Avertissement : la lecture de ce billet est déconseillée aux personnes avides de bonnes nouvelles, de positivisme exacerbé et de douces espérances.

Ah, mes amis, quelles vacances ! Un minimum de quinze jours supplémentaires nous sont généreusement octroyés... pendant que les personnels hospitaliers s'épuisent à travailler sans relâche dans les conditions harassantes de l'urgence et du débordement. Il en va de même pour ceux qui travaillent dans les secteurs indispensables, ces milliers de travailleurs obligés de se déplacer, d'être en contact avec les autres, de prendre le risque d'être contaminés... et, pour certains, d'en mourir.

Je parle - avec indécence, je vous l'accorde - de "vacances" parce que c'est ainsi que la situation est ressentie par les heureux privilégiés qui vivent à la campagne. Quand la nature est accessible en ouvrant simplement la porte, la contrainte du confinement n'est que relative. Et même si la pratique de la randonnée est interdite, personne ne viendra dans les champs ou sur les chemins vérifier le respect de cette consigne... pas aussi absurde qu'elle en à l'air : il serait injuste de laisser ouvertement les uns jouir d'une liberté de mouvement que les autres n'ont pas.

Ce méchant virus met en évidence les disparités sociales. Il y a ceux qui souffrent du confinement et ceux qui ne sont pas loin de s'en réjouir [égoïstement et à court terme].

Je m'informe beaucoup [trop ?] sur les conséquences de la pandémie. Je lis des articles de fond autant que des opinions plus ou moins argumentées, j'écoute les témoignages de réelles difficultés ou d'élans de solidarité. Je découvre tous les imprévus et l'ampleur des problèmes humains posés par le confinement (de l'isolement social à l'épuisement mental engendré par la promiscuité, en passant par l'accroissement des violences domestiques). Je vois enfler le mécontentement face à l'impréparation d'une crise... dont il est depuis l'origine difficile pour quiconque d'en évaluer l'intensité par avance. J'observe, non sans une fascination morbide, monter le nombre de pays contaminés, de cas déclarés, de morts. Je décortique les analyses et prospectives, tentant de me saisir de ce qui semble pertinent. Je scrute les risques d'amplification, si l'un des mailllons de la chaine logistique qui nous alimente venait à défaillir. Et je laisse tomber les diverses polémiques annexes qui dispersent l'attention, préférant me référer aux faits et aux risques.

J'ai l'impression d'être devant un fleuve en crue, charriant toute sorte d'informations, emportant peu à peu ce qui semblait bien ancré en ne cessant d'enfler. Et je regarde ce spectacle, héberlué. Sidéré. Fasciné.

Serait-ce maintenant ?

 

 

Ce minuscule virus serait-il l'élément déclencheur ? Nous aurait-il fait atteindre le point de déséquilibre qui va faire que tout s'écroule en cascade ? Le fameux "effet domino" qui initie la chute inéluctable de tout un système. D'aucuns l'envisagent sérieusement, tant l'interdépendance est constitutive de l'économie mondialisée. De toutes façons, que ce soit cette fois ou un peu plus tard, il y aura indubitablement un point de bascule. Indubitablement. Si ce n'est pas un virus, ce sera une catastrophe issue du changement climatique, l'épuisement d'une ressource essentielle, un effondrement de la finance. Peu importe par quel point le système va céder : un jour il sera "trop tard". Irréversiblement trop tard. Et ce ne sera pas faute d'avoir été mis en garde...

Oui, je sais : « ne pas faire peur », « ne pas être catastrophiste », « donner des raisons d'espérer ». Ben tiens... il n'y a aucune raison de s'inquiéter, voyons ! Au-cune ! Tout va si bien, partout. Nous allons éviter l'inévitable, penser très fort que nous y arriverons... et ça va fonctionner. Et nous défierons toutes les lois de la physique ! Haut les coeurs ! Si tous les gars du monde voulaient se donner la main...

Je ne sais pas si cette candeur m'effare, m'attriste ou m'effraie mais je sens bien qu'elle m'irrite. Je me garde toutefois de le signifier ouvertement, m'efforçant de ne pas heurter d'autres croyances. Chacun voit le chemin selon son expérience.

D'aucuns voient en cet évènement un "avertissement" et comptent bien le mettre à profit pour qu'enfin les orientations politiques changent en matière de climat, d'atteintes à la biodiversité, d'épuisement des ressources. Il y a, en France, une incitation à entrer en résistance climatique, co-signée par des scientifiques. Même si j'applaudis le principe, je crains, hélas, qu'il faille auparavant redescendre bien bas dans la destruction de l'illusion collective pour que cela ait la moindre chance d'être suivi d'effets. Et pour tout dire... je n'y crois plus. Comme le disent certains, on ne changera pas le système mais on devra changer de système. Changer de paradigme, en d'autres termes. Sauf que ça ne se change pas comme ça, un paradigme. Surtout quand il est avantageux pour ceux qui devraient l'abandonner...

Un paradigme aussi attrayant que celui de notre société de consommation illimitée des ressources ne se changera que par la contrainte, par obligation, par nécessité de survie. Donc très tard. Trop tard pour éviter beaucoup de souffrances, malheureusement.

Peut-être que ce minuscule SARS-CoV-2 a t-il enclenché ce qui va nous contraindre ?

 

IMGP9667

Confinement ?