Parler d'autre chose ? Oh oui : par exemple de ce printemps hâtif qui bat des records de douceur. La bourgeonnante verdure éclate en nuées de fleurs. Une profusion de parfums capiteux s'entremêle aux mélodieux chants d'oiseaux, célébrant la fête des sens. Les soirées s'allongent, les peaux se dénudent. Sous le signe du renouveau la vie m'est heureuse et tout porte à l'insouciance. Un état qui m'est cher. De « carpe diem » à « profiter de l'instant présent », n'ai-je pas fait de l'insouciance un art de vivre ? « On verra bien » pourrait être ma première devise. J'y trouve ma sérénité.

Pourtant, quoique je me reconnaisse toujours dans cette vision "positive" de l'existence, je ne parviens plus à me défaire d'un « jusqu'à quand ? » qui s'invite avec de plus en plus d'insistance. Impossible de l'oublier bien longtemps. D'ailleurs je ne le souhaite pas et c'est pourquoi je continue à m'informer. Je veux rester lucide, conscient. Vigilant. Je sais bien que le devenir de la société dans laquelle je vis échappe presque totalement à mon pouvoir d'action, ce qui devrait m'inciter à un salutaire "lâcher-prise", mais puis-je faire comme si ma relative insouciance pouvait continuer éternellement ? Probablement pas. La sérénité ne durera pas, j'en suis de plus en plus convaincu, et je veux regarder cette perspective en face. Rien ne dure, rien n'est jamais acquis, je le sais. Maintenant, en plus de le savoir, je le ressens. Viscéralement. La part du doute s'amenuise et mon optimisme vacille.

En apparence il est intact [sauf dans mes écrits] mais je ne vois décidément plus l'avenir de notre monde comme avant. « Voici venu le temps du monde fini », disait Albert Jacquard dans une formule à double sens qui me plaît. Désormais chacun de mes actes, chacune de mes pensées, chacun de mes projets, se cogne durement à cette implacable réalité. Non seulement je me savais mortel, de même que tous ceux que je connais, mais maintenant notre société, la civilisation d'abondance dans laquelle nous sommes nés, m'apparaît comme mortelle. Et même à l'agonie. C'est comme si une autre mort avait réduit mon horizon, s'annonçant bien plus tôt que l'échéance que j'imaginais. Notre société pourrait bien mourir avant moi, m'obligeant à la voir de disloquer dans les affres de la douleur, nous livrant tous à un sort incertain...

« Tant mieux », diront certains, clamant que ce monde est vraiment trop moche. Peut-être à raison, pour ses parties les moins réjouissantes. Mais pour le reste ? Pour tout ce qui fait l'équilibre de nos existences ? Et leur beauté ?

« Retroussons-nos manches, ne baissons pas les bras ! » diront d'autres, privilégiant l'action en vue de sauver ce qui peut l'être. C'est l'attitude que je choisis... sans bien savoir par où commencer ! Je veux dire : pour les actes vraiment engageants.

« Je crois qu’il est peut-être trop tard. Mon propos n’est ni optimiste ni pessimiste, ni conservateur ni réactionnaire. Je ne crois pas au meilleur avec une montée indéfinie vers le progrès. Je ne crois pas au pire avec promesses de damnations et d’apocalypses. Je ne crois pas que nous pourrions garder ce qui est encore debout ni même que nous pourrions restaurer un ordre ancien. Nos sociétés ressemblent à un navire en grande difficulté qui continue de voguer sur des eaux toujours plus houleuses. La voie d’eau est largement ouverte dans la coque du bateau qui coule et il n’y a plus rien à faire d’autre que de mourir debout, avec élégance ». Ces mots ne sont pas ceux d'un écologiste désespéré (?) mais ceux du philosophe Michel Onfray, au sujet de son livre "Décadence", décrivant la faillite de nos sociétés occidentales et judéo-chrétiennes [source].

