Ami·e lectrice et lecteur,

À toi qui me lis avec fidélité je veux faire part d'une évolution concernant ce blog. Mes sujets de prédilection évoluent et varient selon mes lubies du moment, ça, tu t'en es forcément aperçu. Les échos de lecteurs fluctuent en conséquence et c'est bien normal. Mais tu ne t'es peut-être pas rendu compte qu'une partie des échanges qui ont suivi mes deux précédents billets m'a quelque peu déconcerté. J'ai perçu un clivage, avec l'impression de "forcer" quelque chose. En mon for intérieur une réflexion quant à l'orientation de mes écrits ici, flottante depuis plusieurs mois, s'est alors ravivée. En fait, je te l'avoue, j'ai constaté de longue date qu'aborder certains sujets pouvait susciter du trouble. En soi ce n'est pas un problème, sauf que cela m'est de plus en plus inconfortable. Mes derniers billets ont confirmé ce que je pressentais. Désormais je suis convaincu de devoir changer quelque chose dans ma pratique si je veux préserver mon équilibre.

Oh, la grande affaire, pourrais-tu penser !

Laisse-moi de raconter. 

Il y a quelques années je partageais sur ce blog le cheminement de mes réflexions autour de... l'amour et des variations qui peuvent s'y rattacher. Rien de scabreux, je te rassure ! Et bien figure-toi que mes prises de position ont parfois heurté des convictions, notamment quand il était question de non-exclusivité amoureuse et de sexualité. Il en a résulté des échanges parfois tendus, assortis de quelques jugements dont je suis sorti meurtri. Des rapports de confiance en ont été endommagés. Comprenant alors que le lieu ne s'y prétait pas, j'ai progressivement cessé d'aborder ce thème.

Aujourd'hui, dans un tout autre genre, je constate qu'évoquer ma perception du devenir de l'humanité peut aussi toucher des sensibilités profondes. Au vu de l'enjeu, je peux fort bien le comprendre. À nouveau j'en déduis que ce blog, qui se veut être espace d'échange amical, pacifique et bienveillant, n'est pas le lieu qui me convient pour en parler. En fait je devrais plutôt dire que je n'ai pas su trouver une façon satisfaisante de le faire. Je n'ai ni la légereté, ni l'humour qui pourraient atténuer la gravité sérieuse de mon propos. Ma démarche pourrait même être contre-productive, en rebutant une partie du lectorat ! Par conséquent, après mûre réflexion, j'ai pris la résolution de ne plus aborder ici cette thématique sous son angle le plus effrayant. Depuis quelques temps je m'y préparais et cet épisode m'a permis de franchir le pas.

Il n'en demeure pas moins que le sujet s'est largement installé dans mes pensées et que je me sens généralement plus inspiré pour parler de ce qui me préoccupe que de ce qui, dans mon existence ou dans le monde, relève de l'ordinaire. C'est peut-être dommage mais, pour le moment, c'est ainsi. Il se pourrait donc que je ne me manifeste guère pendant quelques temps. N'en sois pas inquiet·e, ami·e lectrice et lecteur :)

 

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Ça, c'était pour la version courte.
Je ne l'ai pas publiée illico, le 27 novembre, jour de sa rédaction. 

Je ne me voyais pas en rester là. Tu me connais : il n'est pas dans mes habitudes d'éviter la réflexion, l'analyse et l'introspection. J'ai donc tenté de décrire ce qui s'était passé en moi pour que j'en arrive à prendre une telle décision, qui n'est autre que fermeture et auto-censure. Avec un peu de recul et grâce à quelques solides discussions, passé le temps de la perplexité et du doute, j'ai remis en question quelques unes de mes idées en termes de communication. Une prise de conscience nouvelle a émergé et m'a travaillé. J'ai réfléchi...

Et là, quand j'ai entrepris de rédiger la suite... j'ai constaté combien il m'était difficile d'ordonnner mes idées et de mettre en mots ce qui me traversait. Beaucoup de pistes entrecroisées se sont ouvertes, sans que je sache lesquelles convergeaient ou divergeaient. Qui cherchais-je à protéger : moi ou autrui ? Un vrai sac de noeuds !

Démêlons.

 

En recherche de convergence

Tout est parti d'un sujet que j'occultais depuis quelques mois et sur lequel j'aurais pu éviter de revenir. Connaissant le potentiel anxiogène dont il est porteur, je prenais des risques non négligeables ! En fait je me suis simplement laissé aller, une nouvelle fois, et sans bien y réfléchir, à tenter de trouver une résonance dont je pense avoir besoin. Je le sais maintenant, j'ai besoin d'exprimer ce qui me trouble et m'inquiète. Dire mes craintes pour les désamorcer, les relativiser, les apprivoiser. J'ai besoin de regarder en face ce que les données dont je dispose provoquent en moi comme émotions afin d'en diminuer la charge. Et puis sans doute ai-je besoin de sentir que d'autres les ressentent aussi (à plusieurs on se sent moins seul).

