de retournement : après m'avoir apprécié l'autre pourrait me rejeter. Ouille !

Face à ce réel danger psychique la solution que j'ai trouvée a consisté à renforcer mon autonomie afin de ne pas trop dépendre des regards rassurants dont j'ai besoin. Trouver en moi mes propres ressources, diversifier les sources. J'aurais tout aussi bien pu aller vers une frénésie relationnelle afin de toujours bénéficier de soutiens affectifs... mais mon hypersensibilité sentimentale m'aurait alors exposé à moult déceptions et blessures. J'ai donc fait, inconsciemment, le choix le plus "économique" psychiquement parlant. C'est pourquoi la vie en solitaire ponctuée de rencontres et partages nourriciers me convient bien. Je peux m'ajuster aux situations, m'approcher quand je sens les conditions favorables et me retirer dans le cas inverse. C'est une façon de me protéger et, pour le moment, je n'ai pas trouvé de meilleure stratégie pour vivre relativement en paix et globalement heureux. Car mes plus grandes souffrances je les dois à des tensions relationnelles et au profond mal-être qui en découle.

D'un côté j'aspire à des relations fluides et épanouissantes, de l'autre j'ai une phobie des malentendus et tout ce qui pourrait nuire à l'harmonie relationnelle. La prudence est donc de mise. Je sais pouvoir rapidement perdre toute consistance quand je sens l'harmonie devenir dissonnance. Pour moi c'est très insécurisant et mon repli est immédiat. Un vrai escargot ! Ressortir de ma coquille peut demander un certain temps...

Même lorsque rien de cela ne s'est produit j'ai vu s'étioler et disparaître nombre de relations, tout au long de ma vie. Parce que c'est le destin naturel des relations : rien ne dure éternellement en ce bas monde. Lorsque j'étais plus jeune cela me désolait et il m'a été difficile de l'accepter quand il s'agissait de relations auxquelles je tenais beaucoup. Quelques blessures ont été si fortes que j'ai finalement dû revoir tout mon système d'attachement, manifestement inadapté. Aujourd'hui, en principe, j'accepte sans états d'âme cette réalité du temporaire et ne cherche pas à faire durer au delà des vibrations du présent. Quant aux relations que j'aimerais voir perdurer (il y en a quand même...) je les investis sous la forme de "l'attachement libre", que je ne saurais définir autrement que par l'impermanence assumée dès le départ. En quelque sorte la fin est prévue dès le commencement. Autrement dit : ça peut ne pas durer [j'avais écrit, un peu radicalement, "ça ne durera pas"].

Petite révolution copernicienne, donc, par rapport à mes attentes profondes citées en ouverture de ce texte. C'est pourquoi, depuis une dizaine d'années, j'intègre le nouveau mode de représentation. Jusque-là, il semble plutôt bien fonctionner. Hormis quelques ajustements je pense avoir trouvé un relatif équilibre et vis assez sereinement. Je me sens plutôt stable, sachant maintenant dire clairement de quelle façon je peux "m'engager" (terme peut-être impropre) dans une relation dont l'achèvement est aussi clairement identifié que l'épée de Damoclès. L'engagement en question consistant à placer la liberté de chacun au centre de la relation. Exactement l'inverse de l'engagement à durer, assorti des sacrifices que cela peut demander.

Cela dit on ne change pas de modèle structurant par simple volonté. Il reste des réflexes qu'il me faut contrer. Le désir de durer est prompt à rejaillir...

 

Mes remerciements à l'inspiratrice de cette réflexion.