Il arrive souvent que, après publication, mes textes les plus personnels [et donc les plus égocentrés, mais aussi les plus impliquants] me fassent "avancer" dans la compréhension du mystère que je suis à moi-même. D'une part en fluidifiant des idées qui avaient tendance à s'accumuler et former bouchon, d'autre part grâce aux mots de ceux d'entre vous qui me font part de leurs impressions : en quelque sorte ils lubrifient le mouvement. 

C'est ce qui s'est passé encore une fois à la suite d'un de mes billets récents, dans lequel je constatais une certaine incapacité à exprimer mes émotions spontanément et "en direct". Cette difficulté a des origines très lointaines, sans doute à jamais inaccessibles à ma conscience, mais j'ai identifié, depuis fort longtemps, un traumatisme majeur : mes toutes premières confidences d'adolescence ont été maladroitement piétinées par un de mes plus proches, qui les a divulguées. En racontant à toute la famille mes premiers émois de jeune mâle, mon frère ne s'est pas rendu compte qu'il me perforait de part en part. Tandis qu'il se gaussait en exposant mes pauvres tripes il me plantait un pieu dans le coeur et me coupait la langue [c'est une métaphore, hein...].

J'ai l'impression que tout à commencé là... mais il préexistait certainement un terrain sensible. D'autres que moi auraient dépassé sans problème cette "trahison" sur un sujet somme toute anodin. Chez moi, allez savoir pourquoi, elle a eu un impact considérable. C'est donc par un ressenti extrêmement violent que, ce jour là, je suis entré dans le monde des adultes et du "sans respect de la sensibilité". Il fallait bien que ça arrive un jour, me direz-vous...

D'après l'analyse que j'en ai faite [et vous savez avec quelle gourmandise je m'auto-analyse sans vergogne...] cet acte fondateur a lourdement pesé sur ma façon de me lier et de me livrer. Je ne suis toutefois pas certain que j'aurais été très différent si ça ne s'était jamais passé [et le doute sur ce point ne sera jamais levé]. Quoi qu'il en soit cet évènement à eu lieu et a incontestablement changé la relation que j'avais avec mon frère. Je le considérais auparavant comme une sorte de jumeau, un ami de toujours, et après ça il est devenu... un étranger trop familier. Quelqu'un avec qui mes rapports sont devenus à la fois étroitement imbriqués et terriblement distants. Mon cher frère représente un monde inconnu, quelqu'un dont je ne peux que... me méfier. Résultat : voila près de quarante ans que je ne lui dis plus rien qui touche à l'intime. Je suis devenu très peu disert sur mes émotions, y compris autour de ce qui nous relie depuis peu : son divorce.

Curieusement (ou pas...) d'autre situations de confiance déchirée se sont reproduites, plusieurs fois, au cours de ma vie. Y a t-il une relation de cause à effet, ou bien est-ce moi qui, à répétition, n'ai pas su trouver le bon équilibre entre la confiance que j'accordais et la capacité qu'avait l'autre de l'accueillir ? Me suis-je "trop" laissé allé aux confidences ? Me suis-je trompé de destinataire en faisant part de mes ressentis les plus intimes ? Ai-je "envahi" l'autre avec ce qu'il ne voulait entendre ? Probablement, puisque des relations qui m'étaient essentielles se sont rompues...

En fait je n'en sais rien puisque le si précieux dialogue en confiance, en devenant impossible, n'a pas permis d'éclaircir ce qui s'était soudain assombri ! C'est l'inconvénient des ruptures mal négociées... Je n'ai donc pu recourir qu'aux suppositions en repassant les films à l'envers. Une pratique d'enquêteur qui, passé le temps des tourments émotionnels, a un grand avantage : explorer toujours plus loin. Dans le même temps mes années de solitude m'ont été utiles : n'ayant plus de confident(e) attitré(e) je ne me suis plus mis en danger. J'ai appris à répartir et démultiplier ce que j'ai envie de dire. Mais me replier à l'excès, par dépit, aurait été une grave erreur : je savais, ô combien, le pouvoir d'ouverture réciproque qu'offre l'expression sincère. C'est ce que je cherche dans toute relation humaine : partager l'intime, le personnel, le confidentiel. A la condition, qui m'est devenue incontournable, de détacher cette envie de partage de celle d'avoir un unique interlocuteur.