Des propos qui s'accordent curieusement avec ceux de Pablo Servigne, un des vulgarisateurs actuels de la notion d'effondrement, résolument plus optimiste : « À l’échelle de la société (...) être prêt à bien vivre les catastrophes qui arrivent, c’est donc d’abord accepter qu’elle puissent mettre fin à notre civilisation. Ce n’est qu’en envisageant le pire (un effondrement brutal et violent) que l’on peut non pas éviter un effondrement, mais espérer trouver un chemin pour diminuer les souffrances, le nombre de morts violentes et l’anéantissement des autres êtres vivants. C’est aussi en acceptant la mort que l’on peut ouvrir la voie à une possible renaissance... après l’effondrement. » [source]

Les deux points de vue se rejoignent partiellement sur le diagnostic : accepter l'inéluctable effondrement civilisationnel ; moral et physique. Ils divergent sur ses causes (quoique...) et surtout sur ce qui pourrait en résulter : la mort... éventuellement suivie d'une renaissance. Pas au sens d'une résurection, mais au sens de "autre chose". Avec beaucoup d'incertitudes, vu l'ampleur planétaire de nos interconnections, mais résolument avec espoir. Je voudrais m'y accrocher mais je ne sais pas comment m'y prendre.

Le lecteur incrédule se demandera : la mort de notre civilisation est-elle sérieusement envisageable ? Oui, et il est peu probable qu'on y échappe. L'échéance, encore imprécise mais proche et potentiellement soudaine, nous concerne tous. Les modèles d'effondrement multifactoriel et incontrôlable sont très sérieusement étudiés par de nombreux chercheurs de plusieurs disciplines et s'affinent depuis des décennies. Présentés dans une multitude de livresarticlesconférences, le phénomène est donc, c'est certain, connu des décideurs et autorités politiques. Le prennent-ils au sérieux ? C'est moins sûr. On parle climat, énergie, mais pas d'effondrement systémique [trop effrayant]. On peut cependant supposer qu'il s'anticipe discrètement au plus haut niveau. Malheureusement, à force d'attentisme, la plupart des pistes technologiques visant à éviter la catastrophe, qui, il y a encore quelques années, pouvaient paraître prometteuses [si toutefois on s'était décidé à les prendre à temps...], s'avèrent être devenues aujourd'hui des culs-de-sac. Ceux qui ont tiré les sonettes d'alarme, et que l'on aurait dû écouter, le disent clairement : « il est déjà trop tard ». Parce que l'indispensable "transition énergétique", visant à réduire notre consommation d'énergies fossiles, nécessite de disposer d'une énergie abondante au moment même où celle-ci va se raréfier. Pas de production éolienne de substitution, ni solaire, ni même nucléaire, sans pétrole pour en fabriquer les éléments, les transporter, les assembler, les entretenir ! Or il semble certain que le pétrole viendra à manquer avant que ladite transition n'ait pu se généraliser. Quand bien même on disposerait de pétrole, il faudrait absolument se garder de continuer à le brûler afin d'éviter d'accroitre dangereusement le taux de CO2 dans l'atmosphère et les océans ! De toutes façons, même si on résolvait ce problème énergético-climatique, il n'y aurait pas sur terre suffisamment de certains minéraux, ou d'énergie pour les extraire, en vue de fabriquer la quantité nécessaire d'éoliennes, panneaux photovoltaïques et batteries de stockage ! De plus, notre modèle économico-financier ne fonctionne que par le principe d'une croissance continue au prix d'une dette croissante. Sans elle, tout s'effondre. Et ne parlons pas du risque de pénurie alimentaire... Bref, quel que soit le bout par lequel on prend le problème on en revient systématiquement au même résultat : notre modèle de société, écologiquement insoutenable, est une impasse. Condamné, il est déjà virtuellement mort.

Les pistes de sorties, et il y en a, résident donc dans un autre modèle de société. Résolument solidaire, fraternel, humaniste, égalitaire, sobre, il trouverait sa source dans le meilleur de l'humain. Agir en ce sens est donc un acte de foi. Mais cet hypothétique renouveau, pour advenir, nécessite un certain nombre de renoncements, et pas des moindres, pour les individualistes épris de liberté que nous sommes devenus. Il semble que nous n'aurons pas d'autres choix que de les accepter, tôt ou tard...