Sauf que je ne peux veux pas m'exprimer sans prendre de précautions. Ni ici, ni ailleurs.
J'ai donc fini par comprendre que je ne peux pas afficher
mes peurs sans me soucier des éventuelles conséquences sur celui qui les reçoit. C'est une leçon de vie, qui va finalement bien au delà de ce que j'évoque ici. Imposer à l'autre d'être confronté à ce qu'il ne souhaite pas voir/entendre est une forme de... violence.

Voila qui me pose un léger problème !

Alors que j'apprécie - et recherche - le débat d'idées, je n'aime pas heurter les convictions des personnes qui me font le plaisir de me lire et de commenter - ou de discuter avec moi. Mais je n'aime pas non plus voir minimisé ce qui revêt une grande importance à mes yeux. Or, je le constate, certains sujets "dérangeants" - en ce sens qu'ils touchent à des valeurs et croyances intimes - peuvent venir bousculer chacun dans ces domaines sensibles, voire mettre en évidence des divergences fortes.

Certes, on pourrait me rétorquer que ce n'est pas bien grave, que chacun est adulte et responsable, donc capable de lire - écouter - et faire le tri. Et puis qu'ici c'est mon espace d'expression et qu'il est important que je m'y sente libre. C'est exact... mais cela ne me suffit pas quand il s'agit de personnes avec qui s'est établi un rapport de confiance, de proximité, ou envers qui j'ai considération et respect.

Car ce blog est un lieu particulier, sans réel équivalent dans la "vraie vie". Alors que dans cette dernière je suis habituellement extrêmement discret, ici j'ai tendance à déposer assez librement ce qui m'émeut. Que ce soit ce qui me plaît ou me déplaît, me révolte, m'attriste, me met en joie, me touche. Pas tout, bien sûr. Seulement ce qui dépasse un peu trop. Je relate aussi ce qui me pose question ou me turlupine, me fait douter. Dans ce cas, partager me permet de donner du sens, de comprendre, de prendre conscience, de franchir des pas, d'aller plus loin. Et pour cela le retour de lecteurs m'est utile, en plus d'être un réel plaisir. Il me permet d'avancer... mais aussi d'entretenir du lien social, et même affectif. Ce lien distant est important pour le solitaire-social que je suis. Aussi est-il indispensable que je fasse en sorte que se maintiennent des conditions favorables afin que chacun se sente suffisamment à l'aise pour entretenir le fragile équilibre du donner-reçevoir. Faire en sorte qu'un rapport de confiance demeure.

En moi cet équilibre a parfois été assez délicat à maintenir. D'ailleurs à certaines périodes il s'est rompu et j'ai vacillé. À la suite de quoi je me suis temporairement tû, ou ai abandonné certains thèmes sensibles, comme mentionné plus haut. Je veille donc à ne pas me retrouver en position inconfortable :)

Voila pourquoi je prends garde à ne pas trop bousculer mon lectorat.

 

Les limites du consensuel

D'un autre côté, si je devais me limiter au consensuel, l'écriture perdrait l'interêt que je lui accorde. Dilemme, donc. Jusqu'où rester "vrai" ? Une limite m'est peut-être indiquée lorsque je me sens en difficulté, hésitant sur la suite à donner...

Je crois que c'est ce qui s'est passé avec l'expression de mes légitimes craintes face à l'avenir de nos conditions d'existence.

Inquiétude, crainte, peur, angoisse... l'échelle des gradations varie mais elles s'inscrivent dans le registre de la peur, plus ou moins consciente et maîtrisable. La peur fait partie des émotions fondamentales (avec la joie, la tristesse, la colère...). Or une émotion est un jaillissement spontané sur lequel la raison n'a pas directement prise. Une émotion doit d'abord être conscientisée, voire être exprimée et entendue, avant que la raison puisse éventuellement retrouver un potentiel d'action. J'ai donc, comme tout un chacun, besoin d'extérioriser mes inquiétudes lorsqu'elles dépassent ma capacité à y faire face sereinement. Sauf que beaucoup d'émotions ont la particularité d'être "contagieuses" et la peur, puisqu'il s'agit principalement d'elle ici [mais la tristesse aussi], n'y échappe pas. Dire ma peur c'est donc prendre le risque de "stimuler" des peurs plus ou moins semblables ou opposées chez autrui. Par conséquent le risque existe de réveiller inopinément chez l'autre des peurs profondément enfouies ou volontairement occultées.

