Je n'en parle qu'à demi-mots, mais ça couve en moi depuis longtemps. Trop longtemps. Ça vient de loin, de très très loin. Jour après jour ça évolue et se transforme, mais il faudra bien que ça sorte. D'une façon ou d'une autre. Ma libération en dépend.

Pendant plusieurs semaines j'ai tenté d'écrire quelque chose qui puisse servir d'amorce, sur l'espace plus intimiste de mon journal, mais à chaque fois que je me mettais devant le clavier beaucoup trop de pensées affluaient. Une bousculade de mots et d'idées contradictoires déboulait dans une cohue ingérable. Alors je refermais tout.

Insatisfait de cette abdication je sentais bien qu'elle était préférable. En attendant de savoir quoi faire...

J'ai fini par comprendre qu'il y avait beaucoup trop de colère en moi pour que je puisse m'en libérer comme ça. Une énorme colère qui aurait déferlé dans les hurlements braillards d'une charge assassine... si je l'avais lâchée.

Moi qui suis habituellement si calme...

Alors je me suis demandé que faire de cet impétueuse fureur. J'ai senti que comprendre son origine était prioritaire. D'abord préciser, scinder, détailler plutôt que de me laisser aveugler par une masse imposante que, de toutes façons, je ne pourrais cerner d'un seul coup. Une évidence s'est imposée : les conciliabules feutrés du coeur et de l'esprit resteraient infertiles aussi longtemps que les tripes en seraient maintenues à l'écart. Il était temps d'écouter cette voix du ventre à égalité avec les autres.

Mais sans précipitation...

J'ai laissé mes pensées me travailler, me tirailler au gré de mes propres contradictions. Et finalement j'ai laissé la vie me distraire, me happer, m'accaparer. Disperser mes préoccupations. Ventiler le noyau de ma concentration. Ne pas le laisser se dilater en s'échauffant en circuit fermé.

Prendre le temps, sans perdre la détermination...

Ce n'est que lentement que j'ai retrouvé un apaisement relatif après la mise en ébullition. Équilibre sans doute précaire, encore susceptible d'être déstabilisé, mais je crois que le plus fort de la tempête a été traversé. Sans dommages apparents.

Je ne sais pas encore s'il me sera utile de raconter d'où m'est venue cette colère, mais ce qui est certain c'est qu'elle a surgi de plus loin que ce qui l'a déclenché. Du fond de mes entrailles, de l'origine de ma conscience. De l'enfance. Quarante ans plus tard quelque chose a été ravivé avec suffisamment de violence pour être mis à jour. Il y a eu "trop", vraiment trop pour que ma capacité d'absorption l'accepte...

explosion

(image piquée sur internet)

Cette colère, cette rage devrais-je dire, j'ai choisi de m'en servir. Plutôt que de laisser se disperser l'explosion disproportionnée qu'elle aurait pu produire, je veux utiliser son énergie de façon productive. Exploiter la colère. Intuitivement j'ai préféré procéder à quelques explosions souterraines préventives. Invisibles et sans bruit. Pour évacuer le surplus. Des mots jaillis dans les spasmes d'une jouissance, mais à l'abri de tout autre regard que le mien.

Ce faisant, aurais-je trop bridé ma colère ? L'aurais-je, une fois de plus, refoulée ? Niée ? N'était-ce pas une superbe occasion de m'émanciper enfin de tergiversations à rendre fou ? Exulter dans la destruction irréversible d'une oeuvre inaccessible ? Tentation des instants de folie rédemptrice, quand la liberté passe par la mise à mort.

Je me suis longuement interrogé.
J'ai aussi entendu ce cri impérieux du ventre, la nécessité qu'il s'exprime.

N'était-ce pas le moment de profiter de cette énergie considérable pour dynamiter un excès de contraintes et d'injonctions ? Mais lesquelles ? et d'où, de qui, étaient-elles venues ? Pourquoi les avais-je acceptées ? Contre qui, contre quoi étais-je en colère ?

Me sachant vivre mieux dans la paix que dans la guerre j'ai considéré que je ne devais surtout pas me tromper d'objectif. Tout en gardant ma colère intacte dans son essence je voudrais optimiser sa puissance. La canaliser. J'ai pu sentir la force qu'elle représente et dont je sais pouvoir me servir. Dont je veux me servir, désormais...

C'est un ressort en tension. Il garde une énergie salutaire prête à se libérer. Mais à bon escient.