Mon activité professionnelle m'a fortement occupé ces derniers temps. J'avais plusieurs dossiers stratégiques à boucler simultanément, nécessitant un investissement conséquent en temps de présence et en concentration. J'ai donc énormément travaillé [et très peu participé à la vie cybernautique...].

Hier je mettais le point final à un dossier qui a nécessité des mois de travail collectif, centré sur la notion de qualité des prestations que nous proposons. Les prestations en question étant d'offrir un cadre de travail à des personnes "éloignées de l'emploi" en vue de les en rapprocher. Notre rôle est donc déterminant pour les personnes que nous accompagnons, hautement utile dans l'équilibre social local, et il nous importe de nous acquitter au mieux de cette mission. C'est ce qu'ont compris les instances qui gouvernent notre structure associative et nous ne pouvons que nous réjouir de cette concordance de vue. Viser une amélioration de la qualité oblige à une remise en question des pratiques, à repréciser les objectifs et à une analyse des améliorations à apporter. C'est un travail considérable, mais vraiment enthousiasmant pour qui prend à coeur son rôle. Je m'étais donc porté volontaire pour co-animer cette démarche collective, dont je sentais bien à quel point elle était ambitieuse. Cela en plus de mes missions habituelles...

J'aime mon travail et m'y investis volontiers. J'aime aussi que les choses soient "bien faites"... et cela augmente souvent significativement le temps et l'énergie à y consacrer. Je considère que c'est souvent par les finitions qu'on reconnaît un travail de qualité, tout en sachant que ce travail-là est "invisible". C'est son rôle de l'être, en effaçant les aspérités et imperfections qui, sans cela, apparaissent au premier coup d'oeil. J'en parle là comme d'une matière mais cela s'applique bien sûr à l'immatériel : travail intellectuel (compter, mesurer, chercher, étudier, analyser, inventer, concevoir...) ou travail dans les soins, l'accompagnement... C'est malheureusement dans l'immatériel que les finitions sont les moins visibles. Elles ont donc tendance à être négligées dans la logique économique qui, de plus en plus, nous gouverne. Toutes les personnes qui sont prises entre la réalité du terrain et les exigences de productivité/performance issues d'une hiérarchie qui en est éloignée sauront de quoi je parle...

Mais notre monde fonctionne ainsi et la résistance ne peut se faire qu'à la marge... et sans doute au prix d'un investissement personnel. Pour ma part il s'effectue en augmentant mon temps de travail, sans être rétribué pour cela : je sais pertinemment que les heures que je fais en supplément ne me seront pas payées, ni ne seront récupérées. D'ailleurs personne ne me demande de travailler au delà des horaires prévus au contrat. Mais si je veux que le travail soit fait correctement, selon les valeurs qui m'importent, pour le moment je dois en passer par là.

Je dis « pour le moment » parce que je n'ai pas l'intention de laisser cette situation se pérenniser. Je sais cependant bien qu'elle n'a aucune raison de changer spontanément puisque plutôt satisfaisante pour ma hiérarchie... Il me revient donc de prendre les choses en main et d'agir, à la fois pour tendre vers un équilibre harmonique intérieur [sur lequel je reste vigilant], mais aussi pour que le travail se fasse correctement [notamment dans "l'invisible"]. Voila près de dix-huit mois que j'ai pris mes nouvelles fonctions et je mesure maintenant assez bien comment fonctionne la structure qui m'emploie. Il n'est pas question que je me laisse coincer dans ce qui pourrait vite se transformer en piège.

Le problème c'est que le temps que je consacre à essayer de bien faire mon travail, je ne peux l'investir dans celui de l'amélioration d'une organisation qui m'en libèrerait, du temps. Je ne peux pas à la fois faire mon travail de gestionnaire surchargé et faire celui de "déchargeur de gestionnaire surchargé". Il me revient donc d'alerter mes supérieurs, malheureusement trop éloignés des réalités auxquelles je suis confronté pour m'entendre vraiment. Pas sourds, mais un peu durs de la feuille... C'est pourtant, au delà de mon propre équilibre, celui de la structure qui est en jeu. Sauf que c'est "invisible" au premier coup d'oeil : les résultats financiers sont satisfaisants et le taux d'insertion des personnes que nous mettons au travail répond aux objectifs fixés. Pourquoi chercher à faire mieux, n'est-ce pas ?

D'ailleurs, en visant à améliorer la qualité de l'accompagnement des demandeurs d'emploi, ne va t-on pas dans le sens du "mieux ? Oui... sauf qu'il existe un décalage entre les intentions affichées et la réelle prise en compte d'autres critères, pourtant essentiels : ceux qui concernent l'humain. 

Or ces critères, d'autant plus invisibles qu'aucun indicateur ne les mesure, participent clairement aux résultats : ils influent sur la motivation au travail et l'équilibre personnel des acteurs de production [autrement dit : les salariés de la structure, contributeurs de l'atteinte de l'objectif fixé]. Quand je vois que mes collaborateurs sont épuisés, physiquement et nerveusement, insatisfaits de leur travail, des moyens dont ils disposent, de l'absence de reconnaissance des instances dirigeantes... je sens que le risque de décrochage devient sérieux. C'est le genre de situation qui ne peut durer trop longtemps sans conséquences néfastes. Malheureusement, lorsque chacun est "le nez dans le guidon", il est difficile de prendre le recul nécessaire. À partir des observations du quotidien il faudrait s'accorder le temps de l'analyse, puis celui de la recherche et de la mise en place de solutions.

D'un autre côté je constate chez plusieurs de mes collaborateurs une passivité, un attentisme, des revendications décalées qui n'apportent rien de concret. La plainte est vite stérile quand il est considéré que tout doit venir "d'en haut". Je crois que c'est de ce côté là que c'est le plus décourageant pour moi. Je préfère encore l'ignorance de ma hiérarchie [que je peux espérer éclairer...], à la passivité du collaborateur qui ne fait qu'attendre un changement sans comprendre que son implication est déterminante pour cela. Heureusement je peux aussi m'appuyer sur des énergies positives, qu'il me revient de fédérer pour mettre en place une synergie du changement [ouhla comme je parle ! On dirait un manager professionnel !]

 

Situé à la position charnière entre "la tête" et "les bras", je mesure chaque jour combien ma place est stratégique. Des deux côtés on attend beaucoup de moi : pour faire "remonter" des revendications (légitimes ou pas) comme pour faire "redescendre" des exigences (pertinentes ou pas). A moi de traduire cela intelligiblement aux échelons immédiatement supérieurs et inférieurs, en tenant compte des demandes de chacun, tout en leur rappellant celles de l'autre. Leur point commun : attendre de moi que je me débrouille pour obtenir leur satisfaction...

Tout cela est fort intéressant, tant humainement qu'économiquement [puisque je suis garant, à mon niveau, des résultats économiques] et représente un défi pour l'amateur d'équilibre [donc de compromis] que je suis. Au delà, et je le savais avant de briguer cette fonction, cela représente un défi plus personnel : oser prendre un rôle fédérateur, voire de leader subtil. Il me suffit de croire [enfin !] que l'alliance de mes compétences techniques et humaines est un atout, et qu'il serait dommage que je ne l'utilise pas...

 

IMGP7121

Relever le défi...