Problème, là encore.

D'abord parce que je ne veux "forcer" personne à regarder en face ce qui est évité ; ensuite parce que les réactions protectrices qui contrent ces peurs mettent en évidence un net clivage. D'un côté - en caricaturant - il y aurait le choix d'une attitude s'assimilant à un « je préfère regarder ailleurs » (ou « je sais mais ne veux pas voir », ou encore « je préfère regarder les jolies choses ») afin de rester optimiste ; de l'autre celui d'un pragmatisme qui se veut "réaliste et lucide"... mais assurément moins optimiste. Voire carrément déprimant ! Rien de vraiment rédhibitoire entre les deux approches... et pourtant un décalage certain. L'axe de vision est différent et je ne crois pas que le choix de ce dernier tienne du hasard. Je pense que celui-ci répond à une nécessité intérieure, donc à un besoin profond qui n'est pas nécessairement choisi consciemment. Dans le contexte planétaire dont il est question, parce qu'il est grave, mon choix est d'être lucide. Alors que la plupart du temps, pour tout le reste, je fais celui de l'optimisme !

Face à notre avenir commun je suis donc moi-même clivé, entre une insouciance naturelle et la préconscience de ce qui pourrait advenir. J'entrevois une conjonction de menaces multiples et sérieuses dont la liste s'allonge sans cesse, suscitant autant de raisons objectives d'être inquiet. Bien plus de raisons que ce que j'imaginais initialement, en fait. La connaissance accroît ma conscience, qui conforte mes craintes, me poussant à m'informer davantage... et mesurer l'étroitesse des issues de secours.

Or je suis ainsi fait que j'ai besoin d'aller au contact de la peur afin de la rendre tangible. Et peut-être même, tout spécialement, d'expérimenter cette émotion que je connais mal parce que je ne suis habituellement pas un angoissé, que ma tendance naturelle est à l'insouciance, plutôt portée à l'optimisme. J'aurais donc besoin d'approcher la peur, et même la prendre à bras le corps, pour me mettre en marche dans l'affaire qui nous concerne... tant qu'il est encore temps. J'ai donc besoin que mes craintes ne soit pas atténuées, qu'on ne tente pas de les raisonner pour tenter de les réduire. Quitte à me rendre compte tout seul qu'elles sont exagérées ou que des solutions existent pour que ce qui les suscite n'advienne pas.

D'une certaine façon, tout cela confirme que je ne peux évoquer mes craintes qu'avec ceux qui les partagent. Je n'ai pas à "envahir" l'espace vital de qui n'est pas prêt à m'entendre.

 

À l'écoute des émotions

En rédigeant - laborieusement - ce texte analytico-explicatif il m'est revenu à l'esprit un souvenir, sans doute déterminant, dont je ne suis pas fier : un jour qu'une amie me parlait de ses peurs face à notre monde brutal et cynique, qu'elle voulait voir avec la plus crue lucidité possible, je n'ai pas su l'écouter ni la comprendre. Tandis qu'elle tentait d'énumérer les calamités et injustices qui la bouleversaient, je lui ai opposé mon désir d'optimisme, insistant sur le regard positif que je voulais avoir sur le monde, lui reprochant de se focaliser sur la noirceur. Ce jour-là, implicitement, j'ai été dans la négation de ses peurs et de ses émotions. Il en a résulté, de sa part, une réaction violente, à la hauteur du sentiment d'incompréhension ressenti. La confiance était atteinte. À tel point qu'elle n'a plus voulu m'adresser la parole durant des mois.

Je garde donc, outre l'amertume, le souvenir pénible et gênant de n'avoir pas su entendre une émotion qui avait besoin de l'être. D'avoir privilégié ma façon de voir les choses, considérant qu'elle était "meilleure" (!!) parce que tournée vers une vision heureuse de l'existence. Grande leçon d'humilité dont je n'ai compris le sens que bien plus tard. Et en l'occurrence bien trop tard...

Voilà pourquoi je ne souhaite plus évoquer ici ce qui pourrait générer des oppositions fondamentales :)

Mais comme j'ai quand même besoin d'en parler, je me résouds à fragmenter mes lieux d'expression. Ce sera ailleurs. Tout comme je compartimente dans la vie réelle : je ne parle pas de tout ce qui me préoccupe avec mon entourage.

 

 J'adresse mes remerciements aux quelques personnes qui, de près ou de loin, m'ont permis d'entreprendre cette nécessaire et salutaire réflexion