C'est en cela que l'idée de couple m'est devenue... insupportable. Je ne parviens plus à la dissocier de celle de dépendance, donc de vulnérabilité. Le couple me fait peur [autant vous dire que la question du "mariage pour tous" passe très très haut au dessus de ma tête...]. Je sais bien que ma position, assez radicale, ne se fonde que sur une certaine idée du couple, tendance fusionnelle. Pour le moment j'ai besoin de m'en tenir à l'écart. Des mouvements de rejet insctinctifs, en percevant des désirs un peu trop pressants de se lier à moi, m'ont rappelé que pour moi il n'en était pas question ! Je ne veux surtout pas me sentir coincé dans une relation "obligée", où il serait attendu de moi que je donne davantage que ce que je sens possible. C'est viscéral !

En même temps je reste intéressé par ce qui relie les êtres dans le domaine de l'intime, ce qui les touche dans leur rapport à l'autre et à eux-mêmes. Et les couples au long cours continuent de m'intriguer : comment font-ils pour que leur relation reste "authentique" et vivante ? Pourquoi réusissent-ils là où j'ai [mais pas seul...] échoué ?

 

Il y a quelques années je me suis formé à écouter l'autre dans la relation d'aide, en particulier au sein des couples. Non seulement j'ai beaucoup appris, mais me suis en outre vu reconnu comme un "écoutant" apprécié [ce qui m'a fortement rassuré...]. La recette est simple : accorder mon attention à l'autre, tant dans ce qu'il exprime en mots qu'en signaux sensoriels (langage "non-verbal"), tout en me laissant imprégner par ce que j'en perçois intérieurement. J'ai beaucoup aimé ce qui émergeait de cette écoute attentive, quasiment silencieuse. Laisser à l'autre l'espace de s'exprimer, le mettre en confiance, l'assurer que sa parole ne sera ni jugée, ni répétée, et qu'il n'en sera jamais fait usage contre lui. Aujourd'hui je ne saurais écouter sans me référer à cet enseignement par le vécu. J'y suis d'autant plus sensible que je sais avoir été défaillant sur ce point, autrefois. Des erreurs qui m'ont valu un douloureux banissement et la condamnation à une lourde peine sentimentale. C'est d'ailleurs en constatant les conséquences désastreuses de mes erreurs que je me suis ouvert à l'apprentissage de l'écoute...

Inversement j'ai compris que j'avais moi aussi besoin de sentir une écoute de qualité pour me laisser aller aux confidences. J'ai besoin de sentir que l'autre est en capacité de m'accueillir. Dans le cas contraire je tais ce qui n'a pas de place suffisante pour être formulé et entendu. C'est ce qui a rendu parfois difficile mon expression sur ce blog puisque "l'autre" y est multiple et que je ne peux m'assurer que chaque lecteur est en capacité de lire sans interférer ni projeter sur mes mots ses propres difficultés existentielles.

De ce fait il reste quelques [rares] domaines de ce qui m'est intime pour lequels je ne trouve quasiment aucun espace d'expression : ce blog est trop ouvert et mes proches sont parfois trop concernés ou pas assez "distanciés". A moins que ce soit moi qui ne sache comment aborder ce qui me turlupine ? Du coup je le garde en moi... et ça me pèse parfois tout le temps [mais sans que j'en aie tout le temps conscience...].

 

 

PS : En marge de cette réflexion sur l'écoute, je me rends compte ces jours-ci que le "patron" que je représente pour les personnes en difficulté qui viennent me voir n'offre pas l'espace d'écoute dont elles ont probablement besoin. Certes ce n'est pas mon rôle et l'association qui nous emploie met a disposition une personne chargée de cette écoute. Il n'empêche que, trop chargé par l'impressionnant volume de travail qui pèse sur mes épaules, je manque certainement à mon rôle humain quand je sens des problématiques lourdes se dire à travers des explications d'absences intempestives ou comportements inadaptés à un cadre de travail "normal". Alcool, dépressions, endettement, fragilités, doutes... tout cela émerge et je n'y accorde que très peu de temps parce que j'ai d'autres tâches à accomplir. À la longue ça me dérange...